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Sébastien RAIZER


Les nuits rouges


Dimitri voulut que ce moment possédât quelque chose d'unique et il chercha à lui donner un nom.
"Chevaucher le chaos" murmura-t-il en titubant hors du squat crasseux.

Le commissaire adjoint Keller prend ses fonctions à Thionville. Aussitôt, l'inspecteur Faas, albinos et trouble, protégé de l'ancien commissaire, lui fait la leçon. « C'est dans cette région qu’a été créé l’archétype de la crise, vers la fin des années soixante-dix, qui a ensuite été reconduit dans tous les secteurs industriels du pays, jusqu'au secteur public aujourd'hui, des maternités aux Ehpad. C'était il y a plus de quarante ans et c'est toujours la même crise… mais tout l'enjeu est d'éviter que ça pète. Vu comme ça, jusqu'ici, tout va bien. Tout va très bien même. »

Mais voilà qu'on tue Bichiki, dealer notoire, avec un carreau d'arbalète qui plus est. Faas est contrarié, cela ne va-t-il pas amener un désordre dans la belle mécanique du trafic, un élément qui évite que ça pète ?

Presque dans le même temps on découvre dans un crassier le cadavre d'André Gallois, ancien sidérurgiste disparu une quarantaine d'années plus tôt. Suicide ? Faas penche pour cette solution afin de ne rien remuer du passé. Assassinat ? Keller, vu les trois vertèbres cassées, le suppose et ordonne une enquête.

Aux jumeaux Gallois, Dimitri, camé, et Alexis, informaticien dans une banque au Luxembourg, leur mère leur avait dit que le père était parti avec une femme. Dimitri arrête la drogue, se met à la boxe pour retrouver son corps et enquête sur la mort de son père. Et ce sont les nuits rouges qui reviennent : « Les nuits étaient rouges comme l'acier en fusion qui éclairait de l'intérieur les carcasses noires des hauts-fourneaux... Les nuits étaient rouges des fusées éclairantes brandies au sommet du crassier, qui illuminaient les visages charbonneux de la colère et du désespoir, les yeux luisants de l'angoisse. »

Il y a beaucoup de cadavres dans ce roman, mais LE meurtre c'est celui de la Lorraine par les gouvernements Barre. « Barre un, Barre deux, Barre-toi » comme on disait à l'époque. Dimitri fait le constat de ce crime à son frère. « Ils ont tué le tissu social, la conscience de classe, la solidarité, la culture ouvrière, la notion de révolte. Ils nous ont hypnotisés par la peur jusqu'à nous faire oublier notre propre pouvoir. Il n'y a plus rien. […] Je trempais dans la came, tu trempes dans leurs magouilles financières. […] Des scories. Voilà ce qu'on est. Ce qu'on a toujours été. Des scories. »

Ainsi la Lorraine qui écrivait en rose sur les ponts autoroutiers de la ville : « Je vote le Pen, je suis con ». « Quarante ans plus tard, se dit-il, le monde désindustrialisé votait massivement pour se soumettre à la loi du plus con. »

Un roman où l'antihéros, le meurtrier, enquête, reprend la colère du père quarante ans après, « chevauche le chaos » de l'ordre social et le policier supprime les traces, tue pour maintenir à flot les trafics, assurer le chaos de la paix sociale, l'ordre du désespoir, en supplétif du véritable assassin qui est politico-économique.

Un superbe roman noir de désespérance, de deuil, rouge de colère et de révolte.

Michel Lansade 
(05/10/20)    



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Noir & polar



Gallimard / Série noire

(Octobre 2020)
288 pages - 20 €



Sébastien Raizer,
né en 1969,
auteur et traducteur,
vit maintenant à Kyōto.

Bibliographie sur
Wikipédia


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