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Cécile PIVOT

Mon acrobate


Paris. Si Etienne, chercheur et professeur de philosophie à l’université, n’avait pas pris du retard sur son article et si sa femme Izia avait accepté de rejoindre sa mère et ses tantes dans la maison familiale avec leur fille Zoé, celle-ci ne serait pas partie en vacances chez son amie Chloé et n’aurait pas perdu la vie sur un trottoir, fauchée par un chauffard conduisant avec trois grammes quarante d’alcool dans le sang. Quand le téléphone sonne dans l’appartement, Izia, la mère, qui arrose ses plantes sur son balcon et Étienne, le père, absorbé par son travail devant son bureau, ne se doutent pas qu’il y aura dorénavant un avant et un après. Zoé, « figée pour l’éternité », aura huit ans pour toujours,emportant avec elle les jours heureux de la tendresse, de la complicité, de l’émerveillement et des rires partagés. Ne restent à ses parents terrassés que la culpabilité, les souvenirs, le déni ou la colère, et une souffrance trop immense pour se partager. « La puissance de notre chagrin, sa violence, sa vastitude nous éloignèrent ». « La mort de Zoé a ouvert une fracture temporelle et existentielle. Elle a séparé ma vie en deux, altéré mon rapport à la réalité, à moi et à l’autre ».  
Malgré l’énergie qu’Etienne met à entourer et protéger Izia, malgré cet amour de chaque instant qu’il lui porte, il la voit sombrer plus profondément de jour en jour et ne parvient pas à la convaincre de quitter cet appartement autrefois décor de leur bonheur à trois et maintenant transformé en mausolée de la disparue et en geôle du désespoir. « J’aurais dû mourir à la seconde où Etienne m’avait annoncé la mort de Zoé ». C’est donc seul que quatorze mois plus tard, Etienne part avec sa valise se ressourcer dans une bergerie rénovée en location perdue en pleine nature près de Cassis. C’est sur cette scène que s’ouvre le roman.    

Enfin seule ! Izia, murée dans « Une existence silencieuse en marge des vivants » en est presque soulagée. Elle va pouvoir se cloîtrer nuit et jour dans la chambre demeurée intacte de cette fillette vive, curieuse, malicieuse, inventive, douée et singulière qui lui apportait la lumière, y « retrouver un concentré de sa courte existence », ses vêtements, ses jouets, ses peluches, s’imprégner de son odeur et y ranimer ses souvenirs. C’est dans cette pièce quasi-sacrée qu’on retrouve trace sous forme d’enregistrement vidéo, de presse et de poster accroché au mur la référence de l’admiration que Zoé, l’acrobate pratiquant la « gymnastique artistique », portait à Nadia Comaneci, la jeune gymnaste roumaine championne aux J.O. de 1975 du haut de ses quatorze ans et demi. « Zoé nichait à l’intérieur de moi, dans le moindre repli de ma peau, dans mon ventre, entre mes bras, derrière mes paupières, dans l’air que je respirais. Elle ne me laissait pas de répit ».

Mais au fil des jours, la faim, le besoin d’air, de marcher et de sentir le soleil sur sa peau adjoints au désir de se libérer de l’aide financière de son mari et de sa famille la réveillent. Consciente que rien ne fera revenir Zoé mais qu’on ne meurt pas de douleur, Izia comprend qu’il lui faut apprendre à cohabiter avec ce manque déchirant pour vivre cet « après » avec une apparence de normalité en pratiquant une activité à sa portée où nul ne la connaît. De toute façon, reprendre son métier de graphiste ou celui d’autrice de livres illustrés qu’elle exerçait précédemment en complicité avec sa fille, ne lui serait pas supportable. C’est une émission de radio qui lui ouvrira une porte de sortie en lui permettant d’imaginer une réponse à la question sociale posée du vieillissement de la population et de l’éparpillement des familles ayant à liquider l’héritage : proposer ses services à des personnes qui doivent vider le domicile d'un défunt en assurant le tri des meubles et objets avec une expertise de professionnels quand nécessaire, avec ensuite leur transport après d’un antiquaire, d’une association caritative ou à la déchetterie selon leur nature, pourrait effectivement être une mission qu’Izia se sent capable d’assumer. Six mois en free-lance lui confirme la viabilité de son projet alors, consciente de ses limites et son épuisement, elle achète un utilitaire pour ne plus être dépendante des déménageurs et s’adjoint les services d’un collaborateur fiable et costaud pour la manutention. Elle pourra ainsi élargir sa clientèle aux personnes âgées très nombreuses qui, emménageant dans un appartement plus petit, peinent à se délester d’une partie de ce qu’ils ont accumulé au fil des ans. C’est suite à une petite annonce dans un supermarché qu’elle contacte le jeune Samuel, jeune bachelier issu de milieu populaire qui trouve l’idée « un peu chelou » mais accroche bien à cette drôle de patronne. Le mélange de franc-parler parfois déconcertant, de respect et de fragilité touchante qui le caractérise plaît à Izia qui le recrute aussitôt. Ni l’un ni l’autre ne le regrettera. Ce compagnonnage impromptu et la confrontation à des clients fort divers, se conjugueront pour lentement et de façon aléatoire ramener cette « Mater dolorosa » à la vie.     

Le lien entre mari et femme ne s’est jamais rompu. À mi-chemin entre la réclusion et l’activité, entre exercice physique, contemplation et cours à l’université de Marseille, Etienne écrit chaque jour à sa femme ou lui envoie une photo du paysage environnant, dans l’espoir qu‘elle le rejoigne quand elle s’en sentira capable. Parfois elle lui répond et a même imprimé ses photos de couchers de soleil pour les afficher dans l’appartement qu’elle a tant de mal à quitter. Lui, avec autant de patience que de certitude, l’attend.      

 

           Deux questions quant au deuil s’entrecroisent dans ce roman : Comment survivre à la mort de son enfant ?Etcomment « aider l'être aimé quand on tente soi-même de survivre ? ». Au-delà de la souffrance, sans aucun mot superflu et aucun pathos, avec pudeur et délicatesse, Mon acrobate traite de la mort accidentelle d’un enfant et de ce deuil contre nature à faire par ses parents. Si Izia est la narratrice principale de ce récit, celui-ci est entrecoupé par les interventions d'Etienne. Leurs mots, à l’un et à l’autre, continuent à faire vivre la petite Zoé et permettent au lecteur de la découvrir. Leur douleur à chacun est palpable, s’exprime avec une grande justesse et s’ils nous émeuvent à l’évocation de leurs souvenirs de bonheurs perdus, les anecdotes de situations diverses vécues avec Zoé que parfois ils nous rapportent sont pleines de vie et provoquent nos sourires attendris.  

La force de ce roman est probablement la richesse et la profondeur de ses personnages. Izia, aussi pathétique dans ses excès qu’habitée par la vie, capable d’empathie et respect quand elle propose avec délicatesse à ses clients de filmer la dernière demeure qu’elle vide pour garder une trace de l’univers du disparu sans même se rendre compte qu’elle-même sanctuarise religieusement la chambre de sa fille est dans un paradoxe constant qui témoigne de son trouble et sa douleur; Etienne, le boxeur philosophe, qu’enfant la mère a abandonné, le père a ignoré et ses frères harcelé, se révèle derrière la figure du père effondré un homme de grande valeur et un amoureux fidèle, sincère, solide et patient fort romantique ; la mère d’Izia, fleuriste à la beauté incontestable et ses sœurs toutes aimantes et incarnées représentent une matrice familiale forte et réconfortante ; Samuel, jeune garçon intelligent ouvert aux autres mais plein de doutes qui aidera sa patronne à s’ouvrir à nouveau à la vie, est un garçon honnête, courageux, intelligent et plein de promesses; quant à Zoé, la gamine atypique qui entendait certains objets ou animaux lui parler, elle est bien plus que « la petite fée de l'au-delà » tant aimée et disparue, mais incarne la joie, la vie, la curiosité et l’intelligence. D’autres personnages certes secondaires mais toujours en interférence avec l’histoire comme Jean-Pierre le gentil voisin qui glisse de petits messages de soutien sous la porte d’Izia pour la réconforter, la mère de Samuel, elle-même touchée par le deuil d’un fils, reconnaissante de l’aide qu’Izia a apportée à son plus jeune fils, les parents de Chloé et la gamine elle-même dont l’existence a été abîmée par ce drame sans qu’ils en soient responsables, ont tous une vraie présence. La fresque de personnages est belle, crédible, juste et émouvante.

L’écriture de ce roman non autobiographique sur un sujet pourtant difficile traité de manière sensible et subtile, est rythmée par des phrases courtes et des formules efficaces comme : « J’allais vivre. Je me haïssais pour cela. J’aurais dû mourir à la seconde où Etienne m’avait annoncé la mort de Zoé. » ou encore, plus léger, un « J’avais réussi à me débarrasser de ma colère, sauf ici. La nuit, j’avais envie de buter la chouette. » qui nous ferait presque sourire.

Mon acrobate qui envisage la perte d’un enfant dans toute sa complexité et sa douleur, sans tabou ni honte, pour se refermer sur une fin presque apaisée et tournée vers l’avenir, est un roman pudique et d'une grande justesse fort en émotion qui fait mouche et nous touche.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/09/22)    



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Calmann-Lévy

(Août 2022)
304 pages - 19,50

Version numérique
13,99







Cécile Pivot
est journaliste.
Mon acrobate est
son troisième roman.



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son précédent roman :

Les lettres d’Esther