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Denis DRUMMOND


Le dit du Vivant



Le roman se déroule au Japon où un séisme bref et violent produit un glissement de terrain dans la petite commune d’Atsuma engloutissant tous les habitants présents du village. Seuls rescapés, Akira Ito, maître en l’art des estampes, sa nièce Yoko et Ran l’enfant de celle-ci, dont la maison située à l’écart du village a été épargnée. Kenji Tanaka, sismologue et Daisuke Ozu, géologue, sont sur place. Tandis que les secours fouillent les décombres dans le faible espoir d’y retrouver des vivants et de récupérer les corps, sur des clichés pris par les drones équipés de capteurs magnétiques utilisés pour les aider, une étonnante structure souterraine en forme de bateau qui pourrait être une nécropole ne ressemblant à rien de déjà connu apparaît à l’endroit dégagé par la coulée de terre.

Au même moment, Sandra Blake, paléogénéticienne spécialisée dans les sépultures et internationalement reconnue, s’apprête à quitter le Pérou, où elle était en mission, pour rejoindre Tom, son fils autiste pris en charge dans un centre spécialisé en neurosciences à Montréal, dont le basculement soudain dans une crise profonde réclame sa présence. Depuis la disparition de son mari vulcanologue alors que leur fils avait cinq ans, Sandra n’a jamais cessé d’aménager son temps pour tenter de conjuguer ses responsabilités maternelles et sa carrière. Quand Kenji Tanaka, ami de l’époque où ils étaient tous à l’université, l’appelle pour l’intégrer à l’équipe de chercheurs affectée à Atsuma, elle décide donc de s’y rendre avec Tom, dans l’espoir, qu’aidée à distance par l’institution qui le suit et avec laquelle elle gardera un lien constant, la rupture et l’immersion à la fois dans le passé et dans une culture différente soient pour lui une opportunité positive. Ils logeront tous deux chez l’artiste Akira et sa famille, près du site.

Les fouilles rapidement s’avèrent productives. Des ossements sont retrouvés et envoyés aussitôt dans différents laboratoires pour datation. Plusieurs mois plus tard, c’est la stupeur : ceux-ci appartiendraient à une civilisation d’homo-sapiens inconnue vivant il y a treize millions d'années, ce qui remet en question tout ce qu’on croyait savoir sur l’histoire de l’humanité. La communauté scientifique internationale est en émoi. La polémique s’installe et la presse internationale s’en saisit.
Des disques en argile avec des inscriptions sont retrouvés. Un travail long et fastidieux de validation, de compréhension et d'acceptation de cette incroyable découverte d’une civilisation très ancienne inconnue, vite disparue et dotée d'un patrimoine génétique singulier, va alors commencer. Le séisme intellectuel qui se produit est profond et les chercheurs, Sandra à leur tête, rattrapés par les enjeux géopolitiques, culturels et religieux que, dans leur enthousiasme, ils n’avaient pas anticipés, se retrouvent dépassés par la situation...

                 Le récit est séquencé en six chapitres (Catastrophes, Datation, Structures, Dispute, Origine, Destin) chacun se déclinant ensuite selon une structure en cinq parties, rigoureusement identiques : « Récit », « Journal de Sandra », « Chroniques, articles et correspondances », « Le dit de Tom », « Le dit du Vivant ». Cette rigueur de la construction qui rythme le récit organise le grand nombre de thèmes abordés, permet de les traiter dans leur complétude avec des points de vue diversifiés, fournit au lecteur des repères tout en lui donnant la possibilité de recouper facilement l’ensemble des informations qui font avancer l'intrigue. Le fait que chacun (Tom, Sandra, la presse, le représentant de la civilisation disparue) ait son espace d’expression personnel et singulier crée une réalité plurielle de cette histoire complexe par la nature même de son sujet central et nombre d’autres qui s’y rattachent.
Si Le dit du vivant se nourrit d’une riche documentation, son aspect choral le rend accessible au plus grand nombre avec une certaine fluidité (sauf peut-être en ce qui concerne la génétique où, par manque de bases, je me suis un peu perdue). Il n’était pas aisé d’aborder dans le même texte, l’archéologie, la génétique, la problématique des civilisations disparues, le réchauffement climatique, la raréfaction de l’eau et les cultures de céréales génétiquement modifiées, en les croisant avec la géopolitique, les controverses religieuses, les délires de la presse et le fonctionnement d’une communauté scientifique fragilisée, sans oublier la question de l’autisme introduite par Tom. Le pari était audacieux et Denis Drummond l’a parfaitement tenu, parvenant à nous offrir un roman indubitablement cohérent dans lequel, à travers la découverte de cette civilisation imaginaire, son histoire supposée et ses choix atypiques, il tisse un lien quasi naturel entre passé et présent pour mettre en évidence la situation actuelle de notre monde et les questions qui l’agitent.    

Dans cette masse dense d’informations et de questionnements de l’humanité, les personnages de Sandra, Tom, Akira, Yoko et Ran introduisent de la chair et une dose d’émotion. Et si l’amélioration spectaculaire et rapide de l’état de Tom peut sembler peu réaliste voire magique, cela ne saurait en aucune façon nuire au récit tant le parallèle induit par l’auteur entre l’exhumation des squelettes, et à travers eux de la civilisation inconnue qui étaient la leur, avec la libération de Tom de sa prison intérieure, enrichit, dynamise et introduit une note positive dans cette histoire. Le choix du Japon pour cadre et le personnage très emblématique d’Akira, ici représentatif d’une vision philosophique du monde liée à son art et à une civilisation imprégnée de l’esprit du zen aujourd’hui encore profondément enracinée dans la vie profane de la population, n’est pas anodin. Sans s’opposer à la science, il en est un élément extérieur. Il est celui par lequel l’irrationnel, l’esprit, le mystère et l’art pénètrent le récit. Le vieil homme qui vient en contrepoint à l’agitation du monde et aux polémiques engendrées par la découverte de la nécropole, par cet « ailleurs » régit par la méditation et le pouvoir des yeux plus que de la parole qui est le sien, entrouvre à Tom, l’adolescent différent étranger au monde commun et aux autres, la porte sur une autre approche de la vie faite de petites choses, d’observation et de silence. Dans son sillage, la petite Ran accompagnera instinctivement son compagnon de jeu sur ce chemin de l’apaisement voire de l’équilibre.  

Ce roman des origines, véritable épopée archéologique traversée par l’intimité de beaux personnages et par l’écho au désastre écologique planétaire qui pourrait nous précipiter à notre tour vers la catastrophe, évoque de façon masquée notre réalité présente et notre futur sans aucune injonction ou discours moral mais en semant ses interrogations comme des petits cailloux sur la route pour nous amener à y réfléchir. 
L’écriture de Denis Drummond, sa poésie, son souffle, son rapport aux mythes et au mystère, fait du Dit du Vivant un livre intense, surprenant et troublant, qui, s’il peut au départ paraître complexe, mérite vraiment qu’on s’y accroche tant ce thriller scientifique est original, intelligent et captivant.

Dominique Baillon-Lalande 
(03/03/21)    



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Cherche-Midi

(Janvier 2021)
288 pages - 19



















Denis Drummond,
d’origine franco-écossaise, a déjà publié
plusieurs romans et
recueils de poésie.




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