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Christophe ONO-DIT-BIOT


Trouver refuge


Sacha détient les preuves que Papa est mêlé à une affaire plus qu’embarrassante. Ce n’est pas un secret de famille, parce que Papa n’est pas le père de Sacha, il est président de la République et se fait appeler ainsi par le peuple qui l’a élu. Papa mène une politique de droite plus que dure : lois anti-immigration, citoyens incités à la délation via l’application « Justice pour tous », citoyennes incitées à rester au foyer, intellectuels surveillés de près et intimidés par des nervis… on imagine tout à fait le contexte. Papa n’est pas un petit monsieur brun, sec et nerveux, mais un quinqua blond. Cela dit, on voit à peu près d’où vient l’idée de ce personnage qui, dans le roman, arrive au pouvoir en 2027.
 
Sacha a bien connu Papa durant sa jeunesse. Il ne se faisait pas encore appeler ainsi. Sacha est papa d’une petite Irène, âgée de sept ans. La maman d’Irène est professeure à l’université, spécialisée dans la période byzantine. Sacha, lui, intervient dans une émission télévisée où il anime des débats, et collabore à l’écriture d’une série sur Hastings. Et voilà que Sacha commet une bourde sur un plateau télé, qu’il critique à demi-mot le personnage de Papa. À l’Élysée, on ne rigole pas avec la réputation de Papa. Des assassinats commandités ont déjà eu lieu pour moins que ça. Père, mère et enfant doivent fuir. Deux membres de la famille sont de sexe féminin, mais il est décidé de trouver refuge sur le mont Athos, ce lieu où toute femelle est interdite d’entrée. Personne n’ira chercher Sacha, Mina et Irène là-bas. Il suffira de couper les cheveux longs, de bander les seins de la mère, et le tour sera joué. Il ne faut pas oublier d’emporter avec soi les preuves que Papa est vraiment un sale type, pour négocier et éviter d’être tué.
 
Christophe Ono-dit-Biot construit un roman impeccable, alternance de tension et de moments de calme, si ce n’est de sérénité. Le mont Athos était déjà le décor d’un de ses livres, Interdit à toute femme et à toute femelle, paru en 2008. Qu’est-ce que le mont Athos ? Un ensemble de vingt monastères situé sur une péninsule au nord de la Grèce, où des moines barbus, vêtus de longs habits noirs dont les pans flottent comme des ailes – d’ange ou de chauve-souris – prient et peignent des icônes. Un lieu de ferveur incandescente. Un lieu séparé du monde.
 
Le roman est impeccable parce que tout se joue, finalement, sur l’antagonisme de deux mots : « Papa » et « Père ». Le président Papa se veut père d’une nation française aux racines chrétiennes, et il règne en tyran autoritaire. Sacha, le père d’Irène, se veut transmetteur de valeurs et de bonheur. Tous les deux, le père et la fille – Mina, la mère, n’est pas entrée sur le mont interdit aux femmes, elle est rentrée à Paris – évoluent sur un territoire que Sacha connaît déjà et qu’il veut faire découvrir à Irène. Il veut lui transmettre le sens de la beauté, et celui de la bonté. Tout se joue, aussi, dans ce roman, sur deux mots qui ne s’opposent pas : « transgression » – faire entrer une petite fille sur un territoire interdit au sexe féminin – et « transmission » - montrer à la petite Irène des paysages méditerranéens à la beauté incomparable, lui expliquer pourquoi des hommes renoncent au monde, lui faire découvrir la réalité poétique d’un office aux bougies sous la splendeur des icônes. Bon, si la politique menée en France après les élections de 2027 est certes à fuir, on ne va pas affirmer ici que le seul refuge possible est un monastère interdit aux femmes, on l’aura compris. Christophe Ono-dit-Biot laisse transparaître sa fascination pour le mont Athos, mais il insiste sur les relations père-fille, et l’idée de transmission qu’il symbolise par une petite main d’enfant dans la grosse « papatte » paternelle. Le mont Athos devient une station, une pause, dont l’angoisse n’est pas absente : on n’est jamais à l’abri.
 
Tandis que sa fille Irène évolue chez les moines en se faisant passer pour un garçon, Mina, sa mère, retourne à Paris et trouve elle aussi refuge. Chez une femme, une de ses anciennes étudiantes. Les itinéraires parallèles d’Irène et Mina sont menés sous le signe du travestissement. Si la petite fille s’habille en garçon chez les moines, Mina, dans un Paris où elle se sait traquée, emprunte les vêtements de son étudiante – elle est arrivée sans bagage. Chacune, de son côté, se déguise pour se fondre dans la masse. En suivant l’aventure de Mina à son retour à Paris, le roman acquiert une autre dimension : si sur le mont Athos toute femelle est interdite, dans le monde « réel » l’histoire de Mina est tout entière féminine, on pénètre dans les rapports mère-fille et professeure-étudiante. C’est là que l’on apprend que dans ce couple à n’en pas douter heureux, tous les secrets n’ont pas été dévoilés.
 
Trouver refuge est, je le répète, un roman impeccable. L’écriture en elle-même n’est pas inventive, mais il se dégage du texte une émotion indéniable. Le suspens n’est pas le motif principal, et les preuves que détient Sacha à propos d’un crime commis par Papa sont de l’ordre du MacGuffin hitchockien : sans grande importance. Le plaisir de la lecture de ce roman repose sur le personnage de la petite fille espiègle, aux réflexions déroutantes, qui discute et argumente avec les moines, et dessine sans trouille, convaincue qu’elle est un agent secret devant cacher sa véritable identité. Comme tous les enfants de fiction, elle est différente des enfants réels, et elle donne au roman une légèreté salutaire.
 
Trouver refuge est un des très bons romans de la rentrée littéraire, un roman de facture classique qui brasse des thèmes politiques contemporains et historiques, qui met en relief les relations père-fille et mère-fille, et, à bas bruit, les relations professeur-étudiant. Et qui permet d’entrer, quel que soit son sexe, dans le monde fermé du mont Athos.

Christine Bini 
(12/10/22)    
Lire d'autres articles de Christine Bini sur http://christinebini.blogspot.fr/



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Gallimard

(Août 2022)
416 pages - 20 €

Version numérique
14,99 €















Photo © Gallimard
Christophe Ono-dit-Biot,
né en 1975, journaliste et écrivain, a publié sept romans. Après avoir obtenu le prix Interallié 2007 pour Birmane, il a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française et le Prix Renaudot des lycéens pour Plonger.


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