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Yannick HAENEL


Le Trésorier-payeur


La première partie explique en une soixantaine de page la genèse du roman qui va suivre. Tout commence par une exposition collective inspirée par « La part maudite » de George Bataille (« traité d’économie qui envisage la dépense, voire la ruine, comme la vérité de l’économie et considère que les richesses appartiennent moins à l’épargne qu’au rite qui les consume ») ayant pour titre « Dépenses », installée dans l’ancienne Banque de France de Béthune transformée en centre d’art contemporain. L’écrivain a pour mission d’en rédiger le catalogue et se prenant au jeu investit une petite salle restée vacante comme bureau d’un énigmatique Trésorier-payeur brièvement évoqué lors de sa première visite du bâtiment. « Ne conserve-t-on pas des tableaux de maîtres dans des coffres, l’Art en un sens remplace l’argent ?» Dans cette banque prestigieuse dont le commissaire d’exposition imaginait ainsi « le cambriolage symbolique », un tunnel aurait été creusé par le Trésorier-payeur reliant sa maison,que l’on peut apercevoir depuis les bureaux, à la salle des coffres au sous-sol de la Banque, apprend encore l’écrivain. De cette aventure artistique jaillira le titre du roman, le personnage central du Trésorier-payeur, sa maison reliée, comme par un cordon ombilical, à la salle des coffres et la Banque elle-même pour décor. L’auteur y disséminera également des traces aléatoires des œuvres exposées qui surgiront dans l’histoire de cet employé singulier, là où on ne les attend pas. « Il n’y a rien de plus beau qu’un roman qui s’écrit ; le temps qu’on y consacre ressemble à celui de l’amour : aussi intense, aussi radieux, aussi blessant. On ne cesse d’avancer, de reculer, et c’est tout un château de nuances qui se construit avec notre désir. »

Le roman lui-même raconte donc trente ans de la vie imaginée d’un Trésorier-payeur fictif nommé Bataille. Un garçon effacé, différent, exalté, politisé et solitaire, ayant brillamment été reçu à sa licence de philo qui se retrouve par le plus grand des hasards à faire un stage d’un mois à la Banque de France de Paris et décide ensuite, d’intégrer une grande école de commerce plutôt que passer l’agrégation. « Une certaine lumière qui émane de l’or conduit à la création, mais cette lumière demeure insaisissable. » « Le faste de la Banque de France, le caractère cérémoniel de son fonctionnement nourrissait son extase ; et pour ce jeune homme dont la tête était farcie de lectures philosophiques, l’économie s’offrait soudain à lui comme une transcription chiffrée de l’histoire de l’être. » Bien que méprisé et marginalisé par les autres élèves, à l’exception de quelques étudiantes intriguées un temps par ce jeune homme décalé qui ne manquait pas de charme, Bataille aussi studieux que brillant sortira major de sa promotion. « Il avait compris que les places boursières contenaient les chaudières de l’enfer ; et même si personne ne voulait voir les flammes qui s’en dégageaient, la chaudière fonctionnait bel et bien : non seulement elle n’était pas tombée en panne, mais son grondement en révélait la surchauffe. À travers elle se consumaient la vérité du krach de Wall Street et celle des prochains krachs qui ne manqueraient pas d’avoir lieu, car tel était désormais la tournure qu’avait pris le monde des échanges. »

C’est alors que commence vraiment son histoire, car dès l’obtention de son diplôme il est recruté par la Banque de France de Béthune, institution effectivement construite en 1910 avec ses coffres pour les riches propriétaires des mines et divers industriels, avec, en face, l’imposante maison en brique déjà à moitié abandonnée quand le Trésorier-payeur soixante-quinze ans plus tard, sous le charme de son petit jardin et de sa véranda, en avait fait l’acquisition. Il y a travaillé jusqu’à la fermeture de cette succursale de la Banque de France en 2006 au service du surendettement, une des tâches historiques confiées à la Banque de France pour, en lien avec la justice, résorber les dettes des clients insolvables. Bataille, conscient de la responsabilité des sociétés de crédit privées pratiquant un taux d’intérêt usuraire à ceux qui ne peuvent plus s’adresser ailleurs, traite ses dossiers et ses clients avec bienveillance. Il ira même dans le cas désespéré d’un vieux mineur polonais handicapé marié à une jeune fille-mère sans revenus chassée par ses parents dont l’enfant a été placé par la DDASS qui n’ont plus de toit, jusqu’à leur proposer d’emménager chez lui. La presse locale en fera ses choux gras et celui que tous dès lors surnomment « Le bon samaritain » se verra non licencié comme il le craignait mais instrumentalisé en tant que tel par la chargée de communication du siège parisien pour la bonne image que gratuitement il apporte à l’établissement d’État. Charles Dereine, haut fonctionnaire dirigeant l’établissement, ravi de la complicité qu’il pressent entre personnes d’origine populaire s’étant élevées par les études, prend vite Bataille sous sa protection. « Comme vous j’estime ceux dont la vie est dure. Vous savez qu’ici il n’y a que des pauvres. La région a été méthodiquement vidée de ses travailleurs ; l’industrie est gérée par des brutes qui ont tout rasé ; ils ont fermé les mines mais n’ont rien mis à la place ; Résultat : chômage, alcool, suicide. Et là-dessus Front national (…) Avec la fin du communisme, une guerre vient de s’achever ; mais sachez, mon cher, que cette victoire ou plutôt les manières qu’elle a prises me déplaisent.(…) Le capitalisme est extrêmement fautif , car il est impuissant à établir une égalité de l’argent. (…) Quand tout meurt, on fait encore de l’argent avec les cadavres. » Bataille apprendra aussi que son patronappartient à « La confrérie des Charitables de saint Éloi qui s’occupent depuis la grande peste des nécessiteux et de leurs morts » que lui-même intégrera au décès et sur recommandation de son chef. Il s’y liera avec Casabian, partenaire du plus grand centre Emmaüs de France installé dans la région. « Aucune disparition n’est complète mais elle laisse toujours derrière elle les poubelles d’une vie. »
Commença effectivement pour le Trésorier-payeur une période difficile. Les directeurs qui succèdent à Dereine, plus enclins à faire carrière qu’à gérer cette petite succursale installée chez les pauvres, ne restent jamais bien longtemps. « Le monde de la banque étant celui du profit, il n’obéit qu’aux opérations qui rendent celui-ci possible, en l’occurrence les variations infinies du calcul. La vie des banquiers ne vise qu’à échapper à la routine de leurs calculs, ou plutôt à en tirer parti (…) il y a un casino sous l’économie et il n’existe pas de banquier qui n’ait envie d’y jouer. » Conséquemment, les conditions de travail du Trésorier-payeur comme celles de ses collègues s’en ressentent et il glisse lentement vers la dépression. « Il ne supportait plus l’expression ‘rassurer les marchés financiers’. Il ne supportait plus les agences de notation (…) Il ne supportait plus qu’on rationalise le crédit alors que la dette des pauvres nourrissait les capitaux financiers. Il ne supportait plus cette monstrueuse combine qui permettait de fabriquer, jour et nuit, de l’argent fou en spoliant celui de tous les emprunteurs. » Si Bataille parvint à surmonter la maladie, c’est grâce à l’aide de Casabian, à son tunnel, lieu de vérité et d’apaisement hors du temps et du monde, à ses soirées alcoolisées avec ses amis de la confrérie, à sa façon de coucher sur le papier par l’écriture tout ce qui lui passe par la tête de façon journalière et sans jamais se relire par la suite et aux femmes. « La vraie richesse est sexuelle car en elle tout se dépense. » Parmi celles-ci après une assez longue liaison avec Annabelle, une libraire nymphomane fantasque, cultivée et gourmande et Katia Kramer la chargée de communication parisienne inaccessible mais sur laquelle il n’avait depuis son stage cessé de fantasmer, il y a eu Pauline, Clarisse et quelques autres sans importance notable. « Le Trésorier-payeur n’était pas un collectionneur ; c’était un homme très seul qui était libre et qui plaisait aux femmes, voilà tout : il y eut certaines périodes de sa vie où il tombait amoureux toutes les semaines ; il s’enflammait et tout retombait très vite. » Enfin, à quarante-trois ans, il rencontre Lilya, une dentiste aux lointaines origines japonaises qui incarnera l’amour absolu et avec laquelle, ébloui, il partagera tout. « L’amour est le seul lieu ou le reste n’existe pas (…) le désir nous sauve. »

Vous l’aurez compris, le Trésorier-payeur, porte-parole de Yannick Haenel, est au centre de ce grand roman. Sa soif de connaissance est immense et il n’a peur de rien.  Bataille « était tendu vers une extrême liberté : c’est elle qui l’animait la nuit lorsqu’il dévorait des livres en hurlant de joie ; elle qui lui compliquait la vie à force d’exigences, de réticences, de refus. » En opposition à l’obsession matérielle qui fait son univers professionnel, lui est doté d’une vraie richesse spirituelle. C’est un rêveur impénitent, ardent et enthousiaste, qui place la poésie à la base de son existence, un philosophe, entre le marxiste et le saint, qui cherche une vérité dans l’économie, persuadé que là est le cœur de ces années quatre-vingt et en fait un absolu. « Toute sa vie, le Trésorier-payeur eut à la fois l’air sage et fou. Il avait des manières de premier de la classe, un côté bien élevé qui lui donnait une allure pondérée ; et dans sa tête, au contraire, une violence menaçait d’exploser à chaque instant. » S’il est ici en permanence en contradiction avec lui-même, écartelé entre ce monde capitaliste qu’il sert et un penchant naturel bienveillant pour les êtres humains, ce banquier philosophe n’est ni un révolté ni un révolutionnaire. « Les véritables illuminés n’ont pas besoin d’exagérer le feu qui les déchire, ils voudraient au contraire l’adoucir. » Bataille ne s’oppose pas mais s’adapte, se tait, il n’a que la passion qui l’habite à partager.C’est donc très consciencieusement qu’il effectue les tâches qui lui sont confiées essayant de démontrer ainsi de l’intérieur l’absurdité du système. Un espoir vain qui l’amène à s’aménager un espace transitoire entre son travail et ses aspirations personnelles, avec ce tunnel qu’il a creusé pour s’évader et se ressourcer au risque de s’y engloutir mentalement de façon obsessionnelle, avec ces pages qu’il écrit chaque jour (« aux notes qu’il prenait à partir de ses lectures s’était substituée une méditation plus personnelle, où l’économie et la mystique se rejoignaient étrangement (…) La vie du Trésorier-payeur était tournée vers le mystère et celui-ci avait à voir avec le contraire de l’argent, c’est à dire, la gratuité. »), dans les bars (« Vers trois heures du matin l’ivresse atteint son point d’oubli. C’est le bonheur, ou le néant, on ne sait pas. ») et auprès des femmes. « Il se demanda s’il existait un endroit au monde où la lutte s’interrompt, les échanges s’arrêtent, où le marché n’existe plus. Était-ce sous la terre, dans le silence des grottes ? Était-ce entre les cuisses des femmes ? »

Ce roman n’est pas une enquête sur le Trésorier-payeur. Il nous emporte entre rêve et réalité pour, aux côtés d’un banquier anarchiste frère de celui de Fernando Pessoa, nous faire découvrir « l’horreur économique » comme la nommait déjà Arthur Rimbaud. À côté des évidentes références en nombre liées aux domaines de la philosophie et de la littérature, Yannick Haenel émaille son texte de références musicales allant de Bach au punk en passant par le rock et le jazz, et de renvois à la peinture italienne notamment à celle du Caravage sur lequel il a publié en 2019 un essai.
La nature y est également très présente. Par les levers de soleil que le personnage prise particulièrement mais aussi à travers son lien aux arbres, aux herbes et fleurs sauvages de son jardin. Il a avec la lumière un lien quasi mystique et sacré. La Confrérie des Charitables, bien que laïque, par ses rites, son vœu de charité et le respect des morts qu’elle prend en charge, sans émarger directement au religieux a aussi affaire à une forme de sacré. Bataille lui-même profane mais animé d’un feu intérieur d’amour pour les autres, dans sa ferveur à repenser le monde et à ouvrir dans notre société où l’argent a pris toute la place les portes sur le mystère, le possible, le don et l’amour, à nous réapprendre à voir la nature, à l’honorer et la respecter, pourrait également y émarger.

Si cet étrange traité de philosophie et d’économie pourrait sembler bien sérieux, Yannick Haenel n’hésite pas à force de poésie, d’érotisme, d’optimisme et d’humour à nourrir cette aventure purement mentale du Trésorier-payeur de délire, de bonheur sensuel et d’émotion, et même à nous en faire par moment sourire. La scène purement fictive de Reagan en visite à la Banque de France de Paris où Bataille tourne en farce ce culte païen du dieu Or en est un bel exemple : « Ce vieil homme affable, dont la silhouette ne cessait de faire penser au cow-boy qu’il avait incarné sur les écrans, considérait l’argent avec simplicité : en Amérique on aime les dollars comme on aime Dieu. N’est-il pas inscrit sur chaque billet ‘in God we trust’ » ? Gagner de l’argent est un don de Dieu ; le faire circuler, une manière de bénir son nom (…) La pile de lingots étincelait comme une tombe égyptienne (...) Ronald Reagan poussa un cri de joie (…) Il souleva le lingot et le brandit très haut, comme un trophée, en un geste emphatique qui rappelait la statue de la liberté éclairant le monde. »

Un roman philosophique, poétique et politique exigeant, délirant et fou comme son héros. Un pur régal ! 

Dominique Baillon-Lalande 
(15/12/22)    



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Yannick HAENEL, Le Trésorier-payeur
Gallimard

(Août 2022)
432 pages - 21 €

Version numérique
14,99 €

















Yannick Haenel,
né en 1967, a publié une vingtaine de livres et obtenu de nombreux littéraires.


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