Retour l'accueil du site





Tonino BENACQUISTA


Porca miseria



Comment aurais-je pu vous donner confiance en la vie, cette farce, que j’ai tant maudite ?
C’est ainsi que le narrateur fait parler son père sur son lit de mort, sa contrition sera son seul legs.

L’enfance que nous raconte Benacquista, la sienne, relève de la série noire, pour un auteur de polar ça surprend moins, ça parait même logique, comme si la vie colorait l’œuvre, plutôt que d’un recueil de souvenirs tendres.  Même si les souvenirs sont classés par chapitres aux titres prometteurs, ils sont déjà discordants : A la nuit tombée nous ressemblons à une famille, Dans la rue je tiens ma mère par la main pour ne pas qu’elle se perde, Ne vous mariez jamais …

Il faut dire que le père, Cesare Benacquista, est alcoolique et sa femme dépressive. Quand il revient de la guerre, sa première femme, une Polsinelli, est morte, lui laissant un premier fils. Très vite, le veuf inconsolable, se trouve une femme, une autre Polsinelli à qui il va faire trois filles et en arrivant en France, un garçon, Tonino. Les Benacquista migrent, les Polsinelli, non. Elena ne pardonnera jamais à son mari de l’avoir déracinée du Latium où elle vivait heureuse.

Quand Tonino naît, les Benacquista et leurs cinq enfants sont donc installés à Ivry, le père travaille à l’usine et tous les soirs, avant qu’il n’aille s’écrouler sur son lit, sa soulographie se termine par le même juron, porca miseria.

Tonino nous raconte, sur un ton un peu goguenard, « même pas mal », l’indifférence de ses parents, trop malades pour s’occuper de leurs enfants, l’alcoolisme d’un côté, la neurasthénie et l’agoraphobie de l’autre ; mais aussi la gentillesse des voisins, celle de ses sœurs, leur intégration et surtout son extraordinaire parcours vers l’écrit, lui qui, jusqu’à un âge avancé, est incapable de dépasser la première phrase d’un roman. Le tout premier roman qu’on lui offre est La guerre du feu de J.-H. Rosny Aîné. Il va tourner autour pendant des jours, relire jusqu’à écœurement la première phrase : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. » jusqu’à renoncer : Qu’ils crèvent ! Qu’ils s’entretuent nom de Dieu ! Dévorés par des tyrannosaures ! Qu’ils meurent de froid ! Qu’ils bouffent crues leurs cuisses de ptérodactyles ! Je m’en fous ! et continuer à ne rien faire, à s’ennuyer.

Il sait donner, à la manière des cinéastes italiens des années 60-70, une tournure tragi-comique à ce récit d’enfant d’immigré, timide, solitaire, contemplatif et qui se sent si français qu’il trouve que son prénom et son nom résonnent trop, comme si, en le nommant, on disait Spaghetti alle vongole !  Il raconte sur le même ton moqueur, les graves problèmes existentiels qu’il rencontre, adulte, quand il devient écrivain.

Pendant vingt ans, j’ai soigné la pathologie de ma mère par l’addiction de mon père. Une façon, comme il en est peu, de les réunir. Et de ne plus les oublier.
Quand j’ai entendu Tonino Benacquista en interview pour ce livre, j’avais mal pour lui, j’entendais dans les blancs, ses hésitations, tout ce que lui avait coûté cet héritage et tout le chemin parcouru pour se réconcilier avec.

Sylvie Lansade 
(14/01/22)    



Retour
Sommaire
Lectures








Gallimard

(Janvier 2022)
208 pages - 17









Tonino Benacquista

Bio-bibliographie sur
Wikipédia









Lire sur notre site
des articles concernant :

Romanesque


Un contrat
(théâtre)

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une