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Cécile BALAVOINE


Une fille de passage


À New-York, en 1997, Cécile a suivi les cours de Serge Doubrovsky, « le pape de l’autofiction » selon l’expression consacrée. Quand on parle d’autofiction, on pense souvent à Annie Ernaux ou Philippe Vilain mais c’est bien Serge Doubrovsky qui, le premier, a employé ce mot dès 1977 pour évoquer son roman, Fils.
Cécile nous fait partager la relation parfois étroite, parfois plus distendue, qui s’est instaurée entre l’enseignant et l’étudiante pendant une vingtaine d’années.

Elle a découvert l’écriture de Doubrovsky par un roman épais et d’un abord complexe, Le livre brisé. Alors qu’elle cherchait ses livres sur la dialectique ou la critique, le hasard lui a mis entre les mains un roman où il racontait sa vie et même la mort de sa femme, un roman dont l’écriture est un choc pour la jeune étudiante.
« J'étais sortie avec ce livre dans mon sac, et je me souviens de la déflagration des premières pages, lorsque j'étais rentrée chez moi. Vingt premières pages impossibles, insurmontables tellement elles étaient loin de la bienséance du théâtre classique dont le grand critique était pourtant l'expert. Ce rythme saccadé, ces jeux de mots, ces phrases qui se succédaient sans une virgule, sans même un point, sans une respiration, les majuscules soudain, et puis les longs blancs sur la page, les abysses, le brutal, enfin la densité encore, étouffante et opaque, tout cela m'avait giflée, bousculée, tout cela m'avait repoussée. J'allais abandonner. »
Mais elle s’accroche, elle insiste, accepte les contraintes de cette écriture à la fois souple et violente.
C’est bien l’écriture qui est au cœur du roman de Cécile Balavoine, comme elle a été au cœur de sa relation avec Doubrovsky. L’écriture du maître et celle de l’élève qui envisage d’écrire elle aussi.

La première rencontre a lieu en septembre 1997 quand Cécile intègre une université américaine et où elle suit un cours de littérature sur Molière assuré par Doubrovsky.
Au printemps suivant, il annonce qu’il doit quitter New-York pour un an et offre de sous-louer son appartement à des étudiants pendant cette période. Cécile se propose aussitôt et emménage chez le professeur avec deux autres étudiants, chacun s’installant dans une chambre.
Elle furète dans les différentes pièces mises à leur disposition, découvre le bureau et tous les livres qui s’y trouvent. « Je devais lire énormément en prévision d'un examen. Les livres, et surtout ceux qui tapissaient le grand bureau de Doubrovsky, si nombreux, m'oppressaient parfois, de plus en plus souvent. Ils semblaient même creuser des sortes de galeries, s'infiltrer dans ma vie, la modifier, lui insuffler insidieusement leurs malheurs. »
 
Avant de partir, il l’avait invitée dans l’appartement et lui avait demandé de faire suivre son courrier à Paris. Quand elle a été en congés fin juillet et qu’elle est rentrée en France pour les vacances, elle lui a téléphoné pour lui demander si elle pouvait passer lui déposer son courrier à Paris. Elle a ainsi l’occasion (et nous aussi) de visiter l’appartement parisien de l’écrivain. Elle y découvre des photos d’Ilse, l’épouse qui s’est suicidée, mais aussi de la femme blonde présente dans un autre roman, L’après-vivre. Dans son bureau, il évoque sa judéité et lui montre l’étoile jaune qu’il portait pendant la guerre. Il avait quinze ans en 1943 et vivait caché, avec ses parents et sa sœur dans un pavillon de banlieue. Puis il l’invite à déjeuner au restaurant où ils parlent littérature, où il l’incite à écrire et lui explique ce qu’il a apprécié dans les écrits qu’elle lui a soumis dans le cadre du cours sur l’autofiction qui a succédé à celui sur Molière. Il joint parfois le geste à la parole. « Je portais ce jour-là une robe longue et sans manches en lin gris perle. À la fin du repas, alors que la terrasse s'était vidée, que nous étions les derniers devant l'eau alanguie dans la chaleur de fin de journée, il avait approché sa chaise plus près de moi, il m'avait regardée, remerciée de cette après-midi légère que nous venions de partager. Et puis, sans me quitter des yeux, lentement, du plat de la main, il avait parcouru mon bras depuis l'épaule jusqu'au poignet. Votre peau est soyeuse. Je sentais la pression de ses doigts qui glissaient sur ma chair, son regard immobile. Elle est ferme et soyeuse. J'avais baissé la tête. Vous êtes si jeune. Et j'avais frissonné. »

Au fil des vingt ans qui ont suivi, jusqu’à la mort de Doubrovsky en 2017, cette relation s’est poursuivie, à New-York ou à Paris, de vive voix ou par correspondance, une relation chaleureuse, tendre, amicale, parfois ambiguë (un baiser, une demande en mariage…) mais où l’écriture est toujours au cœur de leurs conversations.

Cécile Balavoine nous offre avec ce deuxième roman un texte éminemment littéraire et tout à fait passionnant. Un témoignage émouvant sur la vie de Doubrovsky et sur l’imbrication étroite entre son existence et son écriture.

Serge Cabrol 
(29/07/20)    



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Mercure de France

(Mars 2020)
240 pages - 12,50

Version numérique
13,99










Cécile Balavoine,
née en 1973 dans l'Oise, passionnée par la musique et la littérature, a déjà publié quatre livres.

Bio-bibliographie
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