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Yôko OGAWA


Petites boîtes


Voilà un roman bien étrange qui semble conforme à l’univers romanesque de l’auteur.
La narratrice vit dans une ancienne école maternelle où tout le mobilier est conçu pour de jeunes enfants. Mais son corps d’adulte s’est habitué peu à peu à ces dimensions enfantines comme s’il avait rétréci.
À la demande de monsieur Baryton, elle déchiffre les lettres qu’il reçoit de sa bien-aimée hospitalisée et qu’il ne peut plus lire depuis que les caractères sont devenus minuscules et que les lignes s’enchevêtrent.
Ce monsieur doit son surnom au fait qu’il ne peut plus articuler de paroles sur le ton de la conversation mais ne peut que les chanter de sa belle voix grave.

En compagnie de la narratrice, ils assistent à des concerts que seuls les musiciens peuvent entendre car les instruments minuscules qui pendent à leurs oreilles ne sont actionnés que par le vent.

Dans l’ancienne école, la narratrice prend soin de petites boîtes bien rangées dans l’auditorium et joue de l’harmonium qui a perdu plusieurs touches. Les boîtes vitrines proviennent de l’ancien musée d’histoire. Pourquoi est-il fermé ? « Les gens ont peu à peu perdu le désir de conserver le passé et ont cessé de s’intéresser au musée. […] Peut-être n’a-t-on pas trouvé d’autres méthodes pour laisser à nouveau le passé au passé. »

La maternité de la ville qui jadis était pleine de bébés, est détruite à l’explosif. Les habitants de la ville qui ont assisté à sa destruction s’étonnent du peu d’espace qu’occupait la maternité. « Comment les bébés avaient-ils pu venir au monde dans une cavité aussi petite ? »

Tout cela nous paraît étrange mais c’est écrit sur le ton de l’évidence et le lecteur n’a aucune explication. Il ne peut que prendre plaisir à la musique des mots, à la délicatesse des personnages et de leurs rares propos.
L’ancien dentiste, appelé monsieur Carie, utilise ses anciennes fraises pour sculpter des bouts de bois qu’il transforme en petites lyres. Les cordes sont en cheveux, ceux des enfants qu’on ne voit pas, que l’on sait disparus pour une raison qu’on ignore. Ces lyres seront portées pendant les concerts.

Les boîtes sont les lieux de souvenir de ces enfants, ou plutôt le lieu pour « conserver leur futur ». Les parents rendent visite aux boîtes, y apportent des cadeaux pour leur anniversaire, des jouets ou des poupées pour leur tenir compagnie, des livres.
« Avec le changement de saison, le nombre de visiteurs dans l’auditorium a insensiblement augmenté. Les raisons qui les amenaient étaient diverses : habiller la poupée plus chaudement, apporter des cahiers d’exercice de calcul d’un niveau supérieur, mettre dans la boîte un jouet qui venait de sortir. Mais quel que soient les changements de leur contenu, le calme des boîtes en verre restait le même. Alignées poliment sur les étagères, elles continuaient à protéger les objets qui leur avait été confiés. »
Tous les personnages du roman organisent leur vie autour de ces cérémonies.

Curieusement il ne se dégage ni tristesse ni nostalgie de ce roman. Il s’agit plutôt de savourer la beauté fugitive de l’instant présent : le chant d’un oiseau, le reflet de la lumière dans la rosée du matin, le parfum d’une bougie, la chaleur d’une voix. Et, par-dessus tout, la délicatesse des objets, la délicatesse dans le choix des mots et des attitudes. Personne n’est jugé, personne ne parle fort.
Le roman lui-même semble chuchoter à l’oreille du lecteur. Comme s’il ne fallait pas réveiller les enfants…

Nadine Dutier 
(23/02/22)    



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Lectures








Actes Sud

(Février 2022)
208 pages - 21 €

Version numérique
15,99 €


Traduit du japonais
par
Sophie Refle





Yôko Ogawa,
née en 1962 à Okayama, a publié une trentaine de livres traduits en français.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia


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