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Dominique DELAHAYE


Bombes



Nous sommes à Lyon.
Greg, fils de syndicaliste, est un grapheur militant dont les cibles de prédilection sont dans cette période les symboles des catholiques intégristes remobilisés à l’occasion des défilés contre le mariage pour tous.
Annabelle, une jeune fille bon chic bon genre issue de la bourgeoisie, déstabilisée par le divorce de ses parents et en froid avec sa nouvelle belle-mère, a trouvé une nouvelle famille auprès des intégristes catholiques qui ont défendu les valeurs traditionnelles et religieuses qui sont les siennes dans les manifestations contre la loi Taubira. Une occasion inespérée de transformer la colère qui l'habite en militantisme et en haine. À sa suite, Jean-Do son fiancé, fils à papa craintif et sans opinion personnelle mais ébloui par sa belle et François, un garçon plus vieux au crâne rasé qui partage leur cause, dont elle suit les cours d'auto-défense chaque semaine.

Un soir, Greg graphe sous un pont avec l'aide de Choukri, un jeunot qui aimerait marcher sur ses traces et qu'il connaît à peine.  Quand Annabelle et sa bande passent par hasard par là, ils les repèrent. Ils s'amusent alors à les insulter et les bombarder de projectiles jusqu'à ce que l'un d'entre eux atteigne le gamin assez fortement pour qu'il s'écrase sur le quai.
Greg pour ne pas connaître le même sort et leur échapper se jette dans le Rhône. 
« Il y a depuis cette nuit, depuis la chute de Choukri, ce terrible choc mat qui l’obsède. Des séquences qui s’enchaînent entre fiction réalité, sans qu'il puisse y mettre un peu d'ordre. Il reste la haine et la peur » explique-t-il le lendemain à un ami.

Avec le décès de  Choukri à l’hôpital, Jean-Do et Annabelle craignant d'être identifiés par le survivant paniquent.  Ils font alors appel à François plus expérimenté qu'eux pour les conseiller et les aider. Sans tarder, sous la houlette du moniteur musclé le trio part à la recherche du deuxième grapheur pour s'assurer de son silence.

Lyon, quand on connaît la ville, n'est pas si grand et le hasard décide de se mettre du côté des hyènes plutôt que de leur proie... Il ne faut pas longtemps à Greg sur son scooter pour comprendre qu'ils sont sur ses traces. 
Ohannes, un vieil ami lui donne les coordonnées d'un journaliste de ses connaissances qui suit de près l’extrême droite locale et pourra l'aider à identifier les assassins de Choukri. « Ici à Lyon, on a tout le panel, depuis les agités des apéros-saucisson-pinard jusqu'aux intégristes de la fraternité Pie X, en passant par les politiques qui se présentent aux élections. Quand on regarde de près, ils sont tous finalement sur les mêmes fondamentaux : racisme, xénophobie, machisme, homophobie, refus de la laïcité, fascination pour la violence. En économie ce sont les libéraux les plus sauvages et en matière de libertés publiques ou des droits sociaux les plus répressifs. […] Ce qui les sépare c'est plutôt le choix des moyens. » confirme celui-ci qui ne voit pas là l'action d'une faction organisée mais un acte isolé et improvisé de militants excités.
Ismaël, éducateur de quartier et complice de longue date, gardera les dessins et les plaques que Greg a préféré emporter  dans sa cavale pour les mettre à l'abri. « C'est tous les jours plus tendu. J'ai l'impression d'être au front tout le temps avec les mômes. Entre la religion du smartphone et la tentation intégriste. Entre les barjots qui font du racolage pour les églises ou les mosquées et les journées que les ados passent à traîner dans les centres commerciaux, à rêver à tous ces trucs qu'ils ne pourront jamais s'acheter ; on est mal barrés. » dit-il en écho au récit de Greg.
Marion, son ex, lui donne l'adresse d'une planque chez un ami, Salif , un musicien exerçant le métier d'infirmier d’origine malienne qui vit sur une péniche. Il y accueille toujours volontiers les uns ou les autres pour dépanner. Durant le temps du roman c'est Emilie, une jeune stoppeuse qui fait la route avec son chien et se définit comme zadiste qui profite de son hospitalité. 

Pendant ce temps, le trio vite réduit au couple Annabelle-François, armé et prêt à achever le travail, se rapproche dangereusement de leur cible....

 

Le titre renvoie aux bombes de peinture du grapheur qui va par ses messages créer une explosion de violence involontaire mais révélatrice de notre temps où la phrase la plus anodine peut faire étincelle, exacerber les haines et les extrémismes et mener au chaos. Il vient aussi faire écho à des attentats récents à Paris commis par d'autres extrémistes condamnant à la peine de mort expéditive les blasphémateurs et les mécréants. 

Dominique Delahaye nous embarque à la suite de personnages aux itinéraires très divers dont la rencontre s'avère explosive, transformant une fanfaronnade de fin de soirée aussi bête que méchante en accident mortel puis en tragique et irrationnelle escalade de violence et de haine.
Annabelle est un personnage incroyablement sombre, troublant et inquiétant. Rien ne prédestinait la petite bourgeoise coincée à déraper jusqu'à tuer au nom de ses valeurs morales pour un simple graphe. Rien ne pouvait laisser prévoir que François, digne représentant des voyous les plus déterminés enrôlés par la mouvance catho-identitaire pour défendre sa cause, parviendrait à la fasciner, lui faisant envisager sans scrupule l'élimination du comparse de la victime qui est parvenu à échapper à la lapidation improvisée sous prétexte qu'il pourrait s'avérer un témoin gênant. Encore moins que cette spirale folle de la violence, révélant son goût enfoui mais fort pour le risque et les poussées d'adrénaline, sa nature cachée de prédateur et son appétit d'assister et de participer à la mise à mort programmée,  lui plairait infiniment.
En contrepoint, Salif est un personnage lumineux et bienveillant dont l'humanisme irradie dans l'ensemble du récit.

À l'heure de la violence comme seul langage et de la manipulation par la peur, à celle des attentats et de l’état d'urgence, face à la montée en charge chez nous et ailleurs des partis d’extrême droite,  de l'intégrisme religieux et de la xénophobie, Bombes renvoie dos à dos tous les extrémistes qui, se pensant dépositaires de la vérité absolue, sont prêts à l'imposer à tous par la force, s'attaquant à toute liberté d'expression, notamment celle de dessiner sur la pierre d'un pont ou dans un journal. Mais ce roman noir social d'une brûlante actualité au réalisme sans concession n'est aucunement un essai philosophique ou un manifeste où les personnages seraient réduits à n'être que l'illustration d'une thèse. Au contraire, Dominique Delahaye s'attache à nous donner à voir la psychologie et la vie de ses héros, dans leur malaise, leur inexpérience et leur maladresse pour les plus jeunes, dans leurs choix, dans les difficultés et les joies de leur vie quotidienne solitaire ou en couple, pour ceux qui semblent avoir dépassé la trentaine.
Par ailleurs, Bombes suit bien évidemment les règles du genre avec de l'action, des poursuites, des interrogatoires musclés, des armes et des cadavres… Il distille très habilement le suspense jusqu'au tout dernier chapitre, parvient parfois à nous surprendre et maintient de bout en bout un rythme effréné.

Dans ce polar efficace et haletant au contenu grave et explosif l'auteur laisse libre cours à sa colère comme pour combattre l'abattement qui le saisit face à la situation qu'il décrit. Avec ce  beau mélange de coups de gueule mais aussi de générosité humaniste incarné au ras de vie par des personnages attachants, il tire le signal d'alarme dans l'espoir de ramener notre société à la raison, la tolérance et le respect, de redonner aux mots de la devise gravée au fronton de nos bâtiments publics leur poids et leur sens.

Un livre douloureux, violent et tendre qui émeut autant qu'il bouscule et ne laisse pas indemne.
À lire et faire lire.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/05/17)    



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Noir & polar









La manufacture de livres
(Avril 2017)
216 pages - 15,90


















Dominique Delahaye,

né en 1956, a déjà publié une douzaine de romans.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia






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