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Hervé LE TELLIER

L’anomalie



Voilà une mise en abyme très érudite qui déploie avec beaucoup de finesse un évènement tout à fait extraordinaire.
Le texte commence par de multiples débuts de roman, clin d’œil à Italo Calvino, Oulipien comme Hervé Le Tellier, président de l’Oulipo depuis peu. Raymond Queneau, fondateur de l’Oulipo, n’est pas oublié au fil du roman.
Il y a une mise en abyme puisque Victor Miesel est un écrivain qui écrit un roman intitulé L’anomalie. Il est plutôt pessimiste : « Personne ne vit assez longtemps pour savoir à quel point personne ne s’intéresse à personne. » 

Nous croisons de nombreux destins de personnages qui ont tous un point en commun, ils voyagent en mars 2021 dans un Boeing 787, vol Air France 006, entre Paris et New-York. L’avion sera pris dans un orage de grêle avec de nombreuses turbulences qui feront penser aux passagers que leur dernière heure est arrivée…

Nous découvrons un chanteur nigérian, Slimboy, confronté à l’homophobie – « Si l'Afrique tout entière est un enfer pour les homosexuels, le Nigeria est son neuvième cercle. » – et aux problèmes de la ville de Lagos : « Chaque été, quand viennent les pluies torrentielles, que les rues se transforment en marais pestilentiel, Lagos rappelle à tous qu'elle signifie "lacs" en portugais. Des décennies que la ville est abandonnée à elle-même, corrompue au point que les sociétés étrangères de travaux publics refusent tout contrat avec les mairies. Même l'État a déserté, et en cinq ans, aucun président nigérian ne s'est rendu à Lagos. »

Des fragments de vies de plusieurs personnages permettent de découvrir différents univers.
Une avocate noire, Joanna Wasserman, est prise de haut par l’un de ses interlocuteurs dirigeant d’une très importante société polluante : « Tous deux abusent des prénoms, et cela colore leur conversation d'une touche raffinée d'hypocrisie vénéneuse. Seraient-ils latins qu'ils se tutoieraient. En bourgeois qui se déclare l'ami de son jardinier, Prior s'est persuadé de cette fiction d'amitié, mais Joanna n'est dupe de rien. Elle discerne dans le rictus de Prior cet indicible du Sud qu'il porte sur lui, ces signes et ces nuances symboliques qui imprègnent toutes les relations raciales. »
Un architecte doit prendre des mesures face à des malfaçons dans une construction en Inde : « Monsieur Singh, une erreur a été faite et elle a déjà des conséquences. C'est maintenant qu'il faut corriger, après, il sera trop tard. L'architecture, c'est un jeu, un jeu savant mais un jeu, nous n'en parlerons pas. La construction, ça ne joue pas, c'est faire des choses ensemble... Vous comprenez ? Ensemble... »
Joanna Wasserman est arrêtée à la sortie de son rendez-vous avec Prior : « Cela va sans doute vous étonner, Joanna, mais vous êtes attendue derrière cette porte. Par deux officiers du FBI. Je compte tout de même sur vous pour demain, s'ils consentent à vous libérer, évidemment. »
Adrian Miller est « un très jeune probabiliste dans l’équipe de Pozzi, le chef des "maths applis" du Massachusetts Institute of Technology. […] Il aime particulièrement la loi de Little, qui dit que le nombre moyen d'unités dans un système stable est égal à leur fréquence moyenne d'arrivée multipliée par le temps qu'elles passent dans le système. » 

Deux dates jouent un rôle essentiel : mars et juin 2021. Chaque chapitre est daté. Les titres de chapitres peuvent être aussi des clins d’œil comme Un homme regarde une femme, titre d’un roman de Paul Fournel (qui a précédé Hervé Le Tellier à la présidence de l’Oulipo). Un protocole avec un questionnaire correspond à un dialogue dans un film de Spielberg…

La construction du roman en trois parties, Aussi noir que le ciel, La vie est un songe, dit-on, La chanson du néant, est tout à fait passionnante et l’évènement insolite est vraiment très insolite mais tout est cohérent jusqu’aux dernières lettres du roman.
Les références littéraires, mathématiques, scientifiques, cinématographiques enrichissent la lecture et l’intérêt romanesque du texte.

Et en effet, la vie est-elle un songe ? Où se situe le vrai dans chacune de nos vies ? « Puis-je vous rappeler cette phrase de Nietzsche ? "Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu'elles le sont." Là, toute la planète est confrontée à une vérité nouvelle, qui remet en cause toutes nos illusions. On nous envoie un signe, indubitablement. Hélas, penser prend du temps. La chose ironique, c'est que le fait d'être virtuel donne peut-être plus de devoirs encore vis-à-vis de notre prochain, de notre planète. Et collectivement, surtout. »

C’est un roman très original, très ancré dans le réel et la complexité du monde tout en explorant l’invraisemblable qui ouvre sur de nombreux questionnements concernant le sens de la vie, la porosité entre le monde réel et le monde virtuel, la problématique du vieillissement, de la vie de couple, de la création littéraire… Il dénonce aussi les dérives des religions, des idées complotistes, de l'indifférence concernant le réchauffement climatique qui laisse de marbre un certain nombre de dirigeants…
L’humour traverse aussi le roman : « Le président américain reste bouche ouverte, présentant une forte ressemblance avec un gros mérou à perruque blonde.
— Donc, une fois l'espace replié, on y fait un "trou"... »
Bref, un roman de la rentrée à ne pas manquer pour passer un très bon moment littéraire et ludique.   

Brigitte Aubonnet 
(17/09/20)    



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Lectures








Hervé LE TELLIER, L’anomalie
Gallimard

(Août 2020)
236 pages – 20 €

Version numérique
14,99 €











Hervé Le Tellier


Bio-bibliographie
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Wikipédia



Hervé Le Tellier
sur le site de l'OULIPO :
www.oulipo.net/
oulipiens/HLT








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