Les revues




Apulée N°2

La revue Apulée en est à sa deuxième livraison. Revue annuelle « de littérature et de réflexion », comme l’indique le sous-titre, elle s’organise autour de sujets méditerranéens, mais s’élargit à d’autres territoires. Le thème de cette seconde livraison est « De l’imaginaire et des pouvoirs ». On décèle d’emblée, dans ce presque oxymore, une volonté de syncrétisme, et comme dans un produit en croix, le lecteur est invité à s’interroger sur la littérature du pouvoir et la réflexion sur l’imaginaire. Ou sur l’imaginaire de la réflexion et le pouvoir de la littérature. Sous l’égide d’Apulée, la revue invite à la métamorphose et à la philosophie – fiction et réflexion. C’est là un dessein ambitieux, de poète et de penseur. Hubert Haddad, rédacteur en chef, compose une revue qui lui ressemble : universelle dans le propos, exigeante dans la teneur, et terriblement humaine.
 
Une revue annuelle se lit sur le long terme. Car on ne feuillette pas Apulée, on s’y plonge durablement, avec des moments de pause, nécessaires pour que la réflexion fasse son chemin et l’émerveillement son travail. Cinq portfolios balisent les différentes parties de la revue, dont un basé sur le texte de Ramón Gómez de la Serna intitulé « Le Recours illégal aux îles inadmissibles », illustré de photographies de Jorge Amat. On entre dans une revue comme Apulée par ce que l’on connaît ou ce qui attire – dont on a, donc, une connaissance, palpable ou imaginaire. C’est par les photos du restaurant madrilène « Bodegas Melibea » et des tanguistas porteños que je suis entrée dans Apulée #2. Le texte de R. Gómez de la Serna est comme un concentré de l’ambition apuléenne :
« Les îles “ont existé”, mais aujourd’hui il n’y a plus que des continents anciens et des continents nouveaux qui palpitent sous les continents anciens et dont l’adjonction requiert tout le pouvoir créateur de l’homme. »
 
Les continents, anciens et nouveaux, sont aussi des paysages mentaux. La géographie physique induit les frontières tout autant que la géopolitique. Mais point de frontière à l’imaginaire ou à la réflexion. Les cultures intrinsèques dessinent un destin de l’humain, pour peu que l’on ait foi en cet humain-là, qu’on ne le considère ni en étranger ni en frère, mais en individu pensant et aimant. Au-delà de la fraternité de surface, dénicher le bien commun, l’aspiration commune. « Les artistes, poètes, romanciers, écrivains ne peuvent qu’être à l’avant-garde du devenir humain, de la défense des libertés comme de l’exaltation de la liberté » écrit H. Haddad dans l’introduction. Les cahiers consacrés à Driss Chraïbi et Mohammed Dib en témoignent. L’hommage de Hugues Labrusse à l’hispaniste Claude Couffon permet de revenir sur l’enquête que ce dernier avait consacrée à la mort de Federico García Lorca. Emmanuelle Collas nous transporte en Asie mineure à l’époque de la Grèce antique et se penche sur le culte impérial. René Depestre, répondant aux questions de Catherine Pont-Humbert, revient sur sa période cubaine, et sa réflexion renvoie, par la bande, aux « îles inadmissibles » de R. Gómez de la Serna :
« Je pensais que l’imaginaire cubain, dans un système que l’on voulait socialiste, allait corriger les erreurs qui étaient propres à l’imaginaire stalinien. […] Hélas, cela n’a pas été le cas. L’imaginaire cubain a été vaincu par l’imaginaire stalinien puisqu’on a retrouvé dans la pratique du pouvoir castrofidéliste les méthodes staliniennes, ce qui est à l’origine de ma rupture avec les Cubains. »
 
Que René Depestre emploie le mot « imaginaire » pour définir une pensée politique autant que ce qu’il est convenu d’appeler l’âme d’un peuple – d’un peuple insulaire, en l’occurrence – souligne les imbrications indémêlables entre aspirations pragmatiques et rêveries de l’inconscient. L’ici et maintenant versus la création fictionnelle. Les pouvoirs de l’imaginaire ont à voir avec les mots du pouvoir – celui qui est en place et qui, souvent, opprime. Kamel Daoud, dans un texte bref, à l’exactitude éblouissante, met en mots l’hésitante inquiétude de celui qui se bat contre la radicalité. « Être libre n’est pas être seul », écrit-il, en s’appuyant sur l’histoire de Jonas. Gilles Rozier coordonne un dossier sur trois poètes Yiddish – Jacob Glastein, David Hofstein et Avrom Stuzkever –, et rappelle que le yiddish est la « langue de diaspora par excellence » et qu’elle « porte au plus profond d’elle la sensibilité du laissé-pour-compte, du réprouvé, du réprimé. » Une langue portant en soi un imaginaire propre, né de l’idiosyncrasie et des malheurs subis, et que les poètes ont mis aussi au service poétique des combats contre l’apartheid en Afrique du sud et la ségrégation aux USA. L’exaltation de la liberté est une aspiration universelle, qui se moque de la géographie et des frontières, physiques ou mentales. Dans la langue, là est l’humain.
 
Les textes fictionnels de cette deuxième livraison nous offrent de petites merveilles – pourquoi « petites » ? Des merveilles, tout simplement… – d’imaginaire, parmi lesquelles on détachera deux nouvelles dues à deux néo-fictionnaires : Georges-Olivier Châteaureynaud et Marc Petit. Chacun, à sa manière, se penche sur la liberté et ses entraves, l’acceptation du pouvoir et l’art de déployer de ses ailes.
 
J’en suis là de ma lecture de cet Apulée #2. D’autres textes de cette livraison m’attendent. Lecture au long cours, je l’ai dit plus haut. Apulée s’inscrit à l’évidence dans une aventure elle aussi au long cours. Parce que l’aspiration à la liberté, en littérature de l’imaginaire comme en réflexion politique et humaine, a besoin de cet espace d’échanges qui évite la confrontation brute pour laisser entendre des voix claires et affranchies.

Christine Bini 
Lire d'autres articles de Christine Bini sur http://christinebini.blogspot.fr/


Apulée N°2, revue annuelle, éd. Zulma, mars 2017, 448 pages, 28 euros
Éditions Zulma : www.zulma.fr

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Les Moments Littéraires N°37

Cette revue semestrielle privilégie l’écriture intime. Elle publie journaux intimes, carnets de notes, correspondances, récits autobiographiques...

Dossier du n°37 :
Marie-Hélène Lafon a dû s’arracher de son cantal natal pour vivre et trouver sa place. Après une agrégation de grammaire et un doctorat en lettres, elle enseigne le français, le latin et le grec. Nouvelliste et romancière, elle a déjà publié une dizaine de livres et obtenu le Renaudot des lycéens 2011 et le Goncourt de la nouvelle 2016.
Le dossier débute par un portrait signé Mathieu Riboulet, se poursuit avec  un entretien, quelques Moments d’été, et se termine avec un texte de Pierre Bergounioux, La fugitive.


Également au sommaire du n°37 :

Georges-Olivier Châteaureynaud : Quartier latin
Prix Renaudot 1982 pour La Faculté des songes et Prix Goncourt de la nouvelle en 2005 pour Singe savant tabassé par deux clowns, l’auteur propose une nouvelle autobiographique sur ses années « quartier latin ».

Claude Michel Cluny : Journal 1992
Romancier et nouvelliste, poète (Prix Guillaume Apollinaire 1986) et chroniqueur littéraire, Claude-Michel Cluny est aussi l’auteur d’un journal littéraire : L’Invention du temps (une dizaine de tomes publiés par les éditions La Différence).

La chronique littéraire d’Anne Coudreuse :
Annie Ernaux, Mémoire de fille (Gallimard, 2016)


Pour en savoir plus, lire des extraits, commander, on peut cliquer sur :
Moments Littéraire, www.lesmomentslitteraires.fr

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Harfang N°49

« Créée en 1992, Harfang, revue de littératures, est une publication semestrielle principalement consacrée à la nouvelle et autres textes brefs.
Chaque numéro comporte une partie de création où l'on trouve :
- des nouvelles inédites d'auteurs reconnus, souvent précédées d'un entretien 
- des nouvelles de nouvellistes amateurs sélectionnées par le comité de lecture 
- des rubriques comme "rencontre avec un éditeur" ou "nouvelles sans frontières" (qui permet de découvrir un jeune auteur étranger et de mettre en avant le travail d'un traducteur
- des informations sur l'actualité de la nouvelle dans le "Nouvellaire" : avec des comptes-rendus de lecture sur les nouveautés, des informations sur les revues,  prix et  concours...
Chaque numéro de 100 pages est vendu 12 €. L'abonnement (pour 2 ans, soit 4 numéros) est à 35 €. »

Le N°49 est principalement consacré à la sixième édition du Prix de la Nouvelle d’Angers. Il présente un entretien avec Emmanuel Roche auteur primé pour Un piano à la Nouvelle-Orléans et une nouvelle extraite du recueil.
On y trouve aussi des entretiens avec Estelle Grandet, lauréate 2014 et Gilles Verdet, Prix de la Nouvelle de la SGDL 2016 pour Fausses routes. Chaque entretien est accompagné d’une nouvelle de l’auteur.
Ce numéro nous offre huit autres nouvelles, toutes les informations évoquées plus haut dans le Nouvellaire et le règlement du Prix de la Nouvelle 2018, concours organisé tous les deux ans en partenariat avec la Mairie d’Angers et les éditions Paul & Mike.
Cette revue, dirigée depuis sa création par Joël Glaziou, est une référence en matière de nouvelles et constitue peu à peu une véritable anthologie.

Pour plus d’informations :
Harfang, 13bis avenue Vauban, 49000 Angers
http://nouvellesdharfang.blogspot.fr/


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Étoiles d’encre, N°55-56

Vous avez dit légèreté ?

Au-delà de l’inventivité du sujet, de l’harmonie des phrases et de la concision du propos, la légèreté dont traite la revue Étoiles d’encre dépasse la question du style si rebattue dans les cénacles des littérateurs. Joliment introduite par la romancière et philosophe égyptienne Fawzia Assaad dont la poésie sombre naît parfois d’une excitation intellectuelle d’origine mythologique, la légèreté interrogée ici est l’une des vertus cardinales des voyants, ces poètes, peintres et écrivains inspirés par la grâce de l’indicible et habités par un bel imaginaire. Ce n’est pas du jour au lendemain qu’une intimité parfaite s’établit, pour le poète, le peintre ou l’écrivain, entre le mot et la forme et ce qu’ils signifient. C’est une chose de mesurer l’espace et le temps de la création et c’en est une autre de pénétrer l’infini et d’atteindre à l’universel. Le style et plus encore la légèreté requièrent un immense labeur pour en assimiler la singulière mécanique et, celle-ci acquise, la mise en œuvre exige tout autant d’efforts. Dans le domaine des lettres comme dans celui des beaux-arts et dans les autres ouvrages de l’esprit. La vibration, le souffle, le tremblement de cette légèreté se manifestent de multiples façons dans les quelque deux cents pages de la revue montpelliéraine. Parfois, d’emblée, par des bribes de mots, parfois par des sentences, des intonations, très souvent par des images, des rythmes, des réminiscences, des espèces de signes qui laissent entrevoir la source vive de la beauté.
« La poésie est la langue des oiseaux, prétend Fawzia Assaad (Le désir de légèreté). Légère, insouciante, amoureuse, elle enveloppe de beauté son objet, elle le pare d’imaginaire, le protège de l’esprit de pesanteur. Il y a un dieu pour les poètes. Le dieu de la parole et de l’écriture s’est revêtu d’un corps d’oiseau. Pour mieux voler vers les hauteurs, pour solliciter la vie. »
Interrogée par Isabelle Blondie, la photographe et illustratrice Elene Usdin avoue sa prédilection à conjuguer l’acte de créer avec le jeu : « Surtout s’amuser avec les choses, comme dans une grande cour de récré. S’amuser à détourner ce qui m’entoure, car en fait, la réalité n’est pas très drôle. La fantaisie l’est beaucoup plus, et je crois que j’ai très très peur de l’ennui ».
Pour l’auteure Françoise Bezombes (Manifeste pour la légèreté) « la légèreté c’est une jeune fille cheveux au vent marchant librement dans une rue ensoleillée, faisant virevolter sa jupe et éclatant d’un rire cristallin, image de liberté et de bonheur alors que bien des femmes n’ont que le droit de se cacher sous des prisons vestimentaires et dont la gaieté est assimilée à une insulte, leur seule légitimité étant de se taire et d’être invisibles ».
L’insouciance et la légèreté des plaisirs balnéaires d’antan dans la presqu’île de Sidi Ferruch, non loin d’Alger, cachent mal l’émotion de Rosa Cortès (Exil) à en retracer le souvenir : « La mère, dans son enfance, avait vécu à Benidorm et avait sillonné la plage et goûté aux embruns et au soleil plus que de raison. Elle était la seule à savoir bien nager et ne s’en privait pas et tous étaient admiratifs de son savoir-faire. Elle semblait si heureuse de s’offrir aux vagues, de les enlacer, les fendre, avancer en battant des pieds et des mains, plonger, disparaître, réapparaître, tourner… Pour l’enfant c’était un vrai spectacle de la découvrir, semblable à une naïade, évoluer sur l’eau comme une feuille gracile portée par la houle, sans couler pesamment comme elle-même l’aurait fait. Quel miracle de beauté et de grâce ! Elle ne reconnaissait pas la femme qui, toute la semaine, le visage austère et tendu, vaquait, tête baissée, à ses occupations sans prendre le temps de souffler ni de sourire. La mer semblait être un cordon ombilical qui la ramenait à la fraîche candeur de son enfance et arrachait toutes les entraves qui l’emprisonnaient dans ses peurs. La mer la régénérait et l’abreuvait de paix ».
Au cœur de Paris, la poète Nic Sirkis (La comète de Rivoli) s’amuse de la course folle et légère d’un cycliste au vélo bleu qui vient de la dépasser rue de Rivoli : « Son mollet dénudé qui monte et qui descend en suivant le roulis de la pédale éclaire la ville comme une comète blonde. Le galbe arrondi du jarret est celui des statues antiques du Louvre voisin, si ce n’est les poils châtains luisants de vie qui brillent dans les rayons d’automne. (…) Après le Concorde, je bifurque le long des quais de la Seine jusqu’à Alma-Marceau pour remonter l’avenue du Président Wilson. Quand j’attache mon vélo sur la place de Tokyo devant le MAM (Musée d’art moderne), la tour Eiffel est là en face de moi, droite dans le soleil. Je m’aperçois en levant le nez que le brouillard rosé de l’aube n’a pas encore dégagé sa tête. La tour Eiffel se dresse comme une grande girafe de l’autre côté du fleuve, sa cime cachée dans l’écharpe de brume, mais ses quatre mollets charnus bien plantés sur le bord du fleuve. Je rentrerai chez moi en longeant les quais jusqu’à Bercy ».
La légèreté et l’absurde se disputent « Le cadeau » d’Annick Demouzon dont l’élégante brièveté suffit à portraiturer, dans le sens de la profondeur, une madame Jean dévorée des désillusions de son couple. Dans la cité pavillonnaire où toute sa vie se condense, « la vieille est assise sur sa chaise. Elle écosse des petits pois, qu’elle a cultivés avec son vieux, au jardin du bord de l’eau. Les fenêtres des maisons, tout autour, la regardent »… Je me garderai de déflorer l’épilogue de la nouvelle. Le lecteur en découvrira la « chute » inattendue avec le même intérêt qu’il lira les autres textes du florilège dont ceux de Maïssa Bey, Carole Menahem-Lilin et Janine Teisson. Des Étoiles d’encres scintillantes d’une légèreté vivifiante !

Claude Darras

Étoiles d’encre, revue de femmes en Méditerranée, thématique : Légèreté ? n° 55-56, octobre 2013, 216 pages, éditions Chèvre-feuille étoilée.
Site de la revue : http://www.chevre-feuille.fr/revue-etoiles-d-encre


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Liame, N°20

L’olivier dans tous ses états de l’Antiquité à nos jours

Au-delà de ses méthodes et de ses postulats, toute recherche historique induit d’inlassables corrections et ajustements qui remettent périodiquement en question les connaissances du public. L’olivier n’échappe pas à l’exercice. À cet égard, les travaux du colloque tenu à Montpellier en mars 2006 sur le thème « L’olivier dans l’Europe méditerranéenne de l’Antiquité à nos jours » s’avèrent particulièrement édifiants dans ce qu’ils invalident, confirment ou complètent les hypothèses émises quant aux origines de l’Olea europaea L., l’un des composants de la trilogie méditerranéenne céréales-vigne-olivier.
« Grâce aux recherches en génétique moléculaire (études sur l’ADN, acide désoxyribonucléique) et en éco-anatomie qualitative, on sait, assure Philippe Marinval, que deux foyers de domestication, indépendants l’un de l’autre, ont existé en Méditerranée. Le plus connu est celui du Proche-Orient. Selon les informations actuelles, la domestication de l’arbre débute dans le Croissant fertile (Israël, Jordanie, Liban, Palestine, Syrie) au cours du Chalcolithique, vers le milieu du IVe millénaire avant notre ère. Le second centre se situe en Méditerranée occidentale. » Chargé de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique à Toulouse), l’anthropologue précise que les investigations de Jean-Frédéric Terral (professeur à l’université Montpellier 2) sur l’anatomie du bois « attestent, dans le Levant espagnol, d’une culture des oléastres (oliviers sauvages) dès le Néolithique ancien cardial (vers l’an 5000 av. n. è.) ». Ces conclusions sont provisoires et doivent être considérées avec circonspection en raison des résultats de fouilles archéologiques, de l’archéobotanique notamment, laquelle a éventé plus d’une fausse piste à partir de l’étude des fruits, graines et noyaux (ce que l’on appelle la carpologie), l’examen des pollens (la palynologie) et l’analyse du bois (la xylologie).
Il semble indiscutable en revanche que la diffusion du modèle oléicole grec dans le bassin méditerranéen est intervenue avec la colonisation du Midi de la France, au moment où les Phocéens fondaient Massalia, vers 600 av. n. è. « Les populations de la région exploitaient déjà l’oléastre avant l’arrivée des Grecs, soutient Christophe Chandezon, ce qui a certainement facilité l’introduction de l’olivier cultivé ; elles pratiquaient même peut-être déjà une forme d’oléiculture. Quoi qu’il en soit, les Anciens paraissent avoir été convaincus que ce furent les Phocéens qui apprirent aux Gaulois comment cultiver la vigne et l’olivier. » Le professeur d’histoire grecque à l’université Paul Valéry-Montpellier 3 enseigne en outre que « les oliviers sacrés (moriai) athéniens, dans leurs petits enclos (sèkoi), isolés au milieu des parcelles des particuliers, perpétuaient eux aussi une image ancienne du paysage oléicole. Leur consécration à Athéna en faisait de véritables monuments religieux et il fut longtemps interdit de les couper sous peine de mort. » « L’huile d’olive, qui est tellement liée à Athéna, était sans aucun doute la principale production agricole athénienne à s’exporter, estime Christophe Chandezon, puisque le médiocre vin athénien a toujours joui de la réputation de n’être destiné qu’à la consommation locale et que la production céréalière était insuffisante à couvrir les besoins de la cité. L’huile athénienne était en outre réputée comme une huile de très bonne qualité. L’archéologie permet de constater que les amphores athéniennes à huile commencent à circuler très tôt, dès la fin du VIIIe siècle (av. n. è.), à la fois vers l’Occident et vers le nord de la Phénicie. »
Autre haut lieu de l’oléiculture, l’État vénitien exporte au XVe siècle de grandes quantités du produit vers l’Allemagne et la Lombardie, mais il s’agit en majorité d’huiles produites en Apulie et non dans les possessions grecques de la Sérénissime. « Le port de Venise restait le port par excellence pour l’exportation des huiles de Corfou,  commente Nicolas Karapidakis (université Ionienne de Corfou). Ces dernières tenaient par ailleurs le premier rang parmi les productions des îles Ioniennes. Leur qualité s’était améliorée au point de les voir se classer, par une taxinomie anglaise du XVIIIe siècle, au même niveau que les huiles de Toscane, de Lucca, et après les huiles françaises, alors que l’huile de Crète, du Péloponnèse et de la mer Égée, étaient dans le même temps plutôt destinées à l’industrie. » Le savoir-faire des oléiculteurs et des agriculteurs français est notoire du XVIe au XVIIIe siècles, si l’on en croit Ramon Ramon-Muñoz (faculté d’économie et d’affaires de l’université de Barcelone) : « Avec des processus de récolte méticuleux, un fruit de qualité et surtout des méthodes de fabrication les plus avancées, les huiles d’Aix-en-Provence avaient fait les délices de catégories sociales parisiennes et européennes les plus aisées sous l’Ancien Régime, même si, il est vrai, qu’au début du XVIIIe siècle elles avaient perdu une partie de ces marchés au bénéfice des variétés italiennes à cause d’une mutation dans le goût des consommateurs du centre et du nord de la France. » « Au milieu du XIXe siècle, expose à nouveau le professeur Ramon-Muñoz, l’huile d’olive était un produit alimentaire mais avait également des applications dans l’industrie et dans l’éclairage. Dans la cuisine des populations méditerranéennes, elle n’avait pas de produits rivaux. Dans l’industrie, elle était largement utilisée dans le textile, la lubrification des machines et la fabrication du savon. La production de conserves de poisson se servait également d’huile d’olive. Enfin, il y avait une forte demande dans le domaine de l’éclairage, où elle était employée comme combustible dans les lampes et les phares. »
Le colloque sur « L’olivier dans l’Europe méditerranéenne de l’Antiquité à nos jours » témoignait, dans sa triple déclinaison Terroirs, paysages et économie, d’une multiplicité de centres d’intérêt parmi lesquels nous aurions pu tout aussi bien développer les contributions de : Pierre Casado (université Paul Valéry-Montpellier 3) à propos de la toponymie liée à l’olivier et à sa culture ; Stéphane Durand (université d’Avignon et des Pays de Vaucluse), l’indemnisation des dommages aux vergers d’oliviers en Languedoc du XVIIe au XXe siècles ; Annastella Carrino et Biagio Salvemini (université Aldo Moro de Bari), Comment le moulin à huile « à la française » arriva dans le Midi de l’Italie aux XVIIIe et XIXe s. ; et Enric Vicedo Rius (université de Lérida), Paysannerie et huile d’olive dans la Catalogne occidentale du XVIIIe au XXe s. Vous aurez compris que la présente livraison du bulletin Liame est exceptionnelle : elle fait date au rayon peu encombré des ouvrages oléicoles de référence.

Claude Darras

Liame, bulletin du Centre d’histoire et d’histoire de l’art des époques moderne et contemporaine de l’Europe méditerranéenne et de ses périphéries, n° 20, juillet-décembre 2007, actes du colloque tenu à Montpellier les 17 et 18 mars 2006, publiés par Lionel Dumond (université Paul Valéry-Montpellier III) et Stéphane Durand (Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse), sur le thème : « L’olivier dans l’Europe méditerranéenne de l’Antiquité à nos jours », Presses universitaires de la Méditerranée, 296 pages, 2010.
Site de la revue : http://liame.revues.org/


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Journal des anthropologues, N°128-129

Quand les anthropologues le disent avec des fleurs…

Objet de recherche, la fleur, appareil reproducteur des plantes, suppose une infinité de travaux relevant de la majorité des disciplines scientifiques, des sciences humaines et sociales aussi bien que des sciences naturelles. En la plaçant au centre de la livraison de l’année 2012, les rédacteurs du Journal des anthropologues entendent souligner les bienfaits et la fécondité du dialogue et de la collaboration transdisciplinaires qu’impose l’étude de l’objet floral si particulier. Selon Laurent Bazin (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques-Clersé, université Lille 1) et Frédérique Louveau (Centre d’études africaines à l’École des hautes études en sciences sociales-EHESS) qui ont coordonné ce dossier thématique, l’anthropologie doit composer avec une pluralité d’approches scientifiques et rejeter toute relation de rivalité, fut-ce avec les naturalistes. Investies de multiples représentations où se croisent des enjeux politiques, territoriaux, économiques, écologiques, identitaires, religieux et symboliques, les fleurs couvrent une multitude de « terrains » dont certains sont commentés dans les pages de la revue. Citons : le traitement des déchets végétaux, en l’occurrence des graines cotonneuses (dites anémochores) de fleurs de saules et de peupliers qui jonchent le fleuve Somme ; le renforcement de la place des prairies fleuries au bénéfice de produits agricoles labellisés à l’exemple de l’AOP (Appellation d’origine protégée) du fromage Saint-Nectaire (Auvergne) et de l’AOC (Appellation d’origine contrôlée) de la viande bovine Fin-Gras du Mézenc (Haute-Loire) ; la réintroduction de fleurs rares en forêt de Fontainebleau (Île-de-France) et dans le massif calcaire de la Clape (Languedoc-Roussillon), réintroduction de taxons (espèces ou sous-espèces) légitimée par leur inscription sur des listes régionale et nationale de protection ; la production en Amazonie, dès la décennie 1970-1980, de fleurs ornementales coupées (vingt-quatre espèces issues de dix familles botaniques) destinées à fleurir les cimetières mais aussi à aromatiser les bains, guérir certaines maladies et décorer les maisons ; la haute valeur ancestrale acquise par la fleur d’hibiscus (Hibiscus rosa-sinensis) à travers la mythologie et les mœurs de la peuplade des Iatmul, dans la région du fleuve Sépik, en Papouasie Nouvelle-Guinée ; l’offrande florale dans le darsan, en Inde, rite dévotionnel hindou fondé sur la présentation de fleurs ; et le développement du marché aux fleurs en plastique dans le Sahara marocain où l’apparition des fleurs artificielles « made in China » semble coïncider avec l’intégration de la matière plastique dans la vannerie saharienne et, plus certainement, avec l’audience accrue des séries mexicaines à la télévision. Ces différents « champs » floraux suscitent un questionnement complexe répondant à différents registres disciplinaires comme l’écologie, l’agronomie, l’économie, la sociologie, l’ethnobiologie ou la géographie. Chaque fois, les anthropologues s’efforcent de rendre plus lisible la complexité qui caractérise chacune des situations, chacun des « objets » de terrain.
En dehors du dossier « Dites-le avec des fleurs - Objets de nature et Nature des objets », d’autres contributions retiennent l’attention et aiguisent la curiosité. Une étude de Delphine Burguet (Centre d’études africaines à l’EHESS) analyse une forme contemporaine et syncrétique du culte des esprits de la nature, les Kalanoro, sur les Hautes Terres centrales de Madagascar. Ordinairement associés aux plantes, les êtres qui président à l’initiation du jeune devin-guérisseur Nika demeurent a contrario étrangers au monde végétal. Éric Chauvier (université Victor Segalen Bordeaux 2 et EHESS) poursuit des recherches visant à donner la parole à la population des déclassés de notre société que les études et les statistiques s’obstinent à présenter comme des êtres mutiques et impersonnels. Par des positions distanciées et des classifications hâtives, l’observation anthropologique elle-même confine et conforte ces exclus, clochards, sans domicile fixe ou autres roms, dans leur propre déclassement contribuant ainsi à étouffer un peu plus leur voix. À cet égard, l’anthropologue incite sa corporation à repenser la méthodologie de l’enquête, à la ré-humaniser, afin de donner voix, corps et âme aux personnes observées. Selon le postulat que la discipline est forcément politique, Yves Lacascade (Clersé et Centre national de la recherche scientifique-CNRS, université de Lille 1) met en garde ses pairs contre l’instrumentalisation dont ils peuvent être victimes dans l’analyse du phénomène de « racialisation » en enquêtant parmi la population issue de l’immigration. À partir d’une cité désindustrialisée du nord de la France qu’il ne nomme pas, le sociologue appelle à multiplier les enquêtes ethnographiques à court, moyen et long terme afin de n’en pas pervertir les résultats susceptibles de restituer une image partielle, partiale et/ou partisane de l’extrême droite française et européenne au cours des trois dernières décennies. Le même mode d’élucidation est appliqué par François Laplantine (université  Lyon 2) dans l’analyse de l’univers du numérique. « Il convient d’être vigilant, prévient l’anthropologue et professeur émérite. Prenons garde de ne pas troquer la sobriété des discours scientifiques à l’ancienne par l’ébriété numérique. Ne nous laissons pas aller à la célébration du flux, du mouvement ininterrompu et de la communication généralisée, à ce que Peter Sloterdijk (philosophe allemand) appelle "l’utopie cinétique". » « L’information, enseigne-t-il, (et a fortiori la saturation de l’information) n’est pas la connaissance et en particulier la connaissance anthropologique, processus lent, délicat, fragile qui n’a rien à voir avec la logique simplificatrice de la question-réponse-solution. Or le numérique peut exacerber l’esclavage de l’information asservie à la culture contemporaine du résultat. » Le passage et les échanges du monde réel au monde virtuel, du terrain classique à l’« e-terrain » ouvrent à l’anthropologie des pistes de réflexion infinies.

Claude Darras

Journal des anthropologues, Dites-le avec des fleurs - Objets de la nature, nature des objets, n° 128-129, revue éditée par l’Association française des anthropologues (FMSH-Fondation Maison des sciences de l’homme, Charenton-le-Pont), 428 pages, 2012.
Site de la revue : www.afa.msh-paris.fr/


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Techniques & Culture, N°59

Les coquillages voyagent aussi

En soulignant l’idée d’itinéraires dans le dossier dévolu aux coquillages qu’elles ont dirigé dans la revue Techniques & Culture, Elsa Faugère, anthropologue (INRA-Institut national de la recherche agronomique, Écodéveloppement, Avignon), et Ingrid Sénépart, archéologue (CEPAM-Cultures Environnements Préhistoire Antiquité Moyen âge, CNRS-Centre national de la recherche scientifique, Atelier du patrimoine, Marseille), ont privilégié les déplacements de ces mollusques pourvus d’une coquille en leurs qualités distinctes d’aliments, de monnaies, de parures et d’objets de collection et de science.
En France, selon Catherine Dupont (CNRS-université de Rennes 1), l’analyse archéologique de reliquats coquilliers découverts le long du littoral atlantique plaide pour une triple utilisation durant la Préhistoire, à savoir l’alimentation, la parure et l’outil. Au VIIIe siècle avant notre ère, des sites archéologiques attestent de l’extraction de colorant (confection de teinture pour tissus) à partir de la glande tinctoriale du pourpre Nucella lapillus et du murex Ocenebra erinaceus. Sous l’Antiquité, l’habitat inclut l’enveloppe calcaire des mollusques dans les murs de pierre et en guise de pavages (huîtres). Mode venue d’Italie au IIIe siècle après notre ère, l’ornementation de villas côtières de l’Armorique est remarquée à travers un agencement intérieur de cloisons incrustées de milliers de coquilles. Au nombre des parures, la coquille Saint-Jacques, attribut du pèlerin, est régulièrement mise au jour dans les sépultures à partir du Xe siècle…
Pêchés dans la mer des Maldives (océan Indien) et parvenus sur les côtes africaines après un voyage qui durait une année ou davantage, les cauris Cypraea moneta sont devenus la principale monnaie de la traite négrière qui débute au XVe siècle lorsque les Portugais commencent à acheter des hommes sur les côtes du continent africain qu’ils explorent alors : « Le prix moyen d’un esclave était de 40 000 cauris au milieu du XVIIe siècle, et du triple un siècle plus tard, rapporte Francis Dupuy (université de Poitiers). Le XVIIIe siècle, période d’apogée du trafic des esclaves, suscita une véritable inflation dans l’afflux des cauris : cinquante tonnes par an en moyenne ». Mais les coquillages-monnaies ont été échangés bien avant la traite négrière transatlantique. Ils semblent en effet avoir été la monnaie usuelle au Niger, où les captifs étaient convertis en esclaves dès le XIe siècle. « En Amérique, dans la région des Guyanes, les cauris ont perdu leur valeur monétaire, remarque Francis Dupuy, mais ils sont devenus un support de protection magique chez les Noirs Marrons, autrement appelés Bushinenge - terme autrefois infamant correspondant à l’appellation "Nègres des bois", usitée jadis en français, mais désignation revendiquée aujourd’hui par les intéressés, après un retournement de charge symbolique, pour une affirmation identitaire. »
De la Renaissance au début du XVIIIe siècle, la passion de l’objet et de l’histoire naturelle place la coquille au cœur d’un engouement qui rassemble des publics sociaux très différents autour de la « culture de la curiosité » que théorisera en 1966 Michel Foucault (« Les Mots et les Choses - Une archéologie des sciences humaines »). « Ce moment de l’histoire des savoirs, explique Charlotte Guichard (IRHIS-Institut de recherches historiques du Septentrion, université Lille 3, CNRS), met sur un même plan magie et érudition, associant sans complexe des objets très hétérogènes, comme la corne d’un animal merveilleux et un spécimen botanique. Dans l’espace de la collection et du microcosme, chaque objet, naturel ou artefact (artificialia), est un signe du monde ! » Forts de leur expérience et de leurs puissantes Compagnies des Indes, les Hollandais sont présentés à cette époque comme de grands spécialistes des coquillages, et Amsterdam comme un grand centre importateur en Europe.
Aujourd’hui, les naturalistes et les systématiciens qui prennent part à l’inventaire des Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff) œuvrent sous l’autorité du Muséum national d’histoire naturelle de Paris qui, avec ses 12 000 types de mollusques arrive au 3e rang mondial, loin cependant derrière le Natural Museum of natural history de Washington. Les escargots terrestres suscitent les mêmes investigations que leurs cousins marins, recherches visant notamment à mieux connaître leur dispersion et leur mobilité. « L’escargot est un voyageur opportuniste, s’accordent à dire Frédéric Magnin (IMBE-Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale, CNRS, université d’Aix-Marseille) et Sophie Martin (INRAP-Institut national de recherches archéologiques préventives, CNRS Montpellier-Lattes), un voyageur capable de s’embarquer sur les animaux sauvages et autres oiseaux, sur les radeaux de matériaux transportés par les fleuves et les courants marins, et même d’être répandu par le vent… » L’homme qui commerce par les voies terrestres ou maritimes a vraisemblablement disséminé la caragouille rosée (Theba pisana), originaire du Maghreb, dans l’ensemble du bassin méditerranéen, sur le littoral atlantique français, en Belgique, aux Pays-Bas, dans le sud-ouest de l’Angleterre et l’est de l’Irlande, ainsi qu’en Australie et en Afrique du Sud. Quant à l’invasive hélicelle des Balkans (Xeropicta derbentina), « elle fait partie, nous apprennent F. Magnin et S. Martin, des vingt espèces d’escargots les plus souvent interceptés sur les cargos militaires américains à leur retour de Méditerranée. Probablement originaires d’Istrie ou de Croatie, les premières  populations françaises ne sont découvertes qu’en 1949 près d’Aix-en-Provence ». Le goût culinaire des populations méditerranéennes pour les escargots explique leur large diffusion. Les deux chercheurs soulignent à bon escient les durables traditions de l’aïoli du vendredi et des escargots « à la suçarello » à Marseille et sur les rives de l’étang de Berre. Sans oublier les blancs limaçons très prisés dans le massif des Alpilles et célébrés dans le grand poème de Frédéric Mistral, Mirèio (1859), où Andreloun ramasse des mourguettes (Eobania vermiculata), la nonne en provençal. Les vieilles marseillaises cuisinaient ces petits escargots à l’aïgo-sau, littéralement à l’eau et au sel, et en appelaient la recette - allez savoir pourquoi ? - la bouillabaisse d’Henri V.
Pareillement mets de choix, l’huître est considérée comme la sentinelle de l’environnement littoral par sa capacité biologique à refléter les qualités du milieu naturel où elle vit. « Si le bassin d’Arcachon invente l’ostréiculture (vers 1860) avec la plate (Ostrea edulis), enseignent Pascale Legué, anthropologue et urbaniste (MNHN-Muséum national d’histoire naturelle), et Jean Prou (IFREMER-Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), cette profession prend réellement forme au XXe siècle dans ce bassin et en Charente-Maritime avec une autre huître : la portugaise (Crassostrea angulata). » Les aléas climatiques et l’appauvrissement des eaux de nourrissage ont accentué la fragilité et la disparition progressive de certaines espèces (plates, portugaises, japonaises). Les ostréiculteurs ont été contraints à recourir à la transhumance de leurs élevages et à la fécondation artificielle des naissains (ensemble des jeunes huîtres fixées sur un support naturel ou artificiel). Cette mutation annonce-t-elle la fin du voyage de l’huître ? « À moins que l’ostréiculteur ne retrouve sa raison d’être, veulent espérer les deux scientifiques : voir les écosystèmes littoraux et les huîtres-mères pourvoyeuses de naissains comme le creuset de leur métier. Aujourd’hui, ces questions restent entières. »
La présente livraison de la revue Techniques & Culture parachève son excellent dossier en révélant la passion de Pablo Neruda (1904-1973) pour la malacologie. En recevant dans sa résidence de Michoacan, sur la côte pacifique, au Mexique, le malacologue cubain Carlos De La Torre, le poète chilien était loin de se douter que la fascination pour les coquilles de mollusques marins que lui offrait son visiteur allait devenir une passion dévorante. « Le hobby d’habitant du bord de mer, observent Sara Contreras et Michel Étienne (INRA-Institut national de la recherche agronomique, Avignon), va se transformer en une fascination pour les formes et les couleurs de ces créatures extraordinaires : "littorines antarctiques et hélix cubains, ou vigneaux-peintres vêtus de rouge et de safran, de bleu et de violet, comme des danseuses des Caraïbes". » En 1954, le poète-malacologue qui a réuni près de 15 000 coquillages fait don de sa collection, avec les ouvrages associés, à l’Université du Chili de Santiago.

Claude Darras

Techniques & Culture, Itinéraires de coquillages, dirigé par Elsa Faugère et Ingrid Sénépart, n° 59, 2nd semestre 2012, éditions de la Maison des sciences de l’homme, 368 pages.

Site de la revue : http://tc.revues.org/

Les cauris Cypraea moneta sont devenus la principale monnaie de la traite négrière qui débute au XVe siècle.


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Terrain, N°60

Terrain analyse l’imaginaire écologique de nos contemporains

Science nouvelle ? C'est vite dit. L'écologie a pris corps au cours du XIXe siècle, non pas au gré d'un processus linéaire, mais suivant des cheminements multiples et lents. Cent cinquante ans après l'invention (en 1866) du terme Ökologie par le zoologue et biologiste allemand Ernst Heinrich Haeckel, l'écologisation de nos sociétés se prolonge avec une fortune diverse. Doctrine visant à une meilleure adaptation de l'homme à son environnement, elle a favorisé en son sein de véritables courants politiques et sociaux qui défendent et/ou illustrent cette doctrine selon de multiples orientations. À cet égard, la récente livraison de la revue d'anthropologie Terrain vient à point pour éclairer la situation avec une distance et une compétence bénéfiques. Quand bien même les rêves libertaires réclamant à cor et à cri quelque contre-société ne se manifestent plus avec la même virulence en cette deuxième décennie du XXIe siècle, des mouvements et des groupes épars contestent aujourd'hui, au nom de l'écologie, certains aspects du mode de vie sociétal. Issues du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Vanessa Manceron (Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative à Nanterre) et Marie Roué (Laboratoire éco-anthropologie et ethnologie du Muséum national d'histoire naturelle à Paris) ont dirigé le numéro de la revue dont on célèbre cette année le trentième anniversaire. Sous le thème de "l'imaginaire écologique", elles ont rassemblé à bon escient les contributions d'ethnologues et de spécialistes de sciences humaines portant sur des programmes de recherche susceptibles d'intéresser un public très large de spécialistes et de néophytes.
Aussi était-il judicieux de rappeler les préoccupations écologiques de l'Église catholique. Dans son étude, Isacco Turina souligne l'engagement du pape Jean Paul II qui proclame François d'Assise patron des écologistes en 1979. 33 ans plus tard, l'Argentin Jorge Bergoglio prend le nom du saint italien d'Assise en accédant à la fonction pontificale... En outre, l'universitaire de Bologne incite ses lecteurs à ne pas oublier l'implication décisive des nations sud-américaines où l'écologie et l'aide aux pauvres sont, parfois avec les autorités religieuses, intimement liées (confer le phénomène "Pachamama", terme indigène désignant la défense de la nature, en Équateur, et le mouvement des paysans sans terre au Brésil). Il est symptomatique de constater que parmi les réalisations de ses interlocuteurs en matière d'alternative écologique, Geneviève Pruvost, de l'École des hautes études en sciences sociales à Paris, se rend compte de la militance éclairée d'initiatives concrétisant entre ville et campagne des projets séduisants mais encore marginaux. Sergio Dalla Bernardina, du CNRS (centre Edgar-Morin à Paris), prétend qu'une certaine idéalisation de la nature préside à la naturalisation des animaux, tandis que Peter Collins, de l'université de Durham (Royaume-Uni), rend hommage à la Société religieuse des Amis, ou Quakers dont l'inspirateur, George Fox, a mis en pratique dès le XVIIe siècle une écologie avant la lettre. Les autres contributions témoignent de l'interpénétration de l'écologisme avec la religion et la politique (cf. les éoliennes : vertes et vertueuses ?), l'architecture et l'aménagement du territoire (cf. l'exposition universelle de Nagoya en 2005), la biodiversité domestique et le commerce équitable (cf. le mouvement Slow Food).
La revue et ce numéro-là en particulier méritent à l'évidence d'être largement diffusés. Les lecteurs comprendront mieux l'exceptionnel laboratoire d'idées et de connaissances qu'est devenue l'écologie, une science essentielle à la sauvegarde et à la transmission d'un irremplaçable patrimoine naturel ainsi qu'à l'exercice d'une citoyenneté responsable et durable.

Claude Darras

Terrain, n° 60, revue semestrielle, éditions de la Maison des sciences de l'homme, L'imaginaire écologique, 184 pages, mars 2013.
Site de la revue : http://terrain.revues.org


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Sigila, N°31

L'énigme à l'épreuve de Sigila

En 1998, personne n'aurait misé sur le succès durable de la revue lancée par l'association Gris-France (Groupe de recherches interdisciplinaires sur le secret) et dirigée depuis sa création par Florence Lévi (ethnolinguiste, elle a fondé l'association et la revue avec Helena Barroso). Quinze années après la première livraison semestrielle, Sigila (signifiant à la fois sceau et secret) poursuit avec un bonheur rare une activité éditoriale entièrement consacrée au thème du secret, et à toute la chaîne sémantique qui lui est liée. Soutenue par la fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne et la Maison des sciences de l'homme à Paris, elle se réclame aussi d'une vocation franco-portugaise, recevant dans ses pages textes et recherches sur le monde lusophone (Portugal, Brésil, Angola, Mozambique…). Les trente et un numéros du corpus témoignent de la diversité des sujets concernés par le secret ; ils propagent de multiples résonances dans des domaines multiples et parfois aussi éloignés les uns des autres que l'intime, la religion, la politique, l'histoire, la littérature, les sciences, la philosophie, le théâtre, la médecine, et cætera.
"Ce qui n'a pas de secret n'a pas de charmes" : ce ne sont assurément pas Florence Lévi et les contributeurs du dernier numéro (n° 31, printemps-été 2013) qui contrediront l'écrivain Anatole France (dans Le Lys rouge), tant ils se passionnent à décrypter l'énigme (c'est l'intitulé du dossier) dans leur " terrain " d'élection : au cœur de l'œuvre de Sigmund Freud (Daniel Koren, psychanalyste), parmi les récits policiers de Fernando Pessoa (Ana Maria Freitas, chercheur à l'université nouvelle de Lisbonne), à travers les romans d'Agatha Christie et de Patricia Higsmith et la poésie d'Arthur Rimbaud (Stéphane Jougla, écrivain), au-delà des nuages flottants sur les rouleaux et paravents de la peinture chinoise (Isabelle Charrier, historienne de l'art), au gré de la phyllotaxie des fleurs régie par la suite mathématique de Fibonacci (Vincent Fleury, directeur de recherches au CNRS), au revers de la légende du Prêtre-Jean, souverain chrétien d'Abyssinie au Moyen-Âge (Luis Filipe F. R. Thomaz, historien) et sur le mode d'une enquête de Sherlock Holmes (Dominique Meyer-Bolzinger, maître de conférences à l'université de Mulhouse).
Lecture faite, les arcanes de l'énigme paraissent moins obscurs au lecteur qui en vient à adhérer à la définition d'Albert Camus inscrite en épigraphe de la revue : l'énigme, c'est-à-dire un sens qu'on déchiffre mal parce qu'il éblouit.

Claude Darras

Sigila, n°31, L'énigme, printemps-été 2013, revue semestrielle, bilingue et transdisciplinaire franco-portugaise sur le secret, éditions association Gris-France, 190 pages.
Site de la revue : http://www.sigila.msh-paris.fr


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Actes de la recherche en sciences sociales, N°195

La "gentrification" de Montreuil, Paris et San Francisco
passée au filtre de la revue Actes

Depuis sa disparition le mercredi 23 janvier 2002 (à l'âge de 71 ans), l'œuvre du sociologue a eu le temps nécessaire d'acquérir le statut de "classique". Elle n'a pour autant jamais cessé d'être sollicitée et utilisée comme programme de recherche très prisé de nos contemporains. Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), élu au Collège de France en 1981, Pierre Bourdieu a incontestablement régénéré la sociologie française, associant la rigueur expérimentale avec la théorie fondée sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie. Son " école sociologique " reste étonnamment vivace aujourd'hui, notamment à travers la revue qu'il a fondée en 1975, Actes de la recherche en sciences sociales.
Dans une récente livraison (n° 195 de décembre 2012), "Actes" analyse le phénomène de "gentrication", terme anglais venant de gentry, "petite noblesse". Néologisme et anglicisme, le terme désigne le processus de transformation du profil économique et social d'un quartier urbain ancien au profit d'une classe sociale supérieure. Apparue dans les années 1960, cette action particulière de réhabiliter les quartiers populaires des grandes agglomérations a connu une mobilisation exemplaire des "gentrifieurs" du Bas Montreuil, considéré comme "le 21e arrondissement de Paris", sous l'impulsion du maire Jean-Pierre Brard. Communiste refondateur, l'élu montreuillois met en œuvre dès 1990 une réforme urbaine au gré de laquelle il implique les artistes et l'intelligentsia de Gauche et relance deux traditions locales, l'horticulture et le cinéma (jadis, l'acteur Lino Ventura habitait Montreuil ainsi que le chanteur Jacques Brel). Les opposants à la gentrification argumentent et déplorent la ségrégation qu'elle instaure en favorisant une mutation résidentielle déclassante qui réduit à néant la mixité sociale. A contrario, des enquêtes menées parallèlement dans les quartiers gentrifiés de Paris et de San Francisco révèlent des situations durables de cohabitation et de diversité sociale où les très jeunes générations jouent un rôle moteur. Outre l'évocation d'une émeute urbaine le 30 juillet 1955 dans le quartier de la Goutte d'Or (18e arrondissement, Paris) impliquant entre autres acteurs des "Français musulmans d'Algérie", la revue montre comment l'enracinement des institutions européennes a fortement marqué et transformé la capitale belge. Constitué à titre provisoire dès 1958 et entériné au sommet d'Edimbourg en 1992, le quartier européen de Bruxelles a été approprié en quelques années par une nouvelle population selon un processus qui ne relève pas de la gentrification classique.
Les études contenues dans ce numéro ne manqueront pas d'intéresser spécialistes et néophytes, marquées qu'elles sont par l'érudition exigeante des contributeurs, dignes héritiers de la tradition scientifique et critique prônée par le fondateur et inspirateur de la revue, Pierre Bourdieu.

Claude Darras

Actes de la recherche en sciences sociales, revue trimestrielle, n° 195, décembre 2012, thématique "Centres-villes : modèles, luttes, pratiques", 128 pages, éditions du Seuil.
Site de la revue : http://www.arss.fr


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Contre-Allées

À quoi pensent les poètes ?

Dans la revue Contre-allées, j'ai retrouvé ce que l'écrivain et poète genevois Georges Haldas (1917-2010) nomme l'état de poésie, une façon de pratiquer un questionnement primesautier, coruscant, salvateur. De la même façon, Ariane Dreyfus, Marie Huot, Cédric Le Penven, Philippe Païni, Serge Ritman, Christian Viguié, Jacques Vincent et Mira Wladir, entre autres, sont eux-mêmes sommés, par Amandine Marembert et Romain Fustier, animateurs de la publication, de répondre à cette question si banale et si indiscrète, que l'on pose quand se perdent les regards des gens : "À quoi penses-tu ?".
Rien de suave et de convenu, loin s'en faut, dans le dire de Patricia Cottron-Daubigné, "Paysage au métal", quand bien même elle nous fait toucher du cœur les jolis mots tzigane, roulotte et bohémien. Car la fable est cruelle qui déplore que les mots ainsi que les choses et les gens qu'ils désignent soient circonscrits par les barbelés de l'intolérance. Fantaisie allègre du propos, "Au creux de nos mains", de Christian Garaud (né en 1937) : on l'imagine encore en adolescent insouciant qui va comme un funambule avec ses balanciers de mots. L'explicitation d'Etienne Paulin est fondée à privilégier tous les sens dans l'acte de création : "Ce qui fait courir la main sur la page, révèle-t-il à Cécile Glasman et Matthieu Gosztola (dans "la question"), c'est le désir d'écrire ce que j'entends (bien plus que ce que je conçois), les mots étouffés, assourdis, vivant à l'ombre de leur sens comme un réseau d'harmoniques (…). La poésie ne se confectionne pas, pas plus qu'elle ne se pèse, se mesure, se tempère : il arrive qu'elle surgisse comme un coup de fouet, une odeur dévorante". Jacques Ancet (né en 1942) estime, quant à lui, qu'on se contente d'écouter sous les mots le passage silencieux où s'éparpillent des images (dans "Un entre-deux sans fin"). Observateur vétilleux de la nature, Jacques Allemand (né en 1950) s'épanche "quand revient le cerf brillant/avec des yeux plein la forêt/juste un saut périlleux par-dessus/l'ovation des fougères". "Qu'advient-il entre l'écriture et la réécriture ?" interroge Cécile Glasman dans "la question". "La réécriture, allègue James Sacré (né en 1939), ne se fait plus dans le seul désir d'écrire mais dans celui de boulanger un texte déjà écrit. On pourrait peut-être dire que dans l'intervalle une pâte a levé, ou qu'un caillé a pris. Mais en fait la matière du poème n'a pas bougé, quand je l'ai laissée j'étais tout à mon plaisir d'avoir écrit et je ne voyais pas tellement le poème écrit encore. Le reprenant je ne vois plus que lui et j'ai oublié sans doute en grande partie l'agréable effort d'écriture qui l'avait écrit sur la page".
Mon enthousiasme à découvrir Contre-Allées est également fondé sur le choix éclectique et l'analyse lucide des critiques d'ouvrages et de revues réunies sous le titre "Interférences". Ainsi que sur les illustrations de couverture dues au Bruxellois Loïc Gaume (Pier de Harwich, n°29/30) et à la Nantaise Valérie Linder (n° 31/32). Un conseil en tout cas : ne prêtez pas l'un ou l'autre de ces deux numéros : on ne vous le rendrait pas.

Claude Darras

- Contre-allées, revue de poésie contemporaine, n° 29.30, Ariane Dreyfus en exergue. 128 pages, 2011
- Contre-allées, revue de poésie contemporaine, n° 31/32, Jacques Ancet en exergue. 140 pages, 2012. Éditions Contre-Allées, 16, rue Mizault, 03100 Montluçon (Allier) (03100). courriel : contre-allees@wanadoo.fr
Blog de la revue : http://contreallees.blogspot.fr/


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Conférence, N°33

Numéro après numéro, Conférence compose une véritable bibliothèque

Lorsque pour la première fois on ouvre la revue Conférence, l'eau vous vient à la bouche. Parcourir simplement la table des matières vous donne le vertige tout en aiguisant votre appétit. Hors des sentiers rebattus par l'actualité despotique et tapageuse, elle fourmille de découvertes ménagées au gré de pauses, superbes, matérialisées, dans ce numéro 33 de l'automne 2011, par les fusains de Chantal Happe, les dessins d'Anne Savary et les émaux d'Anita Porchet. Ainsi est-ce un régal de rencontrer l'écrivain italien Remo Fasani (1922-2011), auteur des Novénaires (99 poèmes de 9 vers et 9 syllabes !) dont Christophe Carraud révèle aux lecteurs exigeants la réserve silencieuse. Le silence des discrets est l'école de l'attention, justifie, à l'endroit du poète de Grono (Suisse italienne), le traducteur (qui est aussi le directeur des éditions portées par la revue). Selon Remo Fasani, le poète doit connaître le monde de deux manières : par une proximité totale, comme le paysan la terre ; et par une distance totale, comme l'aveugle de naissance les couleurs. Assurément Claude Dourguin et Gilbert Beaune procèdent d'une démarche jumelle tant ils paraissent investis de la vocation, essentielle, de donner voix à l'âme et au corps de leur pays d'élection, les Alpes valaisannes pour la première (Journal de Bréona), la Savoie du bassin de Sallanches et de l'aiguille de Varan pour le second (Altitudes). La même livraison propose du philosophe lyonnais Claude Louis-Combet (né en 1932) un essai sur l'autobiographie, néologisme formé sur le grec pour désigner l'acte d'écrire sa vie et le texte qui en résulte.
Moment privilégié, tendre et drôle, l'évocation par Silvia Calamandrei de Yang Jiang (née en 1911) nous alerte de la nécessité de connaître enfin l'écrivain et traductrice chinoise dont les écrits ont sans doute pâti de la réputation de son mari, Qian Zhongshu (1910-1998), une des grandes figures littéraires du siècle dernier, considéré comme "le père de l'école chinoise de littérature comparée". J'ai retenu cette bribe de texte issu de Marcher au bord de la vie, traduit par Wu Xuezhao. Chez moi, on avait des opinions éclairées, et l'on ne respectait pas le culte de la divinité du foyer. À Suzhou, dans la nouvelle maison que nous allions habiter, nous trouvâmes comme à l'ordinaire l'autel de Zaojun, le dieu de la cuisine, sur le foyer. Le jour de l'an, la tradition voulait qu'on lui offre un dessert au tapioca pour l'accompagner dans son voyage au Ciel. Quelques jours plus tard, mon père dit qu'il ne voulait pas célébrer les rites d'accueil du dieu à son retour du Ciel. Il était persuadé que le dieu Zao était comme ces gens qui vous souhaitent tout le bonheur du monde simplement parce qu'ils ont apprécié le dessert que vous leur avez offert. L'accompagner au Ciel, soit, mais quel besoin de l'accueillir encore au retour ? Les domestiques étaient inquiets à l'idée que le dieu ne reviendrait pas, mais n'osèrent pas désobéir au patron. Même sans le dieu du foyer, nous fûmes tranquilles pendant des années.
Le sommaire de la revue roule sur une si étourdissante variété de sujets qu'il est illusoire de vouloir les traiter tous dans l'exiguïté de la présente chronique. Il m'importe pourtant de conclure sur deux analyses fondamentales à dire la détermination du revuiste à se situer à l'extérieur de deux écritures dominantes, celle de l'université et le journalisme. Aussi convient-il de lire de l'historien et critique littéraire Giulio Ferroni (né à Rome en 1943) la tribune intitulée Pour une écologie littéraire qui traite des médias, de l'informatique, de la lecture et de l'éducation. Critique lucide et implacable de l'information télévisuelle, l'auteur s'insurge contre l'exhibition intentionnelle de la douleur elle-même [qui] se répand, et, avec elle, l'aspiration à se confesser et à se révéler "en public", à faire paraître au grand jour ses propres turpitudes, ses ressentiments, ses désirs : l'accoutumance au principe de la violation de la vie en conduit beaucoup à n'avoir plus aucune vie ni aucune intimité, à chercher à tout prix l'écran sur lequel s'exhiber, se couvrir de honte, s'étaler en public. À méditer pareillement le jugement d'Alfonso Berardinelli (également né à Rome en 1943) à propos de la poésie. Dans Ce n'est pas exactement un jardin d'enfants, le critique et essayiste observe : Mais dans le cas spécifique de la poésie contemporaine, ce qui importe est désormais de rompre avec certaines conventions stylistiques de type jargonnant, autoréférentiel, qui se sont établies à l'intérieur d'un cercle toujours plus restreint. Le fait que ce cercle soit depuis trop longtemps le seul public de la poésie, un public fait de gens qui écrivent ou veulent écrire de la poésie et des spécialistes, a étiolé ce genre littéraire. La faiblesse, l'opacité communicative, l'obscurité ou, plus précisément, l'"inconsistance sémantique" de beaucoup de poèmes d'aujourd'hui viennent du fait que ce petit cercle de lecteurs "fait semblant" de comprendre, ou accepte le fait qu'on ne dise presque rien et qu'il n'y ait presque rien à comprendre.
Que dire de plus, sinon que les feuillets légers et précieux de Conférence composent, numéro après numéro, une véritable bibliothèque. C'est là que s'invente un peu du mouvement et de la mémoire de la littérature et des sciences humaines en général.

Claude Darras

Conférence, n° 33, 480 pages, 30 €, automne 2011 (revue semestrielle).
Site de la revue : http://www.revue-conference.com/



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Chemin des livres, N°19 et N°24

Un Chemin des livres pavé de bonnes intentions

Trente ans déjà que Chemin des livres propose une revue critique qui explore l'actualité littéraire des petits et des grands éditeurs. Emmanuel Malherbet a fondé cette revue en 1981 en excluant le blâme ou l'éreintement parmi les notes de lecture et les textes critiques publiés selon trois livraisons annuelles. "Est-il besoin d'ennuyer le monde de nos dégoûts quand nous risquons déjà de le faire par l'étalage de nos goûts ?" lance ce professeur de philosophie et traducteur en guise de manifeste. Le lecteur est donc prévenu qu'il lira les seules chroniques de livres que chacun des contributeurs aura aimés. L'un d'entre eux, Lucien Wasselin, avoue un désintérêt précoce pour le journal intime avant de découvrir le Bréviaire de Marie Rouanet en 1987 et les Répétitions de Jean Rivet (1991). Commentant l'Éphéméride de Chantal Dupuy-Dunier (2009, Flammarion), un des livres du genre où l'écrivaine arlésienne relève le défi d'écrire un poème chaque jour d'une année, il dit apprécier "ces petites notations quotidiennes et réalistes (qui) ne sont pas sans arrière-plans métaphysiques". Avec la traduction par Sophie Benech de Le Conte de la lune non éteinte de l'écrivain russe Boris Pilniak, il est rappelé l'orientation cardinale de la revue vers l'édition de littératures étrangères, issues entre autres des contrées asiatiques et des rivages méditerranéens : c'est désormais l'objet des collections de la maison Alidades, éditeur de la revue. En outre, des analyses très lucides dissèquent à la fois un recueil du poète breton Robert Nédélec (Effets d'annonces suivi de Casse-tête chinois, N & B, 2009) et l'Inventaire d'une maison de campagne de Piero Calamandrei (éditions de la revue Conférence, 2009), écrivain et juriste italien dont j'ai dressé le portrait à l'automne 2012 de mes Papiers collés.
Les vingt-quatre pages du n° 24 (été 2012) ménagent de semblables découvertes avec une étude du poète italien Bartolo Cattafi (1922-1979), à propos de la légèreté lumineuse et vive de l'envol de "L'Alouette d'octobre" (Atelier La Feugraie, 2010). Lucien Wasselin nous apprend que Pol Charles a établi la biographie de l'écrivain Jean-Claude Pirotte, né à Namur en 1939 (Les Légendes de Jean-Claude Pirotte, La Table ronde, 2009) ; il a utilisé plusieurs "angles d'attaque et quelques clefs, plaide le chroniqueur, la serrure grince toujours… Mais peu importe ; il faut que le texte résiste à la lecture". Emmanuel Malherbet croque un délicat portrait tout en pointe sèche de Jules Mougin (1912-2010) : "Touchant cabrioleur, parfois cabotin, s'amuse-t-il, il est cet écrivain qui n'écrit pas mais qui sait dire, ce sourd (un dur de la feuille) qui s'arrête en plein Paris à l'écoute d'un cricri mussé sous la vitrine d'une pharmacie". C'est Harpo & qui vient de rééditer (2011) Le Comptable du ciel du facteur-poète de Marchiennes, un livre que Robert Morel avait taillé dans un précieux coffret bleu myosotis un certain 1er mai 1960… La belle ouvrage est encore soumise aux enchères de l'éloge grâce aux éditions Bérénice, La Fosse aux loups et La Passe du vent qui ont publié des œuvres du bibliothécaire Pierre Maubé (Le Dernier Loup, 2010) et de Lionel Bourg, le spécialiste stéphanois du l'auteur des Rêveries du promeneur solitaire (La Croisée des errances, Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagne, 2012, et L'Irréductible, Rousseau, 2011). Moins revue critique que cabinet de lecture, selon son rédacteur en chef, le Chemin des livres mérite assurément d'être suivi par le plus grand nombre de lecteurs.

Claude Darras

Chemin des livres, 19 et 24, mars 2010 et été 2012, éditions Alidades, 24 p, 4 €
Site de la revue : http://alidades.librairie.assoc.pagespro-orange.fr/CDL.html


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Brèves N°99

La Roumanie est un pays qui mérite d'être visité, vu, entendu, lu... car elle est le pays de l'ambivalence, des extrêmes, des passions, de l'endurance... un pays que certains haïssent et d'autres adorent. En ce qui me concerne, j'aime Bucarest la "mal aimée", j'aime son peuple généreux et courageux, j'aime son architecture, j'aime sa vie culturelle éclectique, j'aime sa folie... tout ce que les photos d'Ileana Partenie traduisent si bien. Et j'aime sa littérature.
Les dix nouvelles que je vous propose vous invitent à faire connaissance avec des écrivains qui font aujourd'hui toute la saveur de la littérature contemporaine roumaine.

C'est ainsi que Fanny Chartres présente le dossier qu'elle a coordonné et les dix nouvelles qu'elle a traduites. Un choix de grande qualité qui donne envie d'aller plus loin dans la connaissance d'une littérature européenne encore mal connue.

Site de la revue : http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-Breves-.html




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