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Valentine IMHOF

Le blues des phalènes

Dans ce troisième roman noir de Valentine Imhof, l’explosion de la ville d’Halifax, au Canada, en décembre 1917, est la matrice, le big bang, le fondement des destinées des personnages. Les scènes d’apocalypse y sont dignes des tableaux de Jérôme Bosch. Cette explosion détruit la ville, les hommes, les animaux. Elle défigure, démembre, rend fous les survivants.
Tous les personnages du roman ont vécu cette explosion ou en sont issus. Mais l’explosion a aussi disloqué la trame narrative et la chronologie du roman, si bien que le roman commence en 1935, remonte le temps par les années 1933, puis 31, nous fait assister à l’explosion en 17 puis nous ramène de 1932 à 1935 comme une pulsation issue de l’explosion.

Deux personnages du roman sont des rescapés de la grande guerre : Milton et Arthur.  Milton est un insomniaque misanthrope qui mène une vie d’ermite. Arthur est un homme généreux rongé par la culpabilité d’avoir semé la mort malgré lui. Pekka est une femme souvent bafouée, à qui la vie n’a pas fait de cadeau. Nathan, son fils, va connaître la misère et la violence très jeune. Tous vont sillonner l’Amérique de la Nouvelle Ecosse à la Californie, comme des millions d’autres malheureux, dans ces années de chômage et de misère d’après la crise de 1929, ces années où les États-Unis étaient à deux doigts de sombrer dans le fascisme.
Chaque personnage réagit à la misère et à la culpabilité à sa façon car tous sont des meurtriers et ils savent que leur crime ne restera pas impuni. À travers leur histoire, leur voyage, c’est un tableau de la vie sociale de l’Amérique très documenté et magnifiquement écrit qui est dressé.
Les luttes syndicales violemment réprimées sont soigneusement décrites. On n’imagine pas ce que ces travailleurs enduraient pour des salaires de misère et le courage nécessaire pour affronter les patrons et leur milice armée.
Le mouvement syndical existait aussi à la campagne où les cueilleurs saisonniers des vergers étaient surexploités et vite remplacés par un chômeur s’ils tentaient de défendre leurs droits.

« Arthur connaît bien la misère des villes. Il a pu voir à Chicago combien elle est atroce et sans remède, combien elle écrase les hommes et les digère pour ne recracher que des ombres. La misère des champs, celle qui accable les centaines de milliers de saisonniers du sud de la Californie, semble plus effroyable encore. Elle fait d’eux des insectes, des cancrelats, des rampants. »

Chaque mouvement de protestation est combattu, même celui des vétérans de la guerre venus à Chicago réclamer une prime qui leur était promise et qui se termine dans un bain de sang.

« La troupe est lâchée, carabine en bandoulière et sabre au clair, et elle charge. À pied, à cheval, à moto. Sous la direction d’un général en uniforme d’apparat, un certain MacArthur, impatient d’en découdre avec ces masses de clodos qu’on prétend infiltrées et galvanisées par les Rouges, déterminé à incarner la résolution du gouvernement fédéral à ne pas se faire chahuter chez lui par quelques fauteurs de troubles.
Un pouvoir devenu fou qui instaure la loi martiale et donne l’ordre de nettoyer la ville. Parce que la misère générée par la Grande Dépression s’y étale de manière gênante, trop visible, jusque sur les pelouses des institutions centrales, jusque sous les fenêtres des représentants. »
Certains personnages secondaires apportent de l’humanité au roman : un grand brûlé enveloppé dans des bandelettes à la manière des momies qui présente un numéro de cirque avec Pekka, un marginal qui prend Nathan sous son aile comme s’il était son fils.

L’écriture de ce roman est également remarquable ; chaque personnage a un ton, un langage, un style différent en fonction des origines sociales, des modes de vie ou des expériences vécues. Pekka, qui change d’identité à chaque changement de vie, s’exprime de façon très imagée. Après avoir vu le film King Kong, elle jubile : « […] c’est pour ça que j’aime qu’on aille se faire une toile tous les deux dès qu’on arrive à se barrer de notre cage ! J’adore moi aussi quand mon cœur se prend les pieds dans ses battements. Surtout quand la vie, celle qu’on vit tous les jours, lui donne plus aucune raison de s’emballer. Devant un film pareil, j’ai l’impression d’avoir avalé un yo-yo. Ça me chahute dans tous les sens. Et ce qui est bien grâce au cinéma, c’est que je peux faire comme si. Vivre ce que jamais je vivrai dans la vraie vie, avoir des peurs qui ne sont pas les miennes, croire à l’amour fou même si je sais que c’est du bidon, mourir toutes les morts imaginables et puis être encore vivante à la fin, quand les lumières se rallument. »

Nadine Dutier 
(27/05/22)    



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Noir & polar






Valentine IMHOF, Le  blues des phalènes
Rouergue Noir

480 pages - 23

Version numérique
16,99








Valentine Imhof,
née en 1970 à Nancy, s'est fixée en 2000 à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeure de lettres. Elle est l'autrice d'une biographie d'Henry Miller, La Rage d'écrire (Transboréal, 2017)
. Le blues des phalènes est son troisième roman





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