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Erri DE LUCA


Impossible


Lors d’un séjour dans les Dolomites, R, homme vieillissant venu dans l’immensité de la montagne éprouver sa solitude en mettant à distance l’agitation du monde, a décidé de gravir ce jour-là la vire de Bandiarac en Val Badia, un endroit escarpé et dangereux qu’il connaît bien. Un autre individu grimpe une centaine de mètres plus avant sur le chemin quand il s’engage sur cette vire qui exige de la concentration pour aligner les pas en regardant bien le soltout le long des ravins profonds. Quand deux heures plus tard, face à un éboulement l’obligeant à faire demi-tour, il croit apercevoir au fond de la crevasse des vêtements, il s’empresse d’appeler les secours au cas où l’homme qui s’y trouverait soit encore vivant et qu’une intervention rapide parvienne à le sauver. C’est par la presse que R apprendra le nom de la victime, celui d’un ancien camarade ayant autrefois appartenu au même groupe révolutionnaire que lui avant d’avoir négocié, contre la dénonciation de ses compagnons de lutte et quelques renseignements sur leurs actions communes, un allégement de peine. Il y a là pour Q, le jeune magistrat chargé de l’enquête sur l’accident, une « impossible » coïncidence qui le pousse à vouloir requalifier l’affaire en « suspicion d’homicide camouflé en accident » et à faire arrêter le témoin et donneur d’alerte comme coupable présumé. « Vous êtes disposés à parler d’accidents du travail quand il s’agit en réalité d’homicides de travailleurs poussés au-delà des limites de leur résistance et des conditions de sécurité [...] mais vous doutez du mot accident quand il se rapporte à une activité périlleuse, ludique, avec des risques pris délibérément, en toute conscience du danger encouru » lui fera remarquerle vieux grimpeur sans sourciller.

S’engage alors un long dialogue entre Q et R, sous forme de procès-verbal mené en six séances d’interrogatoire. Bien sûr de tels échanges ne seraient tout simplement pas possibles dans la vie entre un magistrat représentant l’autorité de l’État se trouvant en position dominante et le citoyen qu’il questionne, mis en situation d’infériorité, qui cherche à se défendre ou à atténuer la gravité de ce dont on l’accuse. « Entre accusateur et prisonnier, pas de duel ou de duo. Moi je me bats pour mon nom et ma liberté, pas vous », comme le jette R à la tête de Q. Mais dans cet interrogatoire fictif, par la différence d’âge, l’inexpérience du juge, sa méconnaissance de la montagne et de la réalité historique des années soixante-dix en Italie qui le mettent en terrain inconnu, Erri de Luca parvient à gommer cet aspect des choses et à établir une certaine égalité entre ses deux personnages. C'est ce décalage singulier qui, atténuant la hiérarchie judiciaire, permet à R de se laisser prendre au jeu des confidences et d’expliquer au juge son époque et son amour pour la montagne dans une démarche qui s’apparente par instants à de la transmission filiale, et à son interlocuteur déstabilisé de troquer progressivement son assurance et son agressivité pour une vraie curiosité. Et si le magistrat persiste à vouloir confondre son interlocuteur, au fur et à mesure des débats il finit par s’intéresser tout autant à ce qui sous-tend les faits qu’à ce faux pas qui lui révélerait la vérité sur le déroulement du drame. Ce passage où le suspect dit à Q : « Vous pouvez m’enlever un peu de liberté de mouvement mais pas la liberté qui est dans mes convictions » et que celui-ci lui répond : « Aujourd’hui, vous vous sentez comme un homme isolé dans cette époque et dans cette société où vous êtes une sorte d’ascète laïc [...]. Mais votre passé reste indemne et rien n’empêche un ascète de commettre un crime. [...] Il faut que je comprenne si vous êtes à la hauteur du crime que je crois que vous avez commis », illustre bien l’ambiguïté de leur relation. Dans ce dialogue Erri de Luca, loyal entre les deux parties, laisse chacun s’expliquer même si personne ne doute de son inclination personnelle pour l'accusé. La forme même de ces échanges permet à l’auteur de tisser une écoute sensible entre les deux hommes et d’offrir au lecteur un espace où s’immiscer entre eux pour, à travers leurs propos, se faire son propre avis sur la réalité des faits.

Ces interrogatoires qui manient idées et concepts, réflexions philosophiques, sociologiques et politiques, ascèse de la montagne et constat du changement d’époque, alternent avec des lettres adressées à la femme aimée, nommée Ammoremio, écrites par le détenu depuis sa cellule d’isolement. Se réciter des poèmes et convoquer son amoureuse entre ses quatre murs en se remémorant des souvenirs heureux ou joyeux, partager avec elle ses pensées et son quotidien, sont une manière pour lui de remplir le vide et le temps carcéral sans mettre à mal son intégrité, son équilibre, sa force et son humanité. « On vit dans une cellule comme des hôtes du temps. » « Là-dedans, on oublie qu’on est un corps dans le monde. Là-dedans, il y a des tas de raisons pour cesser de croire en quelque chose. Alors je m’en sors en cessant de croire à la cellule. [...] La liberté c’est de nous garder ensemble même là-dedans. Aucune cellule ne peut m’enlever cette liberté. » « Tu es partout, [...] certes, c’est moi qui pense à toi mais c’est toi qui deviens réalité et qui veilles sur moi par ta présence jusqu’au moment où je m’endors. » Cette voixdes missives qui vient dire l’intimité de l’enfermement et l’amour de façon sensible, tendre et poétique, brise la tension de l’interrogatoire pour y introduire l’apaisement et y ouvrir des fenêtres sur la lumière, la beauté et la gaîté. L’usage d’une police tapuscrite semblable à celle des vieilles machines à écrire utilisées dans les commissariats pour transcrire le huis clos des interrogatoires et de l’italique pour le faux journal tenu en cellule par le suspect rend limpide la partition et rythme agréablement la lecture.  

Dans Impossible, Erri De Luca crée avec R un personnage qui, s’il n’est pas vraiment un double, présente avec lui de nombreux points communs, comme l’appartenance à un milieu populaire, le fait de gagner sa vie avec un métier manuel, la participation à différents niveaux à la lutte révolutionnaire, la pratique assidue de la montagne mais aussi par la force tranquille de sa maturité et sa constance idéologique et morale. Si on retrouve ici les thèmes chers à l’auteur (justice, liberté, dignité, obligation de la résistance et l'engagement, solidarité, fraternité, amour, solitude, loyauté ou trahison, beauté de la nature, immensité de la montagne...) la vengeance, le pardon et le vieillissement s’y font aussi une place de choix. De cette confession protéiforme qui n’en est pas vraiment une finit par émerger non pas « la Vérité » sur la nature du drame sur laquelle un doute planera jusqu’à la fin, mais celle d'un homme engagé et d'un écrivain qui, sans nostalgie aucune, entre convictions, compassion, et apaisement, nous propose non seulement un état des lieux d'une existence riche et singulière mais aussi une lecture personnelle de cette fin des années soixante-dix en Europe marquée par la révolte, les idéologies radicales, l’engagement dans des mouvements collectifs, le combat concrétisé souvent par un basculement dans la violence et la lutte armée. « La fraternité est un sentiment politique par excellence. Elle n’exclut personne. [...] Le communisme est une fraternité. Quand il la perd, il cesse immédiatement et se change en hiérarchie et en nouveaux privilèges. ». Le ressenti longtemps occulté de cette « génération la plus poursuivie en justice de l'histoire d'Italie » et encore stigmatisée aujourd’hui ose être dit sans honte, simplement, factuellement, honnêtement. « L’État exige d’appliquer la circonstance aggravante de l’association à chaque membre de l’organisation [...] j’ai été condamné comme responsable de toutes les actions y compris celles où je n’étais pas présent. [...] Des peines à perpétuité ont été infligés à ceux qui n’avaient fait qu’héberger un membre de l’organisation. » « La peine sert à payer sa dette et à être quitte avec l’État, mais vous voulez faire de nous des créanciers à vie [...] vous continuez au-delà des barreaux à exiger des désaveux de nos vies. » Et quand en fin d’entretien R conclut : « J’ai appartenu à une époque publique », Q lui répondra : « une époque vaincue et révolue ».

La littérature (Sciascia, Dante, Kerouac…)et surtout un débat sur les mots et le langage s’infiltrent également dans le texte. « La langue est un système d'échange comme la monnaie. La loi punit ceux qui impriment de faux billets mais elle laisse courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi, je protège la langue que j'utilise » s’agace ainsi R face à Q. De fait le vocabulaire, le registre linguistique, le style d’Impossible est toujours sobre, précis, aussi sec que lumineux, vif et rythmé, non sans avoir recours par instants à des formules imagées ou poétiques. « Prendre connaissance des événements d'une époque à travers les documents judiciaires c'est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang. » « Si je dois aller au tribunal, je souhaite que tu ne viennes pas. Me voir inculpé, avec les journalistes autour du dernier Peau-Rouge sorti des réserves pour se venger du Visage pâle.»

C’est beaucoup de lui-même que dans ce texte, à travers les joutes verbales des interrogatoires (qui auraient toute leur place sur une scène de théâtre) et l’ode à la vie, la liberté, la montagne et l’amour qu’expriment les lettres à l’aimée, Erri de Luca nous livre, non par le biais d’une autobiographie mais comme le condensé d’une vie et d’une vision du monde travesti par la fiction et modelé par le temps. C’est diablement émouvant, intelligent, vif et passionnant.  

Dominique Baillon-Lalande 
(22/10/20)    



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Gallimard

(Août 2020)
176 pages - 16,50 €


Traduit de l'italien par
Danièle Valin









Erri De Luca,
né à Naples en 1950, romancier, nouvelliste, poète et traducteur, a notamment obtenu le prix Femina étranger 2002
pour Montedidio.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia












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