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GAUZ


Black Manoo


Dans les années 90, Emmanuel dit Black Manoo, jeune Ivoirien d’Abidjan toxicomane notoire vient tenter sa chance en France avec un vrai-faux passeport et un visa d’affaires falsifié en suivant l’une de ces filières bien rodées permettant à ceux qui disposent d’économies de contourner les contrôles et les autorités. « REFUSÉ dans un passeport a la même signification que la fleur de lys déposée au fer rouge sur l’épaule de l’esclave des Caraïbes au temps du code noir de Colbert (…) À chaque refus de visa, il ne faut pas seulement changer de stratégie, il faut aussi changer de passeport, donc de nom. Après sept tentatives (…) Black Manoo qui obtient le visa Schengen s’appelle François-Joseph Clozel, entrepreneur en visite au salon du BTP, Porte de Versailles. (…)  La photo dans son passeport lui ressemble autant qu’une otarie à un rhinocéros. En plus, le document lui donne le double de son âge. (…) Mais le canonnier n’est pas un vulgaire passeur (…) il envoie le boulet loin au-dessus de la défense consulaire. Il est un auxiliaire indispensable des dispositifs migratoires vers l’Occident. Il rappelle que la voie Méditerranée, dramatique et spectaculaire, reste une exception. (...) Par milliers, les consulats de France délivrent chaque jour des visas affaires, tourisme ou diplomatiques dans des pays où on gagne moins d’un dollar par jour. Ces documents sont vrais, ce sont leurs histoires qui mentent : celles que fabrique le canonnier. » Avant d’atterrir à Paris Black Manoo, qui avait grandi dans le quartier bourgeois de Cocody à Abidjan avait fait un détour par l’URSS où attiré sur place par la promesse d’une bourse d’études il se retrouve enrôlé contre son gré dans l’armée. À son retour, détruit, il a sombré dans les drogues dures qui seules tenaient à distance ses souvenirs et ses cauchemars.
Son premier contact avec Paris est un chauffeur haïtien sympathique qui dépose sans se formaliser l’homme noir vêtu de rouge Porte des Lilas avant de le voir se livrer sur un terre-plein en pleine circulation à une étrange cérémonie avec quelques gouttes de gin, des prières et quelques pas de danse. Venu à Belleville sur les traces de Gun Morgan, chanteur gentleman venu de Cocody comme lui et devenu producteur de musique, il y retrouve Lass Kader, son ami dealer parti d’Abidjan des années plus tôt. Celui-ci, reconverti dans le sevrage des junkies l’héberge au squat du Danger (rue David-d’Angers) le temps d’une cure de désintoxication. Il lui faut dix-sept jours pour terrasser la bête en lui. Remis sur pieds, il fréquente comme tous le Mafé Sonacotra d’en face,où un copieux plat ouest-africain est servi chaque jour, et commence à élargir le cercle de ses connaissances. Il sympathise ainsi avec sa compatriote Karoll, extraordinaire mère célibataire dotée de cinq enfants nés en France dans l’attente d’un titre de séjour et d’un logement. Les prostituées chinoises à trente euros la passe qui occupent l’espace jusqu’à la place du Colonel Fabien font aussi partie du paysage. Ici pour survivre, il faut savoir se débrouiller, jouer de ses sentiments et être malin.
Lassé des squats, des boulots dans la sécurité ou ceux de journaliers – qu’il assimile à un « tapin ouvrier sur le parking d’un hypermarché de bricolage (…) où les hommes sont alignés avec l’apparence des chairs pour seul argumentaire » – l’Ivoirisien décide avec l’aide de Karoll d’ouvrir un petit bar communautaire clandestin à l’arrière d’une épicerie exotique. « La voix d’un être humain en conversation normale est mesurée autour de 70 décibels. Un Ivoirien ne parle pas en dessous de 100. (…) Mais l’inventeur du double vitrage a rencontré des Ivoiriens. On n’ouvre la fenêtre qu’au moment de la trêve. (…)  Les causeries s’arrêtent, la musique baisse. Personne n’a intérêt à ce qu’une plainte alerte la police. Personne n’a de papiers et "Rapatrié pour tapage nocturne" manque singulièrement de panache. » C’est un vieil Auvergnat avec lequel il se lie d’amitié qui lui loue le local.« Je m’appelle Bressac comme le village où je suis né. Il y avait du savoir-faire en charbon domestique, mon gaillard. On livrait dans tout Paris. En fin de journée, on était noirs comme vous. (…) On vivait entre nous. Le quartier était un mille-feuilles de gens pauvres venus de France, Belgique, Arménie, Pologne, Italie, Espagne, Maghreb et que sais-je encore. (…) Ils me font rire les politiques d’aujourd’hui, avec leurs fantasmes d’intégration. C’est quoi l’étalon du Français ? Le Berrichon ? Le Jurassien ? Le Creusois ? Comment on peut rêver de fabriquer un homme qui n’a jamais existé ? Mes grands-parents comprenaient à peine le français. Ils n’étaient même pas fichus de prononcer "charbonnier" correctement. Ils disaient "charbougna" ! C’est pour ça qu’on nous surnomme les "bougnats" ! On était des immigrés comme vous, mais en pire. (…) On avait beaucoup moins d’instruction que n’importe lequel d’entre vous. »Là gravitent aussiMoussa le brouteur, Mamadou, Désirée la banquetteuse, Agui l’écrivain, Colette l’ingénieure du son, Guéda, Sana, Renata, Pierre-Etienne, Dominique, le curé Séraphin et Marie-George, la militante médecin qui l’aide à supporter l’agression du crabe alors que la morphine n’a que peu d’effet chez l’ex-camé. L’occasion d’un petit hommage à la sécurité sociale française : « En bonne santé, le pays te maltraite. Mais dès que tu as un bobo, il te chouchoute. » « À l’hôpital, tout le monde reçoit la même excellente qualité de soins, sans distinction de classe, race, situation administrative. (…) À la fin de la guerre, ils ont rassemblé toutes les caisses en une seule, avec un taux de cotisation unique pour tous et gérée par des ouvriers et des travailleurs. (…) Pauvre ou milliardaire, on guérit ensemble ou on meurt ensemble. (…) Croizat, le gars qui a créé ça, quand il est mort, y’avait un million d’ouvriers pour l’accompagner au Père-Lachaise. On n’avait jamais vu ça depuis la mort de Hugo. Ré-vo-lu-tion-naire ! »

En épilogue, les lettres d'adieu de Black Manoo à ses amis, outre la touche émotionnelle qu’elles ajoutent, viennent refermer une à une les portes ouvertes par ce récit mouvementé dans un bel hommage à ces personnages hauts en couleur qui furent pour lui des compagnons de vie qui comptaient et non de vulgaires faire-valoir ou comparses.

     Si cette chronique de la communauté africaine de Belleville, entre squat, musique, amitiés, drogue, tracasseries administratives, petits jobs et trafics divers, pourrait avoir un air de déjà vu, le choix de faire de Belleville un  personnage à part entière du roman change la donne, par la nature même de ce quartier-monde quidepuis la fin de la guerre de 1914-1918 accueille le plus grand nombre d’Africains subsahariens, de Maghrébins et d’Asiatiques installés à Paris et majoritairement employés ou ouvriers mais aussi un certain nombre d’autres venus de l’Est de l’Europe et des marginaux des autres quartiers de la capitale, alternatifs, junkies ou artistes underground qui se partagent l’espace, se côtoient  et parfois se mélangent. Et si ce roman bouillonnant éminemment contemporain s’appuie sur un personnage ivoirien ayant vraiment existé et rencontré par l’auteur à Abidjan puis retrouvé dans un bar à Paris, Gauz ne s’enferme pas ici dans la seule communauté africaine mais s’appuie sur la dimension multiculturelle du Nord-Est populaire de la capitale pour, avec son sens aigu de l’observation sociale, son humour brut qui ne s’embarrasse d’aucune convention et surtout cette formidable empathie qu’il exprime pour tous ses frères marginaux et invisibles, élargir son cercle d’investigation sociologique voire par moment politique. L’auteur s’est également inspiré de la réalité pour le beau personnage de doctoresse militante qui soigne les prostituées, fume et parle d’Ambroise Croizat, le bougnat auvergnat, le Mafé Sonacotra, le café du Zorba, et quelques autres lieux ou personnages. Sans gommer l’aspect réaliste du récit et les références précises qu’il y glisse comme ici celles des incendies parisiens de 2005 qui en quelques mois ont fait quarante-huit victimes appartenant toutes à la communauté africaine, à la colère et à la description du sordide, Gauz préfère s’attacher à des individus dans leur complexité et en transcrire la profonde humanité. Bannissant tout apitoiement, misérabilisme ou tragique, l’auteur dans Black Manoo comme dans ses précédents romans, se débrouille toujours pour laisser place ne serait-ce que fugacement à la joie, au rire, au plaisir, à la solidarité, à l’amitié et à l’espérance.
Gauz qui se méfie des étiquettes et des cases toutes faites nous offre iciun texte pluriel et dense qui mélange la géographie intimiste d’un Belleville populaire et multiculturel, le récit du retour à la vie d’un junkie, la vie quotidienne d’une communauté ivoirienne à Paris, le rapport de la France avec ceux qui s’y exilent et une réflexion sur la pauvreté et l’exploitation des invisibles de notre société.
La structure de Black Manoo est rigoureuse. L’histoire se construit en cinquante-deux chapitres de deux pages qui ne respectent pas vraiment l’ordre chronologique. La langue, comme chez quelques autres auteurs africains francophones en est particulièrement savoureuse. Elle est rythmée, vive, inventive et imagée. Ainsi les agents de la RATP aux uniformes verts sont appelés les Cetelem, les Tlenteulos sont les prostituées chinoises en référence à leurs passes à trente euros, un Poulet à bicyclette renvoie à l’élevage en plein air et non en batterie du volatile. L’humour qui s’y manifeste se retrouve aussi dans des formules drôles et percutantes comme : « Roissy est sur la lune, et Air France une compagnie spatiale pour tout Africain » ou « si les élèves abidjanais apprennent que leurs ancêtres sont gaulois, La Fontaine peut bien être Douala ». Gauz avec ses phrases courtes à la tonalité volontiers provocatrice, non pour l’esbroufe mais pour viser droit à l’essentiel, use aussi largement de la dérision pour faire passer son message avec légèreté et élégance. « Gun Morgan, petit chanteur de Cocody, s’est payé un billet d’avion en rêvant de concerts à l’Olympia. Ni les tristes salles des fêtes de banlieue, ni les salons défaits des amis ne l’ont découragé. En quelques années, personne ne sait comment, il est devenu son propre producteur. La rumeur dit qu’il a fait fortune en toilettant les cadavres à la morgue, quai de la Rapée. La rumeur est con. Si la toilette de macchabées enrichissait, aucune morgue de France ne laisserait un Noir vivant toucher un Blanc mort. »
L’écrivain glisse aussi dans Black Manoo quelques clins d’œil littéraires notamment à Louis Ferdinand Céline et Kourouma. Il explicite également en fin d’ouvrage les liens qui pour lui unissent fiction et réalité.
Difficile à la lecture des romans de Gauz de savoir si la force de ses romans vient des histoires qu’en conteur il nous narre ou de la façon dense, vivante, drôle et imagée avec laquelle il le fait. Mais il est sûr que cet homme bourré d’humanité, qui a un avis sur la façon dont tourne le monde et ne mâche pas ses mots pour en rendre compte, est aussi un amoureux du style et de la littérature et que cet amour est chez lui ludique et d’une joie contagieuse. On en redemande !
Gauz auteur-réalisateur-photographe qui réalise des émissions culturelles et des articles pour un journal économique satirique en Côte-d'Ivoire qui vit aujourd’hui en Côte-d’Ivoire (Grand-Bassam) a résidé une dizaine d’années, à Belleville où vivent toujours ses enfants.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/07/21)    



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Le nouvel Attila

(Août 2020)
170 pages - 18












Gauz, né à Abidjan,
diplômé en biochimie et un temps sans-papiers, a exercé nombre de petits boulots. L'auteur est aussi photographe, documentariste et directeur d'un journal économique satirique en Côte d'Ivoire. Il a également écrit le scénario d'un film sur l'immigration des jeunes Ivoiriens, Après l'océan.


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