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Joseph ANDRAS


Ainsi nous leur faisons la guerre



Joseph Andras, c’est d’abord un style, un style unique car personne n’écrit comme lui. Un style à la fois poétique et d’une concision extrême, qui lui permet par exemple de raconter l’histoire du vivant sur terre – humanité comprise - en une seule page. Un style où chaque mot a une incroyable densité, où de courtes phrases, telles des lance-pierres ont plus de  force qu’un long discours. Un style où l’ellipse est préférable au développement au point d’être parfois énigmatique.
« Son père portait la perruque et le fils le regard clair : de la tendresse, c’est ce qu’on y lit sans peine, et cela suffit au portrait. »

Le récit intitulé Ainsi nous leur faisons la guerre se compose de trois « panneaux ».

Le premier se situe en 1903 à Londres où un professeur d’université pratique lors d’un cours en amphithéâtre une expérience de physiologie sur un chien vivant « ligoté, muselé, cou entaillé ». La plupart des étudiants ne semble pas s’émouvoir de cette scène mais deux jeunes femmes, suédoises d’origine, vont porter l’affaire à la connaissance de la société de lutte contre la vivisection. Un article paraît dans la presse, l’affaire arrive à la  Chambre des communes, le professeur porte plainte pour diffamation, un procès suivra et en 1906, un monument à la mémoire de ce chien brun sera inauguré à Battersea et pendant des années l’affaire divisera la Grande-Bretagne.

Le talent de Joseph Andras c’est, à partir de ce fait divers, de faire surgir des personnages historiques qui vont lui donner une autre dimension. Gandhi pour commencer et ses écrits végétariens, Jaurès qui « parle contre l’exploitation de l’homme par l’homme. » « La paix dont il rêve pour les hommes et les nations restera un rêve tant que cette paix barbotera dans le sang des bêtes. »
À la même époque, la Couronne intervient au Nigeria. « Un obus écrasera un roi autochtone, quatre-vingt-six chevaux seront ravis. »
En conclusion, il fait dire à l’une des Suédoises « ce qui se joue ici n’est rien d’autre que la lutte entre l’émancipation des femmes et la domination des hommes. Le progrès social, la cause des femmes, le refus de manger de la chair morte et celui d’armer les nations au front, tout cela marche d’un même pas. »

Le deuxième récit ou panneau se situe en 1985 en Californie. Dans un laboratoire de l’université de Riverside, un bébé singe est rendu aveugle dans le cadre de recherche sur le développement comportemental des animaux élevés avec un dispositif de substitution sensorielle. Le Front de Libération des animaux mène une opération de sauvetage pour rendre la liberté à ce singe et à 467 autres cobayes.
D’emblée, Andras place ce récit sous l’épigraphe de Théodore Adorno :
« L’éventualité des pogroms est chose décidée au moment où le regard d'un animal blessé à mort rencontre un homme. L'obstination avec laquelle celui-ci repousse ce regard – « ce n'est qu'un animal » – réapparaît irrésistiblement. »
La Californie est l’État qui était le plus peuplé en Amérindiens quand les Européens y ont pénétré. À leur sujet, « les Européens disaient qu’ils étaient semblables aux chiens, aux gorilles et aux ânes –  parfois, ils proposaient quelques variations, ils disaient aux sangliers, aux loups et aux cochons. »
L’homme blanc aime classer les choses, il y a d’un côté la Nature, de l’autre l’Homme.  « On proclame que les bêtes ça ne vaut pas un clou ; on prie les gens savants de tracer des races entre les humains ; on pousse les moindres et les vauriens hors le cercle – avec l’animal et tout le grouillant des forêts, des sables et des mers. […] Alors on mit dans la peau des Indiens la variole et le plomb, on commanda de les tirer comme à la chasse… »             

Le troisième récit a pour épigraphe une citation de Claude Levi-Strauss :
« Car un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants […]  inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du 16e ou 17e siècle les repas cannibales. »

Tous ces récits illustrent les réflexions si actuelles de nos sociétés, les questionnements sur nos rapports avec les animaux mais dans une perspective à la fois politique, philosophique et historique.

À deux reprises, Andras nous confie son goût de la langue juste. À propos d’une linguiste : « Peut-on imaginer qu’observer la structure des mots oblige à les respecter ? » Et à propos du professeur de psychologie et doyen de l’université de Riverside : « L’étonnant, c’est que cet homme malmène les mots qu’il trouve sur sa route. […] les mots qu’il écrit - connaissance disponible, études réalisées, progrès cognitif, comprendre le monde ou opérationnaliser un concept – tous ces mots ne disent rien de ce qu’ils devraient dire. »  
Encore une bataille à livrer et pas des moindres… La pensée de Joseph Andras est décidément très stimulante.

Nadine Dutier 
(03/05/21)    



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Lectures







Joseph ANDRAS, Ainsi nous leur faisons la guerre
Actes Sud
(Avril 2021)
96 pages - 9,80










Joseph Andras,
né en 1984,
a publié cinq livres
chez le même éditeur.













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