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Vinciane MOESCHLER


Alice et les autres



À notre époque dans les Ardennes. Alice, la narratrice, est « une sale gamine » élevée par une grand-mère qui n’en veug pas et un grand-père qui s’intéresse trop à son corps. L’enfant grandit et Alice se met en ménage. Mais la façade d’une famille paisible composée de madame Morin, de son mari Guy et de leurs trois enfants, vole en éclats dès les premières pages. Très vite, d’« autres» se conjuguent à la femme qu’elle est devenue, épouse d’un assureur respectueux et discret, Guy, et mère de Lou, Henri et Max, le petit dernier. Ses enfants étant « sa raison de vivre » elle a arrêté son travail en crèche à la naissance de la première, avec le plein accord de son époux, prêt à travailler plus pour assurer le bonheur des siens. « Mon mari sait ce qui est bon pour moi. » Dans son petit pavillon Guy Morin, ce bon gars, simple, travailleur, sérieux et aimant, aimerait bien goûter les charmes d’une vie de famille ordinaire et tranquille, entouré de son épouse et de ses trois enfants. Mais, il devine vite qu’avec Alice, cette femme différente et fragile dont il est follement amoureux, qui le fascine mais dont il ne sait pas grand-chose, même s’il pressent parfois les efforts qu’elle fait pour garder le cap, cela ne va pas être simple.
 
La première partie du récit nous immerge dans la tête d’Alice, épouse et mère, chez elle ou à l’unité psychiatrique de la Clinique Saint-Charles où le docteur C. la suit, par intermittence. Elle y avait débarqué pour la première fois à ses dix-sept ans quand son présent de fille née d’une mère trop jeune, toxicomane et vite décédée, et d’un père inconnu, confiée par les services sociaux à une grand-mère qui ne l’avait accueillie dans son foyer qu’à contrecœur et à un grand-père bien trop proche, était devenu insupportable.
La deuxième partie se décline autour du cas Alice envisagé par le docteur C. qui la suit avec passion puisqu’il l’a utilisée comme exemple dans plusieurs livres depuis leur première rencontre et Guy, dont elle est l’épouse aimée et la mère instable de ses trois enfants.
La troisième partie sera celle des retours des trois enfants eux-mêmes, à la fois regards extérieurs-intérieurs de cette vie familiale toujours au bord du gouffre.

            Le lecteur comprend vite que la petite Alice accrochée à sa poupée et Madame Morin ne font qu’une. Il mettra un peu plus de temps à comprendre les liens qui l’unissent à Betty, la prostituée habituée des bars, et à l’inceste, traumatisme premier, qu’Émile lui a fait subir. Si le climat d’amour et de respect qui lie Alice et Guy est une évidence, la générosité et la bienveillance naïve et aveugle du mari quant à la pathologie de sa femme ne met pas beaucoup de temps à nous apparaître. Cette manière que l’auteure à de nous révéler par petites doses la vie de l’héroïne est diablement efficace pour nous attacher à sa terrible vie et à son trouble dissociatif de la personnalité. Depuis ses quinze ans, Alice est en proie à plusieurs personnalités distinctes qui prennent tour à tour le contrôle de sa vie sans qu’elle en conserve le moindre souvenir. Si en cas de crise, qu’avec l’expérience elle sent venir, la clinique psychiatrique et le Docteur C. qui aime à rappeler qu’il « n’a pas les pouvoirs d’un sorcier vaudou et n’est qu’un modeste praticien de la médecine occidentale », lui permettent de se mettre à l’abri d’elle-même, cela suffira-t-il à la protéger contre elle-même ? Ce thérapeute fasciné qui la suit depuis une vingtaine d’années, partagé entre ses ambitions professionnelles et l’intérêt réel qu’il porte à sa patiente, parviendra-t-il à lui rendre une vie « normale » ?

Alice, fillette victime d’une enfance toxique puis femme plurielle troublante et attachante, n’est jamais ici réduite à sa pathologie. Si ce qui l’a précipitée dans un chaos intérieur perturbé et le mécanisme de fugue dissociative (différent de la schizophrénie) qui lui a permis de fuir le réel pour rester en vie est ici détaillé et explique presque cliniquement la détresse, l’angoisse et la douleur de cette épouse et cette mère, il en ressort néanmoins cette force incroyable que la confiance et l’amour absolu que son époux et ses enfants lui portent, donne à cette survivante pour se tenir debout. Le lecteur, par une vertigineuse mise en abyme de ce trouble dissociatif, se retrouve plongé dans les profondeurs de la folie humaine aux côtés du médecin et du mari qui tentent de pénétrer le labyrinthe intérieur d’une héroïne éclatée dont le cubisme serait le plus apte à en dresser le portrait fascinant, violent et disharmonieux.
Le texte lui-même, en symbiose parfaite avec le sujet, est fragmenté avec différentes voix pour épouser cet inconscient en lutte permanente. Les phrases courtes, brutales parfois, inachevées, nous plongent dans l’incohérence d’une pensée en mouvement permanent où, et c’est sans doute là la première des prouesses de la romancière, chacune de ses personnalités trouve son style et son langage propre, parlant crûment ici, méchamment là, tendrement ailleurs. C'est aussi dans ces variations et entre les lignes que le lecteur pourra deviner les dysfonctionnements et les basculements.

En des temps d’obscurantisme religieux, Alice aurait été considérée au mieux comme possédée par le démon, au pire comme sorcière. Aujourd’hui, Alice est une patiente étudiée par le docteur C. qui, à force d’entretiens, a récupéré quelques clés, ravi de ce que ce cas apporte à ses recherches et sa carrière. C’est aussi l’épouse d’un homme amoureux, terrassé par l’histoire, la pathologie et la souffrance de son aimée, par son impuissance à l’aider, aussi, mais incapable de s’envisager sans elle et n’abandonnant jamais l’espoir de voir la famille qu’ils ont construite ensemble panser ses blessures.

Alice et les autres est une belle et juste illustration des ravages que produit l’inceste sur une jeune enfant et sur les chemins détournés que des victimes peuvent élaborer à partir de ce désastre pour survivre. Le bourreau et sa complice ici se déclinent au passé et Alice et les autres, au-delà du cas clinique, est aussi une belle ode à la force de l’amour qui, malgré ou à cause de la naïveté et l’extériorité totale de Guy qui ne sait rien de cette histoire, permet, un temps au moins, à la victime de tenter de trouver place comme épouse et mère dans ce monde affectif tourmenté et fragmenté qui est le sien. Les propos de Lou, en toute fin, sont d’un grand respect et d’une grande douceur.
Un roman profond, émouvant, intelligent et lumineux.

Dominique Baillon-Lalande 
(20/12/21)    



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Mercure de France

(Aout 2021)
208 pages - 18













Vinciane Moeschler,
née à Genève, journaliste et écrivaine, a déjà publié plusieurs livres (romans, théâtre, jeunesse) et obtenu le prix Victor-Rossel pour Trois incendies (Stock, 2019).


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