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Oscar LALO

Le salon


C’est amusant dans cette rentrée d’automne de voir deux livres faire le lien entre littérature et coiffure. D’un côté, il y a Clara lit Proust de Stéphane Carlier où un livre oublié par un client change la vie d’une coiffeuse et ici, on accompagne un client obligé d’enseigner Flaubert à un coiffeur. Proust et Flaubert dans des salons de coiffure, ça change des magazines habituels…

Pourtant le narrateur, ici, n’est pas un grand lecteur et au moment où commence ce roman, il n’a jamais lu Flaubert, il a « juste rédigé au collège une fiche de lecture sur Madame Bovary, sans avoir ouvert le bouquin ! »  Et le collège, c’est loin puisqu’il a maintenant trente-neuf ans.

C’est le hasard qui lui fait rencontrer Flaubert. Il a rendez-vous chez le coiffeur, il est en avance, il flâne. Et là, surprise !  « La Tentation de saint Antoine. Le titre patiente sur un trottoir, devant une librairie, dans un bac de livres à un euro. »  « Je ne comprends pas ce que Flaubert fout là. Le plus grand écrivain français fait le trottoir. Je pousse la porte et demande au libraire comment il sélectionne les livres qui se retrouvent dans son bac. Il me répond que ce n'est pas lui, mais la justice du temps qui les rapproche du caniveau. Mais alors pourquoi Flaubert ? Il me regarde, agacé :
— Vous connaissez une personne, vous, qui a lu La Tentation de saint Antoine ?
Je lui tends un euro. »

C’est donc avec Flaubert dans la poche qu’il va chez le coiffeur. Il n’aime pourtant ni Flaubert ni les coiffeurs. « Ce que je supporte le moins, ce sont les conversations. Pour que le coiffeur se taise, je baisse les yeux comme si j'étais assoupi. Ça ne l'empêche pas de jacasser. Alors un jour, j'ai osé. À sa question "Comment je vous les coupe ?", j'ai répondu : "En silence." Du coup, mon coiffeur ne m'aime pas non plus. » Et comme il arrive en retard après le passage à la librairie, il est refoulé par la femme du coiffeur qui a la rancune tenace.
« Comme Flaubert une demi-heure plus tôt, je me retrouve sur le trottoir, plus près du caniveau. En face, un peu à droite, une enseigne lumineuse avec la mention Styliste Visagiste. Je m'y réfugie. »
Autre lieu, autre ambiance. Là, c’est le luxe, la musique, la frime y compris dans le vocabulaire du personnel. Jenny ne shampooine pas, elle pratique la « thérapie craniosacrée » et Kevin se présente comme « son référent chargé d’assurer la suite de son parcours client », c’est-à dire l’installer dans un fauteuil en attendant que Fabrice, l’artiste, le dieu du salon, soit enfin disponible.
Pour patienter, le narrateur ouvre son livre.
« Ça commence mal. "C'est dans la Thébaïde..." La Thébaïde ? Je regarde autour de moi : pas de dictionnaire en vue, évidemment. »
« Je suis de plus en plus mal à l'aise. Je me mets à lire en diagonale ce que je ne comprends pas à l'horizon­tale. On m'observe ; il me faut bien tourner les pages ! »
Enfin, Fabrice vient s’occuper de lui et c’est vraiment un artiste mais son tarif est à la hauteur de la prestation. Faute de pouvoir régler la note, le narrateur lance une étonnante proposition :
« – Pourquoi ne pas faire de votre salon de coiffure un salon littéraire ? Je suis spécialiste de Flaubert. Je peux rembourser ma dette en vous l'enseignant. »

C’est à partir de là que s’instaure une relation triangulaire originale et passionnante entre le narrateur, le coiffeur et le libraire, où chacun va se livrer peu à peu, où nous allons découvrir leur passé et ce qui rend cette relation possible entre trois personnages très différents et peu tournés vers les autres jusque-là. Avec, bien sûr, Flaubert au cœur du triangle.

Avec l’aide du libraire, le narrateur va s’efforcer de découvrir qui est Flaubert, pourquoi il faut lire Flaubert, ce que voulait dire Flaubert, ce qu’il a écrit à ses amis dans sa correspondance, il va partir sur les traces de l’écrivain normand, et ensuite il répète à Fabrice tout ce qu’il a emmagasiné sans toujours le comprendre lui-même.

Bien sûr, pour le lecteur, Oscar Lalo réussit encore un roman passionnant avec en filigrane une sorte de "Flaubert pour les nuls" aussi amusant qu’érudit, et un jeu émouvant au sein d’un trio dont chaque membre a besoin des autres pour enrichir sa vie et élargir son quotidien. Des relations fortes se tissent entre les personnages, mélange de mensonges et de vérités, de désirs et de regrets, un cocktail fort en émotions sous une épaisse couche de pudeur qui les rend très attachants. On ferme le livre avec un sourire et un soupir et on attend le prochain mais, d’ici là, on peut toujours se (re)plonger dans Flaubert à la lumière des découvertes du narrateur…

Serge Cabrol 
(26/09/22)    



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Lectures







Oscar LALO, Le salon
Plon

(Août 2022)
160 pages - 18









Oscar Lalo

Le salon
est son toisiéme roman.







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Les contes défaits



La race des orphelins