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des Papiers collés
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"Papiers collés"

Lectures de
Claude Darras


Note liminaire

J'ai repris la plume et l'encrier de mes "Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août 1923-24 janvier 1978).

À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations météorologiques des états d'âme du diariste.

Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés" saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait (d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)


Papiers collés n° 54 (Été 2025)     Ouvrir en PDF :

Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Oh ! la vache !
Les montagnes russes
L’équerre et le compas
51 ricochets d’affilée !
Lectures critiques :
Louis Guilloux au Floréal : un chroniqueur sagace et bienveillant
Idylle chez les malentendants avec Brigitte Aubonnet
Quand Marie Ndiaye scelle un pacte avec des sorcières
Il était une fois le zéro par Antoine Houlou-Garcia
Portraits :
Complément d’enquête sur la CIA par John Prados
Mathurin Méheut, peintre et ethnologue de la mer
La leçon de paysage d’Olivier Domerg
Le chiffonnier sous l’œil d’Antoine Compagnon
Varia :
La leçon écologique et humaniste du jardinier
De l’influence des artistes femmes dans l’art contemporain
Le « pinard » entre à l’Académie
Sur les pierres de la jetée…


Carnet : le champ de blé
– Tu sais ce que c’est que la guerre, demandait le champ de blé au sureau de l’école ?
– Ma foi, non ! répondit le sureau.
Il s’adressa alors aux collines :
– Sais pas, avoua la plus petite.
– La guerre ? Je n’ai pas ça sur moi, s’écria une autre.
Le champ de blé songea à la route, sa voisine.
– La guerre, c’est peut-être une herse, dit-elle.
Il me fit signe. Je sentis battre mon cœur.
– Et toi, peux-tu me renseigner ?
J’hésitai, puis, dans un souffle :
– C’est quand on te remplace par le champ d’honneur.
Cette nuit-là, le champ de blé s’endormit tard sous la lune.
(Jules Mougin, « Le Comptable du ciel », Robert Morel éditeur, 1960)

Nous protestons…
Les critiques de notre temps prétendent qu’il est impossible de progresser dans le perfectionnement du détail ; nous protestons contre ces limites lancées comme un défi à la possibilité du poète.
(Georges Perros, « Citations », 1946, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)

Les bons effets du journalisme
L’écrivain espagnol Miguel Delibes Setién (1920-2010) a raison de penser que lorsque l’on vous a inoculé le poison du journalisme, c’est pour toujours. Pour le littérateur que je suis devenu, c’est une chance d’en subir encore les effets, car le journalisme m’a énormément aidé, plus spécialement par l’exercice de synthèse qu’il m’a précocement imposé. Pour de nombreux écrivains, le journalisme demeure en quelque sorte le prologue de la littérature.
(Mercredi 30 avril 2025)

Le fisc fait un tabac
J’ai retenu ces lignes, superbes, de l’abbé Raynal, historien et écrivain du XVIIIe siècle, sur le tabac : « Le tabac est une plante âcre, caustique et venimeuse, que la médecine a beaucoup employé et met encore quelquefois en usage… Le fisc tire un plus grand parti encore de cette culture que les citoyens. »

Riche ou pauvre
La loi ne donne pas les mêmes droits au pauvre qu’au riche, assurait déjà l’écrivain et dramaturge latin Plaute (vers 254-184 av. J.-C.).
(Mardi 6 mai 2025)



Billet d’humeur

Oh ! la vache !

Des scientifiques s’intéressent au régime alimentaire de la vache afin de diminuer sa production de gaz. Le ruminant mange de l’herbe, la digère par fermentation, puis rote et pète pour expulser le méthane formé. Rien de plus naturel, sauf que ce gaz à effet de serre possède un pouvoir de réchauffement 25 fois plus élevé que celui du dioxyde de carbone. Le méthane, ou CH4, est le plus léger des hydrocarbures. Il est généralement produit par la décomposition de la matière vivante en l’absence d’oxygène. On le nomme aussi « gaz des marais », car une telle décomposition « anaérobie » survient, certes dans les intestins des animaux herbivores, mais aussi dans les marécages, les zones inondées, les termitières ou les rizières. C’est encore lui, le combustible des « feux follets » des cimetières… En Nouvelle-Zélande dont le cheptel bovin compte plus de 6 millions de têtes, et celui des ovins 26 millions, l’agriculture représente la moitié des émissions de gaz à effet de serre du pays aux 5 millions d’habitants. Pour réduire d’au moins 20 % des rejets de gaz à effet de serre, le gouvernement a levé, en octobre 2022, une taxe sur les émissions de méthane des élevages. Ce qui a fait bondir les agriculteurs qui ont aussitôt protesté dans les rues contre cette taxe « punitive ». En l’état actuel des connaissances, les chercheurs disposent de faibles marges de manœuvre sur l’émission de méthane liée à la rumination, mais ils poursuivent des expérimentations sur l’alimentation des animaux ou la flore bactérienne de leur estomac. Si les additifs chimiques préconisés sont vus d’un mauvais œil, les compléments végétaux comme le lin ou le colza sont jugés plus acceptables. Les graines de lin permettent d’équilibrer le régime alimentaire des vaches laitières en acides gras, tout en diminuant l’émission de méthane de 20 à 30 %. « Mais à 800 euros la tonne, c’est comme si l’on donnait du caviar à notre troupeau », s’est exclamé Luc Smessaert, éleveur en Picardie. Depuis quelques années, la filière laitière est engagée dans un plan « bas carbone » ambitieux. Son objectif à l’horizon 2025 : réduire ses émissions de gaz à effet de serre - méthane mais aussi dioxyde de carbone et protoxyde d’azote - de 20 % par litre de lait.



 

Lecture critique

Louis Guilloux au Floréal : un chroniqueur sagace et bienveillant

Il convient de rapprocher les chroniques de l’hebdomadaire Floréal à ses « Carnets » (Carnets 1921-1944, 1978 ; Carnets 1944-1974, posthume 1982) qui contiennent sous la forme du journal intime les observations et les réflexions d’un jeune écrivain qui découvre à Paris dès 1918 les mentalités, les idéologies et les objets de prédilection de milieux qu’il méconnaissait complètement. Fondé par l’éditeur Aristide Quillet (1880-1955), l’hebdomadaire Floréal l’intègre le 15 octobre 1921 parmi ses rédacteurs privilégiés. Il y trouve un guide éclairé ou un mentor pointilleux en la personne de Jean-François Louis Merlet (1878-1942). Sur la soixante-dizaine de chroniques repérées, l’écrivain Éric Dussert (Paris, 1967) en a retenu quarante-neuf dans l’ouvrage « Chroniques de Floréal 1922-1923 ». Secondé par le dessinateur et bédéaste Raymond Cazanave (1893-1961), Louis Guilloux (Saint-Brieuc, 15 janvier 1899-14 octobre 1980) donne au lecteur à lire et à penser sur une multitude de sujets, tels l’école foraine et itinérante de Paris - qui se déplace dans deux voitures aménagées en classes, l’invention anglaise du tourisme dont il moque le principe de « sport collectif », les villes d’eaux qui ont été lancées par des célébrités - comme Trouville par Alexandre Dumas, Deauville par le duc de Morny, Étretat par le musicien Offenbach, Dieppe par la duchesse de Berry et Biarritz par l’impératrice Eugénie. Le chroniqueur n’énonce aucune vérité catégorique et ne dote ses propos d’aucune portée morale. Il n’affiche pas toujours une stricte neutralité à l’égard de ses personnages qui subissent parfois son ironie cinglante. À l’exemple d’une « corsetière, avance-t-il, qui fit une si profane application d’une parole biblique, en faisant peindre sur [l’enseigne de] sa boutique ces mots : "Je soutiens les faibles, je comprime les forts, Je ramène les égarés." » « L’humour est une protestation de l’individu contre les malveillances et les petitesses sociales », allègue-t-il lorsqu’il évoque en excellente part d’ailleurs les nouvelles de l’écrivain américain William Sydney Porter (1862-1910), alias O. Henry à qui l’on doit l’expression « république bananière ».
Héritier de la tradition populiste inspirée de l’œuvre de Jules Vallès plutôt qu’adepte du Nouveau Roman, Louis Guilloux, fils d’un cordonnier et militant socialiste, s’est efforcé toute sa vie de portraiturer les gens du peuple au prisme de la dignité de leur condition et de la révolte face aux injustices. Secrétaire du premier Congrès mondial des écrivains antifascistes en 1935, l’année même où paraît « Le Sang noir », qui demeure aujourd’hui son livre le plus connu, il n’a jamais adhéré au Parti communiste. En 1936, il effectue un voyage à Moscou avec André Gide : il en revient comme lui, profondément déçu. En 1942, le Prix populiste lui est décerné pour « Le Pain des rêves » ; en 1949 il obtiendra le Prix Théophraste-Renaudot pour « Le Jeu de patience » et en 1967 le grand prix national des Lettres couronne l’ensemble de son œuvre.
L’homme demeurait un enfant de Bretagne, fidèle aux traditions et sortilèges de sa province natale. Dans « Au pays de Renan », il déplore que « les Parisiens qui s’en vont en Bretagne durant l’été ne connaissent point le vrai visage de ce pays. Sous le soleil la Bretagne n’est plus elle-même. Elle est comme endimanchée. Il faut l’aller voir durant les jours gris de l’automne, peut-être même, durant les jours noirs de l’hiver, si l’on se sent le cœur d’affronter la boue et l’éternel crachin que balaye inlassablement le vent, courant sous le ciel humide où roulent de gros nuages mous. C’est peut-être alors seulement que la Bretagne est elle-même, avec tout son sens, avec son image de la vie et de la mort. »

Louis Guilloux © Photo X, droits réservés

  • Chroniques de Floréal 1922-1923, par Louis Guilloux, édition établie par Éric Dussert, éditions Héros-Limite, Genève, 208 pages, 2018.


 

Portrait

Complément d’enquête sur la CIA par John Prados

L’Agence centrale de renseignement américaine demeure sans aucun doute ce vivier prodigue à engendrer une multitude de fictions, littéraires et cinématographiques, dont les protagonistes sont le plus souvent des espions superstars. La plupart des versions hollywoodiennes exhaussent en effet les missions à haut risque de la CIA (Central Intelligence Agency), la traque des terroristes et les opérations clandestines dans des zones ennemies. Directeur de recherche au National Security Archive de l’université de Washington, John Prados (New York, 1951) corrige heureusement les illusions et les fantasmes des perspectives romanesques en restituant une histoire plus crédible de l’institution dévolue à l’espionnage et au contre-espionnage des États-Unis d’Amérique. Dans un précédent livre « Presidents’ Secret Wars » (1986), l’auteur considérait impérieux de restreindre l’activité de cette officine plus ou moins coûteuse et inspirée par tous les présidents depuis Harry S. Truman (1884-1972) qui a créé la CIA en 1946 et l’a institutionnalisée l’année suivante. Il préconisait notamment d’en confier le rôle aux seuls militaires. « Histoire de la CIA - Les fantômes de Langley » complète un certain nombre de réponses à des questions posées par les méthodes et les opérations clandestines de la CIA sur différents terrains d’action de la planète : Chili, Nicaragua, Venezuela, Pologne, Hongrie, Guatemala, Indonésie, Somalie, Bosnie, Afghanistan, Iran et Cuba. Assassinats de dirigeants étrangers, déstabilisations et coups d’État, trafic d’armes et de drogue, actions clandestines de propagande en direction de journaux ou de stations de radio sont de temps à autre dénoncés par la presse quand ils n’imposent pas l’action publique des commissions d’enquête parlementaire. John Prados déplore la dérive qui a entraîné selon lui les fonctionnaires de l’Agence - c’est-à-dire les dizaines de milliers d’hommes de terrain, d’analystes et de bérets verts - unités militaires spéciales - en dehors des chemins habituels de l’espionnage et de la recherche d’informations.

La « maison de campagne » d’un magnat de Chicago
Dirigée par Allen Welsh Dulles (1893-1969) jusqu’au cuisant échec de la tentative d’invasion de Cuba (à la « baie des Cochons », en avril 1961), la CIA se consacra principalement, jusqu’à l’effondrement du bloc de l’Est, à la lutte contre le communisme. Allen Dulles est « un homme d’une loyauté sans égale, souligne l’auteur, dont il fait d’ailleurs preuve quand le sénateur républicain du Wisconsin, un certain Joseph McCarthy (qui a persécuté de nombreux soi-disant "communistes" et donc ruiné bien des carrières dans l’administration), décide de s’en prendre à la CIA. Dulles vient à peine de prendre la tête de l’Agence quand McCarthy se met à alarmer tout le monde en disant qu’elle est un nid de "cocos". » Jusqu’en 1962, l’organisation qui a rassemblé en une seule entité les divers services de renseignement américains est hébergée dans des bâtiments préfabriqués du parc du Lincoln Memorial à Washington. Elle intègre ensuite ses installations actuelles à Langley, de l’agglomération Mac Lean, en Virginie, dans une propriété de quarante hectares ayant appartenu à Joseph Leiter, un magnat de Chicago mort en 1932 : Le Trésor avait saisi sa "maison de campagne" de trente-deux pièces, abandonnée quelques années plus tard, en règlement de sommes dues au fisc.Jusqu’en 1973, les panneaux de signalisation de la George Washington Memorial Parkway, qui mène à l’entrée de service du siège de la CIA, portaient des inscriptions sibyllines, comme « Bureau des routes publiques », « Station de recherche des routes de Fairbanks » ou « Administration des autoroutes fédérales » : « Signe que personne n’était dupe, ces panneaux bidons étaient régulièrement volés et finissaient sur le manteau des cheminées ». Un jour, le président Eisenhower s’est perdu sur la route de la CIA, pourtant située à moins de dix minutes en voiture de la Maison Blanche. Ike avait proposé à son frère Milton de le déposer à la CIA sans en avertir son service de sécurité, et son chauffeur ignorait complètement que les locaux de l’Agence de renseignement se trouvaient derrière une barrière indiquant « Service d’imprimerie du Gouvernement »…

Un État dans l’État
Au fil du temps, la CIA a résisté au contrôle de l’Administration et du Congrès avant de s’y soustraire totalement ; vis-à-vis de la Maison-Blanche et de ses pensionnaires successifs (Dwight Eisenhower, John Fitzgerald Kennedy, Lyndon Johnson, Richard Nixon, Gerald Ford, James Carter, Ronald Reagan, George Bush), ses dirigeants ont voilé d’une certaine opacité leurs activités touchant la pratique de la torture et le fonctionnement des prisons secrètes. Si bien qu’en s’affranchissant de tout contrôle du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif (Chambre des représentants) et jusqu’au pouvoir judiciaire (Cour suprême), la CIA est devenue un véritable État dans l’État. L’auteur explicite le rôle des grandes figures de l’organisation et livre une analyse assez pertinente du caractère de certains directeurs, tels Allen Dulles (1953-1961), Richard Helms (1966-1973), William Casey (1981-1987), Robert Gates (1991-1993), George Tenet (1997-2004) et Leon Panetta (2009-2011). John Prados est virulent dans son réquisitoire : « L’Agence a connu des rêveurs et des comploteurs, des idéalistes et des voyous, des petites mains et des bâtisseurs d’empire, des spécialistes de l’action politique et des actions paramilitaires, des scientifiques fous et d’autres sains d’esprit, des légalistes et des magouilleurs, des officiers appliqués et des girouettes […], des hommes et des femmes qui ont bâti une institution, influente à tant d’égards, dont ils sont devenus les fantômes. »

Une provende d’anecdotes
Parmi les anecdotes, nombreuses, qu’il rapporte au fil de sa narration, l’écrivain nous apprend que Nathan Hale (1755-1776) est considéré comme le premier espion de l’histoire des États-Unis. Capturé par les Britanniques pendant la guerre d’Indépendance, le soldat de l’armée continentale sera exécuté : il est resté célèbre pour avoir dit avant de monter sur l’échafaud : « Je regrette seulement de n’avoir qu’une seule vie à donner pour mon pays ». Par ailleurs, un unique président des États-Unis peut se prévaloir d’avoir été directeur de la CIA, George Walker Bush (New Haven, 1946), de janvier 1976 à janvier 1977. Enfin, on apprend que c’est en mars 1960 que le président Eisenhower a demandé à Allen Dulles de préparer un plan pour éliminer Fidel Castro : le Lider Maximo aurait survécu à 634 tentatives d’assassinat la plupart menées par la CIA ! Invité chez le sénateur John F. Kennedy, Tracy Barnes raconte qu’à cette occasion il a bu un verre avec Ian Fleming. Interrogé sur la manière dont il s’y prendrait pour faire tomber Castro, le romancier britannique a répondu qu’il se servirait de l’obsession des Cubains pour le sexe, l’argent et la religion pour discréditer Fidel. Fan de James Bond à l’instar d’Allen Dulles, Tracy Barnes a livré les conseils de Fleming aux autorités supérieures…

John Prados © Photo Gato Book Talk, droits réservés

  • Histoire de la CIA - Les fantômes de Langley, par John Prados, traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Bourguilleau, éditions Perrin, collection Tempus, 768 pages, 2022.


 

Varia : la leçon écologique et humaniste du jardinier

« Voilà bien ce qui me semble beau, dans le regard du jardinier sur la nature : que son regard s’accompagne toujours d’un égard, que sa façon d’en tirer les fruits est pleine de respect, qu’il connaît comme personne le pays dont il est le paysan plutôt que l’exploitant.
« Car oui le jardinier connaît la nature, lui qui contrairement à nombre d’écologistes citadins sait distinguer la fleur du poirier de celle du cognassier, le chant de la mésange de celui du chardonneret. Et si plus haut je mettais entre guillemets le mot "biodiversité" c’est parce que les vrais connaisseurs de la nature n’emploient pas les mots de cette novlangue, où il est question de "planète", "d’écocide", "d’écologie sociale", "d’écoféminisme", etc. Leur langue est plus volontiers poétique que politique - car seuls les poètes disent la beauté de la nature avec exactitude, comme Jaccottet peignant le rouge-gorge en "minuscule piéton", "à peine une braise qui sautillerait, ou un petit porte-drapeau, messager sans vrai message, ne pesant presque rien, même dans une main d’enfant".
« Voilà donc la proposition du présent papier : que l’écologisme reste un humanisme. Que pour cela la centralité de l’Homme ne soit pas niée, mais qu’elle soit celle d’un être responsable plutôt que dominateur, non pas maître et possesseur de la nature mais comme maître et possesseur d’elle et l’étant pour protéger sa beauté. En somme un jardinier, qui parce qu’il est à la fois poète et paysan comme dit Franz von Suppé dans son opérette, ne tombera pas par terre, le nez dans le ruisseau… »
Extraits de « Est-ce la faute à Descartes si nous tombons par terre le nez dans le ruisseau ? », un propos d’Éric Fiat, philosophe, professeur des universités (Paris XII - Gustave Eiffel), texte issu de la revue « Pour un monde plus humain » sur le thème « Écologie, concilier urgence et désir d’agir », association United Persons for Humanness, Le Manuscrit éditeur, n° 12, avril-juillet 2024, 44 pages.


Carnet : 130 créoles différents !
L’écrivain Raphaël Confiant (Le Lorrain, Martinique, 1951) et quelques autres s’efforcent de propager l’idée selon laquelle le créole est un phénomène d’importance considérable. Au sens linguistique, c’est une langue véritable qui sert à la communication au même titre que le français, l’anglais ou le portugais tout en ne partageant pas le même prestige. On a recensé près de 130 créoles différents dans le monde. Cessons donc d’en faire un doux patois, « un langage de colibris gazouillants ».

Tribulations européennes
Bon nombre de nos compatriotes ne se sentent pas encore totalement européens. Pas facile d’abattre non seulement les frontières et les douanes, mais surtout les ignorances que nous avons les uns des autres - à cause de l’Histoire et de ses conflits, à cause de notre méconnaissance des langues, à cause de l’abandon généralisé de la culture classique, à cause, tout simplement, de la « différence ».
(Lundi 12 mai 2025)

Majorités transversales
Comment diable ne parvenons-nous pas à dépasser les frontières politiques qui séparent la gauche, leur histoire, leurs utopies, leurs forces, leurs faiblesses ? Pourquoi s’avère-t-il impossible dans le pays de Descartes et de Pascal d’instaurer, autour des grands et graves problèmes d’aujourd’hui, des « majorités transversales », ce que réclamait, autrefois, le grand tribun Edgar Faure (1908-1988).
(Mercredi 14 mai 2025)

Magie noire
En observant avec une forte intensité les paysages de brume de mon Pas-de-Calais natal où les prés et le ciel se confondent, je croyais enfant que ces bois noirs abritaient des cohortes de génies et de fantômes, en dépit de la joliesse des fruits et des baies sauvages qu’on pouvait encore y cueillir. Et puis, j’ai lu Le Roi sans divertissement de Jean Giono. Curieusement, les deux mémoires se sont fondues ensemble et la magie de l’imagination s’est confondue avec une farouche volonté de vivre loin des anecdotes anodines.

Mélancolie hugolienne
Victor Hugo, qui a le sens de la maxime et de l’oxymore affirme dans Les Travailleurs de la mer que : « La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste ».
(Mardi 27 mai 2025)



Billet d’humeur

Les montagnes russes

Impératrice de Russie, Catherine II (Stettin, 1729-Tsarskoïe, 1796) adorait s’amuser et divertir ses proches et ses invités. Dans sa résidence de campagne d’Oranienbaum (rebaptisée Lomonosov en 1948), près de Saint-Pétersbourg, elle avait fait installer par le mécanicien et ingénieur Andreï Nartov un complexe attractif comprenant sur une distance de 532 mètres et à une hauteur de 20 mètres trois pistes de glissade (de six mètres de large chacune) et des galeries couvertes (longeant la piste centrale). Glissades et cabotage se déroulaient sur des luges et des chariots sculptés et dorés à l’or que l’ingénieur avait conçus sous la forme de chars triomphaux, gondoles et animaux sellés. La colline de glisse s’intégrait dans un immense domaine où l’architecte italien Antonio Rinaldi (1710-1794) édifia le palais de l’empereur Pierre III (1728-1762) avant d’exercer ses talents au profit de la Grande Catherine (palais Chinois et de l’Opéra, pavillon de Glace). Inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, l’ensemble des palais, chapelles, musées, parcs et jardins d’Oranienbaum a bien résisté au temps. Ce n’est pas le cas des installations de glisse dont il ne subsiste aujourd’hui que le pavillon bleu d’où partait encore en 1801 le gigantesque « grand huit ». Le pavillon de la colline abrite désormais un musée d’art et d’histoire. En 1814, lorsque Napoléon est contraint d’abdiquer, les cosaques fêtent l’événement en installant au faubourg des Ternes la première « glissade à la russe » : la capitale en comptera sept. Ces attractions disparaissent carrément dans les années 1820. Les Américains reprennent le concept du « grand huit » à la fin du XIXe siècle au moment où les forains français renouent avec les « montagnes russes ». Les moscovites ne tardent pas à ressortir les traîneaux pour glisser du haut en bas de collines qu’ils nomment… « les montagnes françaises » !



 

Lecture critique

Idylle chez les malentendants avec Brigitte Aubonnet

Imaginez un monde où la frappe d’un marteau-piqueur fait le bruit d’un bourdonnement d’abeille… C’est le monde d’une adolescente sourde de 15 ou 16 ans qui se raconte dans « C’est écrit sur ses lèvres », de Brigitte Aubonnet (Douai, 1954), romancière et orthophoniste*. Valériane est amoureuse de Ludo, également malentendant. Leurs parents n’apprécient guère l’idylle, sans doute parce qu’ils sont davantage préoccupés - polarisés à vrai dire - par les conséquences sociales de la surdité de leurs enfants. Et les avis des deux couples divergent quant au choix de la méthode éducative à suivre. Deux formules sont actuellement proposées : l’une dite « oraliste » est orientée sur l’acquisition ou le perfectionnement de la seule langue orale, l’autre, « bilingue », utilise à la fois la langue orale et la langue des signes français (LSF). Aujourd’hui, en France, sur les sept cent mille enfants et adolescents souffrant de déficience auditive, quatre cent mille (près de 60 %) présentent un déficit auditif léger ou moyen. À certains, les sourds moyens, l’appareillage apporte une amélioration manifeste de l’écoute, à d’autres, les sourds profonds, la prothèse auditive ne délivre qu’une aide limitée mais, depuis de nombreuses années, l’implant cochléaire apporte aux personnes sourdes profondes une meilleure perception du monde sonore environnant. ».
Outre l’accompagnement aux séances des thérapeutes (orthophoniste, audioprothésiste, oto-rhino-laryngologue), le souci premier des parents est de maintenir dans leur foyer respectif la meilleure communication avec Valériane et Ludo. Ce qui ne va pas sans controverses, disputes et difficultés de toutes sortes, des circonstances tout à fait ordinaires au sein de familles où les enfants, les adolescents en particulier, ne sont pas affectés d’une baisse de l’acuité auditive. La vie des deux jeunes amoureux a ses hauts et ses bas, certes, mais Valériane ne voit que le bon côté des choses. « Le prof de SVT [Sciences de la vie et de la Terre] est vraiment cool, raconte-t-elle. Tellement cool qu’il a rasé sa moustache quand je lui ai annoncé que j’étais sourde et que c’était un terrible cache devant les lèvres. » Elle confie avoir harcelé ses parents pour prendre des cours de harpe : « Ils croyaient que j’étais devenue folle. Ils ont eu peur que je sois déçue face à la difficulté. Une sourde qui joue d’un instrument ! Ils pensaient que c’était une lubie qui me ferait souffrir ». Et plus loin : « Mon amie éternelle, Une image contenant personne, Visage humain, habits, arbre  Description générée automatiquementma best, c’est ma harpe. Elle est grande dans mes bras, elle vient se nicher au creux de mon épaule. Avec elle, nous sommes dans la même bulle. J’oublie tout. Elle chante dans mes oreilles et nous respirons d’un même souffle. Mes doigts ont appris à faire parler les cordes. Les vibrations du bois irradient mon corps d’un plaisir sans limite ». Une tendre complicité lie Valériane à son frère Thomas qui cache difficultueusement son homosexualité. Pareillement optimiste, Ludo est un battant : il envisage de créer une association de sourds accueillant les profils les plus divers sans la moindre exclusion. Le samedi après-midi, il écourte les réunions avec ses potes de l’association « Les sourds qui s’entendent » pour venir la retrouver : « C’est magique, souffle-t-elle, surtout quand il fait danser ses mains pour me dire je t’aime ».

Brigitte Aubonnet © Photo X, droits réservés

  • C’est écrit sur ses lèvres, par Brigitte Aubonnet, éditions Le Muscardier, collection Rester vivant, 80 pages, 2018.
* Romancière et nouvelliste, Brigitte Aubonnet dirige la revue en ligne Encres vagabondes à laquelle j’ai l’avantage de participer. J’y ai d’ailleurs chroniqué, dans les « Papiers collés » de l’automne 2015, certaines de ses nouvelles réunies sous le titre « Violences » (éditions Le bruit des autres, 176 pages, 2014).


 

Portrait

Mathurin Méheut, peintre et ethnologue de la mer

Il me paraît réducteur de limiter la seule Bretagne à l’inspiration de Mathurin Méheut (Lamballe, 21 mai 1882-Paris, 22 février 1958). Fils de menuisier, le peintre et dessinateur est très tôt accaparé par la mer qui le fascine. Il le dira le 27 octobre 1956 à l’Académie de marine qui l’accueille officiellement en son sein : « Dès mon enfance j’ai subi l’attraction de l’océan, j’ai passé de longues journées sur les grèves bretonnes, la mer m’offrait la profusion de ses lumières, de ses couleurs insaisissables, propres à décourager l’effort du peintre. Je devais y consacrer ma vie. » Dans ses sujets armoricains, il s’attache à évoquer, non pas seulement la Bretagne des pardons ou du folklore, mais celle du travail, des pêcheurs de goémons, des sauniers ramassant le sel, de ces femmes et de ces hommes dont il raconte, à la manière d’un ethnologue, la vie et les activités dans de nombreuses toiles, dessins, aquarelles et illustrations, gravures, sculptures, grès, faïences et porcelaines. Le 14 juin 1921, il est cérémonieusement reçu dans le cercle des peintres du département de la Marine, une reconnaissance officielle qui le touche particulièrement tant elle rend un bel hommage aux artistes qui ont consacré leur talent à la mer, aux gens de mer et à la marine.

Des recherches alliant l’art aux sciences
Après les beaux-arts de Rennes, il s’inscrit en 1902, à Paris, à l’École nationale des arts décoratifs et à l’École normale d’enseignement du dessin (école Guérin) où professe le célèbre affichiste et architecte Eugène Grasset (1841-1917). L’enfant des Côtes-d’Armor est particulièrement doué dans la précocité de ses aptitudes et il est si ambitieux qu’il gagne une première entrée au Salon des artistes français en 1906 : rendez-vous compte, l’élève n’a que vingt ans ! Pour assurer son ordinaire et poursuivre ses études, il livre des illustrations à la revue Art et Décoration. Le revuiste, Émile Lévy (1861-1916), est l’un de ses premiers propagandistes ; il lui demande notamment d’étudier le potentiel décoratif de la flore et de la faune marines. À ces fins, il séjourne à Roscoff où il fréquente assidûment, de 1910 à 1912, le laboratoire de biologie marine qui étudie les écosystèmes côtiers. Plusieurs centaines d’aquarelles et de dessins témoignent de ces recherches intensives et de celles effectuées sur l’île de Batz, des œuvres qui seront partiellement publiées dans deux ouvrages scientifiques de référence, Étude de la mer et Faune et flore de la Manche et de l’océan (1913). En 1914 lui échoit une bourse de voyage dite du « Tour du monde », bourse offerte par la fondation du banquier et philanthrope français Albert Kahn (1860-1940) qui lui permet de séjourner au Japon, aux Indes et à Ceylan avec Marguerite Rouja (1880-1966) qu’il a épousée en 1905 et qui lui donnera une fille, Maryvonne (1908-1992). De nouveaux horizons marins s’offrent ainsi au dynamisme et à la vivacité de son trait. Il doit cependant écourter son périple en raison de la déclaration de guerre le 3 août 1914.

Un artiste aux multiples techniques
L’œuvre peint et dessiné du soldat (nommé lieutenant en janvier 1917 à l’état-major de la Ire armée) témoigne de l’humanisme de l’artiste et de l’enfer des tranchées. « Pendant la première année de guerre, nous apprennent Denise Delouche, Anne de Stoop et Patrick Le Tiec
*, dans le livre biographique "Mathurin Méheut", la majorité des œuvres, qui sont envoyées à sa femme pour qu’elle les mette en sûreté, ont trait à son cadre de vie et au quotidien du soldat. […] En quatre ans, le combattant envoie un millier de lettres à sa femme, dont près de deux cents sont illustrées » : « Il prend ainsi l’habitude de dresser en marge du texte un petit croquis de sa position, d’un guetteur, d’une arme, d’un véhicule, à la plume, au crayon ou à la gouache, sur le support dont il dispose, page d’agenda, cahier d’écolier, papiers à lettres… ».
La boulimie intellectuelle et plastique de Mathurin Méheut ne connaît pas de limites tant il explore simultanément une multiplicité de domaines et de techniques. Ainsi il exécute plusieurs panneaux décoratifs pour des paquebots de la compagnie de navigation des Chargeurs Réunis, des Messageries maritimes et de la Compagnie générale transatlantique. Il collabore dès 1919 avec la faïencerie Henriot à Quimper et réalise des projets de décoration en céramique pour la manufacture de Sèvres. Il excelle aussi dans la pratique du burin : le graveur illustre des écrivains de grands formats, tels Alphonse de Châteaubriant (La Brière), Colette (Regarde), Maurice Genevoix (Raboliot), Jean de La Varende (À ciel ouvert), Anatole Le Braz (Le Gardien du feu), Florian Le Roy (Pays de Bretagne) et Pierre Loti (Mon frère Yves). On lui doit aussi des cartons de mosaïques, de tapisseries (pour la manufacture des Gobelins) et de vitraux. Pédagogue scrupuleux, il a enseigné à l’école Boulle (en 1912 et de 1919 à 1928) ainsi qu’à l’école Estienne (en 1921). Durant de nombreuses années, une de ses élèves, Yvonne Jean-Haffen, l’accompagnera dans ses travaux. En 1925, il participe à l’Exposition des arts décoratifs de Paris, à l’Exposition coloniale de 1931 et à l’Exposition internationale de 1937. Il expose ses œuvres au pavillon de Marsan en 1914 et 1921, et à la galerie Charpentier en 1931. Ouvert en juin 2022 à Lamballe, le musée Mathurin-Méheut rassemble une grande partie de son œuvre ; labellisé « musée de France » en 2024, l’institution doit beaucoup à la société des Amis de Mathurin Méheut (créée en 1959 par la femme du peintre), une association qui compta parmi ses premiers soutiens René Pléven, garde des sceaux, ministre de la justice.

Mathurin Méheut devant un décor forestier, peut-être destiné à
un paquebot, le Normandie ou le Georges Philippar.

© Photo des archives du musée Matherin Méheut de Lamballe.

Pour dormir…, encre et aquarelle, 21,6 x 16, 8 cm
Rennes, bibliothèque municipale, fonds Pollès
(lettre de guerre illustrée de Mathurin Méheut).

  • Mathurin Méheut, par Denise Delouche, Anne de Stoop et Patrick Le Tiec, éditions Ouest-France, 380 pages, 2020. En couverture : Les Grands Filets, caséine sur toile, 140 x 190 cm, collection particulière.

* Denise Delouche (1933-2024) était historienne de l’art et universitaire, Anne de Stoop, historienne de l’art, et Patrick Le Tiec, docteur en histoire de l’art et en archéologie.



 

Varia : de l’influence des artistes femmes dans l’art contemporain

« C’est un des changements majeurs depuis les années soixante-dix que la venue au premier plan du regard féminin dans l’art, l’apparition de plusieurs générations d’artistes femmes.
« Le féminisme militant, avec ses intransigeances et ses excès, cherchait à dénoncer les canons esthétiques masculins, le regard mâle dominateur en leur opposant une parole féminine et des thèmes proprement féminins. Il y avait, il faut le dire, beaucoup de chemin à rattraper.
« Depuis les années quatre-vingt, on ne peut plus parler seulement d’art féministe mais d’art tout court. Les artistes femmes ont investi tous les domaines de la création, tout particulièrement les médiums neufs, comme la photographie et la vidéo, qui étaient moins marqués par la présence des hommes.
« Leurs interventions touchent tous les domaines.
« D’abord celui du regard. Pendant longtemps les femmes ont été censées ne pas regarder, n’être pas "voyeuses" - il y a toujours de nombreux pays où on leur interdit de sortir et d’avoir accès au spectacle de l’espace public -. Or, il y a un voyeurisme féminin, une attention au détail, aux points d’accrochage du désir.
« L’art d’Annette Messager (France, 1943), fait de découpages, de prélèvements sur le réel, de collections et de petits trésors de voleuse et de collectionneuse, est une caricature ironique, mais, tout autant, une libération de ce regard fragmenté, de ce regard de côté, qui s’approprie les objets en douce.
« La prise de parole féminine peut concerner aussi les grands enjeux. L’art moderne a été l’art des manifestes, un art affirmatif et engagé qui énonçait catégoriquement ce qu’il pensait avoir à dire sur le monde.
« Un travail comme celui de Barbara Kruger (États-Unis, 1945), qui utilise tous les moyens de la communication et de la publicité en les retournant (panneaux, affiches), introduit une parole féminine non péremptoire dans un médium foncièrement péremptoire. Dans une œuvre de 1986, il nous est dit que nous n’avons plus besoin de héros. Nous en avons tant eu et ils nous ont tant abusé(e)s… Le message est aussi celui de la banalité de la vie et de la communication ordinaire. Barbara Kruger cherche à dérégler les mécanismes de la communication en y introduisant le je ou le nous de la parole féminine.
« Le cas de Louise Bourgeois est encore différent. Il s’agit là d’une artiste d’une ancienne génération (France, puis États-Unis, 1911), fortement marquée par le surréalisme et par les recherches formelles de la sculpture des années 1950-60, qui est parvenue à y inscrire une sensibilité et des modes de perception fondamentalement féminins, ancrés dans les obsessions autobiographiques. Il y a chez Louise Bourgeois quelque chose de profondément vivifiant et scandaleux : sans arrière-pensée, elle crée des œuvres fortement marquées érotiquement et fantasmatiquement, à la manière dont les hommes ne se sont jamais gênés pour le faire. Elle a, pourrait-on dire, la même impudence. Et ce sens, sa reconnaissance aujourd’hui marque une étape importante : l’arrivée à l’égalité de parole et de pratique. »
Dans « Le regard des femmes », issu de « L’art contemporain », d’Yves Michaud (professeur à l’université de Paris I), Documentation photographique, bimestriel n° 8004, 64 pages, août 1998, La Documentation française.


Carnet : la belle attraction de l’affinité
La guerre finie, l’écrivaine française d’ascendance azérie Umm el Banine (1905-1992) ne cessera de correspondre avec l’écrivain Ernst Jünger (1895-1998) qui lui demande instamment : « Gardez-moi votre amitié en ce temps où l’on n’a pour appui que les rares personnes demeurées humaines » (Lettre du 18 juin 1945).

La pensée se murmure
Je m’interdis de ne pas tirer les conséquences politiques de ce que je pense. Mais je n’y réussis pas toujours. Il est tellement désagréable que votre pensée soit portée par la publicité, à l’exemple de certains débats télévisés. L’écrivain japonais Ryõtarõ Shiba (1923-1996) en avait fait son slogan : « Je ne tiens pas à ce que ma pensée soit portée par des haut-parleurs, soulignait-il. Sinon, on tombe dans le monde de la bande dessinée. »
(Vendredi 30 mai 2025)

Les pages roses du Larousse
J’aime retrouver certains récits de mes années lycéennes consacrés à la mythologie grecque. Comme les pages roses de mon vieux Larousse, cette mythologie continue à fleurer bon l’humanisme.

Stevenson intime
La naïveté de Robert Louis Stevenson (1850-1894) est touchante. Fin psychologue des états d’âme éprouvés à l’adolescence, il fut un piètre peintre du cœur féminin. « S’il aima les femmes et fut aimé d’elles, il resta fixé, en son horloge intérieure, à l’instant de crainte et d’étonnement d’un gamin qui part à l’aventure », dit joliment de lui le romancier Michel Braudeau (Niort, 1946).
(Mardi 3 juin 2025)



Billet d’humeur

L’équerre et le compas

Si les francs-maçons s’appellent ainsi, c’est en raison… des maçons, regroupés au Moyen Âge en une confrérie qui disposait de loges dans les bâtiments annexes à l’édifice qu’ils construisaient. La franc-maçonnerie a conservé le vocable pour désigner le lieu de ses réunions de même qu’elle a gardé, pour emblèmes, certains instruments à l’usage du maçon, tels l’équerre et le compas, la pierre brute et la pierre cubique. En outre, l’initiation dans cet ordre à caractère mutualiste et philanthropique observe plusieurs degrés dont les trois premiers, apprenti, compagnon et maître, sont les grades des prétendants aux techniques du bâtiment aux XIIe et XIIIe siècles. Selon Cécile Révauger, historienne à l’université Bordeaux Montaigne, il s’agit de « faire un parallèle entre la rectitude, la droiture de l’individu et la règle. On va même parler de géométrie morale. Et ça, c’est l’esprit très rationnel des Lumières. » De nos jours, la franc-maçonnerie n’est plus très secrète, au moins dans certaines de ses manifestations extérieures, même si on rencontre, dans la littérature maçonnique, des allusions répétées à des traditions et connaissances venues d’Orient et transmises par une série de Sages, tels Pythagore, Moïse, Zoroastre ou Jésus. Les francs-maçons disent œuvrer à la construction d'un temple idéal et métaphorique (en référence au temple du roi Salomon, personnage biblique), sanctuaire d’une société rationnelle, où les individus deviennent libres et éclairés, à l'image du profane intronisé qui trouve la lumière lorsqu’on lui retire le bandeau qui lui couvre les yeux pendant la cérémonie. Seules conditions exigées pour y accéder : être érudit, fréquenter les réunions au moins une fois par mois, savoir lire et écrire. Les questions étudiées dans les ateliers maçons témoignent d’un égal intérêt pour la fraternité universelle, la justice sociale, le progrès intellectuel et la liberté de pensée. La maçonnerie est le premier endroit où l’on accueille tous ceux qui n’ont pas la citoyenneté du pays où ils vivent : les juifs, les musulmans, les Noirs et les femmes en France par exemple. La franc-maçonnerie est apparue en Écosse et en Angleterre après la Grande Révolution de 1688, qui a mis un terme à la monarchie de droit divin. Et ce sont les Anglais qui l’ont exportée en France. Le 13 octobre 1721, le duc Jean de Montagu (1363-1409), grand-maître de la Loge de Londres, fondait à Dunkerque la première loge française. Les suivantes ont été instituées à Paris (1725) et à Bordeaux (1732). Constitué en 1773, le Grand Orient de France se plaît à revendiquer de belles victoires : « le suffrage universel avec Garnier Pages, l’abolition de l’esclavage avec Victor Schœlcher, la défense républicaine avec Gambetta, le socialisme avec Proudhon, la Commune avec Félix Pyat, la philosophie avec Littré, la médecine avec Raspail, les lettres avec Stendhal, la colonisation au sens le plus noble avec Savorgnan de Brazza, l’école avec Jean Macé et Jules Ferry, la laïcité avec Émile Combes ». Aujourd’hui, sur les quelque 5 000 000 de francs-maçons de la planète, 175 000 frères et sœurs français revendiquent leur appartenance, dans une vingtaine d’obédiences et 6 000 loges, à l’exemple de Louis Armstrong, Simon Bolivar, Casanova, Rudyard Kipling, Le Corbusier, Rouget de Lisle, George Sand, Montesquieu, Tolstoï, John Wayne, Achille Zavatta et Mozart qui a dédié son ultime opéra, La Flûte enchantée, à la franc-maçonnerie en 1791.



 

Lecture critique

Quand Marie NDiaye scelle un pacte avec des sorcières

« Je savais pourtant, par ma grand-mère qui me l’avait confié lorsque j’étais enfant, que ma mère était capable de voir, dans une clarté et une précision inouïes, tout ce qu’elle désirait sans le moindre effort, pleurant de rares larmes de sang pâle, et qu’elle aurait même su fabriquer des sortilèges, envoûter et désenvoûter, pour peu qu’elle eût admis que l’irréprochable employée d’une importante compagnie d’assurances qu’elle tâchait d’être depuis vingt-cinq ans pût renfermer, sans malhonnêteté ni dommages, une enchanteresse de grande volée. Mais elle le cachait soigneusement et s’évertuait à se tromper elle-même en feignant de n’avoir pas le moindre don. »… La sorcellerie transmise de mère en fille ? L’idée a d’emblée aiguisé ma curiosité d’autant qu’elle me rappelait des tas de récits lus dans l’intimité de mon îlot familial du Pas-de-Calais natal, réminiscences adolescentes croisées des décennies plus tard avec les témoignages de griots et de chamans entendus lors de mes séjours d’enseignant en Afrique et au Moyen-Orient. Lucie, la narratrice du sixième roman de Marie NDiaye (Pithiviers, 4 juin 1967) est une sorcière dont les pouvoirs se sont émoussés ou corrompus. Bien qu’il déroule sa trame de nos jours à Châteauroux, Bourges, Orléans et Poitiers, « La Sorcière » plonge le lecteur dans un monde irréel, fantastique et onirique, où des femmes pleurent des larmes de sang, où des enfants se métamorphosent en corneilles, tandis que des épouses trompées changent leur mari volage en escargot ! Lucie n’a pas la part belle, délaissée par Pierrot, son mari, et méchamment observée et injustement critiquée par ses deux filles, jumelles, Maud et Lise qui ont rejoint avec une légèreté désarmante - hérédité oblige - l’immémoriale procession des femmes aux pouvoirs occultes. Plus opportuniste qu’amicale, sa voisine Isabelle l’épie et l’envie tout à la fois, guettant le moindre faux pas et espérant la déveine de sa confidente. L’essentiel de l’intrigue se passe à Châteauroux, dans un lotissement pour classes moyennes où la plupart des résidents crèvent d’ennui, de solitude et d’une sourde violence sans s’en rendre compte le moins du monde. Entre roman noir et conte sans morale, l’originalité du sujet n’a d’égale que la singularité de l’écriture qui jette un sort à la grammaire et à la conjugaison. L’écrivaine use d’un langage aussi coruscant que déjanté qui sied bien à l’étrangeté de nombre de ses histoires, romans ou pièces de théâtre, un langage inimitable qui la rend somme toute inclassable parmi les nouveaux littérateurs.
Née d’un père sénégalais et d’une mère française, elle a commencé à écrire vers 12-13 ans. Elle a effectué ses études primaires et secondaires en France, a étudié la linguistique à la Sorbonne et a été pensionnaire de la Villa Médicis. Une enfance dans un pavillon de la banlieue parisienne, privée de son père, qui a quitté le domicile familial quand Marie était encore bébé. Avec des vacances en Beauce, région d’origine de sa mère enseignante, elle a été élevée avec son frère aîné Pap - devenu historien, maître de conférences en sciences sociales (à l’EHESS). Son entrée en littérature date de 1984, avec la publication de « Quant au riche avenir », aux éditions de Minuit. Avec Jean-Yves Cendrey (Nevers, 1957), son mari, écrivain lui aussi, et leurs trois enfants, elle a déjà déménagé de nombreuses fois, de l’Espagne à l’Italie, aux Pays-Bas, de la France à l’Allemagne, toujours en quête de nouvelles racines, de nouvelles expériences du langage et de la pensée.

Marie Ndiaye © Photo François Mantovani

  • La Sorcière, par Marie NDiaye, éditions Gallimard/éditions de Minuit, collection Folio, 176 pages, 2024 ;
  • Quant au riche avenir, par Marie NDiaye, les éditions de Minuit, 120 pages, 1985.


 

Portrait

La leçon de paysage d’Olivier Domerg

On sait depuis belle lurette que la poésie n’a jamais été l’acte d’ordonner en une certaine métrique les syllabes de vers diversement groupés, avec des rimes masculines, féminines, des e muets compensés par la voyelle suivante, la césure au sixième pied, bref un étouffant formalisme. Avec Olivier Domerg (Orléans, 1963), vous oubliez toute logique : vive les chemins creux, les pistes tourmentées, les déserts aux replis montueux ou les forêts privées de sentiers, des lieux improbables où l’on n’a pour s’orienter que la propre boussole de son intuition ! L’homme a fait sienne la philosophie de Saint-John Perse : « La poésie est d’abord mode de vie. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni l’amour de la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation qui toujours déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. » Très tôt, Olivier Domerg a créé son espace, découvert ses Indes, établit ses demeures et ses affûts au cœur du PAYSAGE. Dans « La Verte traVersée » qu’il publie avec les photographies de Brigitte Palaggi, il donne à voir et à penser les monts méconnus du Cantal qu’il parcourt à la manière d’un géographe qui serait toqué de poésie, de littérature et d’art.

Bleu, gris, vert
À l’observateur attentif, le paysage dévoile les interactions entre les fluides, air et eaux, les éléments vivants, végétations et sols, qui constituent le cadre de vie de la société humaine. Il doit presque tout à l’homme, qui inlassablement remodèle son environnement. Pourtant, dans les années 30, quand le géographe Gaston Roupnel compare notre pays à une « clairière culturelle », celle-ci n’a pratiquement pas changé depuis les temps originels : « Les mêmes lisières boisées l’entourent, estime-t-il, et les mêmes chemins la parcourent ». Plus radical, le révérend Musgrave, pasteur et aquarelliste anglais, assimile notre pays à une couleur, le bleu : « Il y a dans ce pays plus de bleu que dans n’importe quelle autre région au monde », s’étonne l’ecclésiastique, contemporain de Flaubert. Quelques années plus tard, Henry Miller est singulièrement impressionné par les qualités du gris français : « En France, la gamme des gris paraît sans fin. » L’or des genêts, les hêtres mauves, les lauzes quasi bleues émeuvent aux larmes le voyageur de « La Verte traVersée », mais le plus bel éloge est réservé au formidable échantillonnage de verts qui cadastre bocages et prairies du pays cantalou :

Investir en vue d’un chantier prochain
– De l’élire comme « futur jardin » –,
Tellement tu avais été conquis
Par une prime incursion, en son sein ;
Émerveillé, d’emblée, par ce pays,
Ravi par cette « vérité du vert »,
Ses gradations chaudes et insensées ;
L’intensité des formes, des matières
Cette beauté effarante qui é-
Manait (Manet ?) d’un Tout, perçu comme unitaire

Une rosée intemporelle et vivifiante
La leçon de paysage donnée ici est inaugurale, catégorique, intime : le vrai paysage est celui qui est parcouru, qui laisse des traces. Il est relié à nos cinq sens. Mis en éveil par les mondes vivants, nos sens nous fournissent nos repères essentiels : chênes, frênes, peupliers noirs, érables champêtres ou pruniers sauvages, marmottes, chamois, merle de Roche et arabette des Cévennes, crépis mous, épervières piloselles, saxifrages et marguerites sans oublier les bâtis du paysan, hameaux, fermes et burons, qui sont autant de lieux de mémoire. Dans tout paysage, l’espace et le temps sont indissociables et indispensables à garantir la mémoire du lieu et sa beauté. Né des notes du poète et des clichés de la photographe, un corpus de 453 dizains disposés deux par deux, en chicanes, en vers décasyllabiques, à rimes et demi-rimes, brosse et détaille les traversées épiques du Cantal des deux complices, de Saint-Flour à Riom-ès-Montagnes via Murat. Olivier Domerg y montre une curiosité d’encyclopédiste, une rectitude de botaniste et la fringale des échappées buissonnières. Discontinue, coruscante, tavelée de calembours et de sautes d’humeur, son écriture en dérive. Elle désigne sans ambages l’affection du poète pour certains de ses pairs, Jean Giono, Gil Jouanard, Michel Leiris, Francis Ponge et Pierre Vinclair à qui l’ouvrage est dédié. Nous comprenons pourquoi l’encre de cette Verte traVersée est de celles qui ne sèchent pas, gorgée d’une rosée intemporelle et vivifiante.

 Brigitte Palaggi et Olivier Domerg © Photo X, droits réservés

  • La Verte traVersée, par Olivier Domerg, photographies de Brigitte Palaggi, L’Atelier contemporain - François-Marie Deyrolle éditeur, 312 pages, 2022.


 

Varia : le « pinard » entre à l’Académie

« Tout comme un maréchal victorieux, un maréchal dont le képi serait orné de feuilles de vigne, le "pinard" est entré à l’Académie française.
« Pour extraordinaire qu’elle paraisse, la nouvelle est vraie. La semaine dernière, de graves messieurs qui composent la commission du dictionnaire, et pourquoi ne pas les nommer ? MM. Doumic, Lavedan, Bédier, Bourget, de Régnier et Hermant ont décidé son incorporation dans le beau langage. Ils lui ont même accordé les honneurs d’une citation qui figurera désormais sur son état civil. En voici le texte :
« Vin que l’on tire d’un plant de vigne nommé pineau. En terme militaire, se dit de toute espèce de vin.
« Après avoir été honoré par tous nos bataillons, le pinard était digne de l’honneur que lui fait l’illustre compagnie. Pour tout le courage qu’il a versé dans le cœur des combattants, il mériterait même un prix de vertu. Mais chaque chose en son temps. Pour l’heure, il ira prendre place dans le dictionnaire, bien sagement, comme un nouveau venu qui ne connaît pas encore les usages de la maison et qui se sent gêné avec ses mains poisseuses et ses godillots couverts de boue.
« Mais ne sois pas surpris, mon brave pinard ! Tu es bien chez toi, parmi tous ces mots que tes frères, les hommes, ont forgés, au cours des siècles, pour se mieux comprendre, pour chanter leurs amours et leurs souffrances. C’est vrai que tu enrichis la langue. Entre nous, tu lui devais bien cela : tu l’as rendue si souvent pâteuse ! […]
« La reconnaissance des poilus envers le pinard ne s’éteindra pas. Au pinard, de tous les crus et de toutes les cuites, les combattants seront fidèles. De nos jours, le pinard figure à la première place de nos banquets et ne contribue pas peu à l’enthousiasme et à l’entrain de nos congrès.
« Comme nous, le pinard a fait toute la guerre et dans le rang. Il s’est mêlé au sang des blessés et des mourants. Il fut à Verdun et sur l’Yser. Il était de tous les combats. C’est un héros…
« Et comme dit B. Gonia, si le pinard a été journellement évacué, ce fut toujours malgré lui !... »
Extrait de « Le Pinard des poilus - Addictions : Plaisir, Passion, Possession », de Thierry Fillaut (professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bretagne Sud), éditions Le Manuscrit, 137 pages, 2014.


Carnet : misanthropie
Lorsqu’il déclare : « Je m’intéresse à n’importe qui, sauf aux autres », Frédéric Serva (Ardennes, 1960), l’auteur du « Parfum des vagues qui viennent mourir sur la plage, un soir d’hiver frileux », fait sienne une phrase de Cioran.

Une poésie libérée des mots
Allez savoir pourquoi après avoir planché sur l’analyse de « La Verte traVersée » d’Olivier Domerg, je songe à ce qu’André Malraux disait à l’écrivain américain Frederic Prokosch (1906-1989) à propos de la poésie : « Au bout d’un moment, les mots ne sont plus rien que des épaves. Seule reste la poésie, composée de mots, mais libérée des mots ».

Portrait
Portraiturant le personnage de ma biographie, je veux à tout prix montrer l’homme qu’il fut, à la fois plein de passion et d’ironie, toujours gai, ou plus certainement adepte du rire et des bons mots. Mais je cherche surtout à suggérer, entre les lignes, quelques douleurs profondes, comme il y en a forcément dans toute vie.

Sirine et Nabokov
C’est en russe que le jeune Nabokov (1899-1977) écrit ses poèmes, son premier amour, Machenka (publié à Berlin en 1926), prenant le pseudonyme de Sirine, du nom d’un oiseau de paradis fabuleux. Créature mythologique slave, elle a la tête et le buste d’une jolie femme et le corps d’une sorte de hibou.
(Vendredi 13 juin 2025)



Billet d’humeur

51 ricochets d’affilée !

Tenter de faire ricocher un galet plat sur un plan d’eau est un jeu mécanique pas aisé pour tout le monde. Quand il entre en contact avec l’eau, le galet se trouve pris entre deux possibilités. Si la puissance de gravitation l’emporte, il coule ; si, au contraire, la force de poussée l’emporte, il rebondit, avec une vitesse légèrement inférieure. S’il rebondit, ce n’est pas à cause des frottements de l’air, négligeables en fait, mais en raison du contact avec l’eau. Perpendiculaire à la surface du galet, la force de poussée le fait rebondir (grâce à sa composante verticale) en même temps qu’elle le ralentit (en raison de sa composante horizontale). Les scientifiques du laboratoire de physique de la matière condensée et des nanostructures de Lyon et de l’institut de recherche sur les phénomènes hors-équilibre de Marseille étudient la question afin d’en savoir plus sur l’art et la manière de multiplier les rebonds. Sachant que les lois de la mécanique des fluides prévoient que la réaction de l’eau sur un caillou est proportionnelle au carré de sa vitesse et à la surface de contact entre le caillou et l’eau, les physiciens ont multiplié les expérimentations visant à mieux connaître le rôle clé joué par les angles : l’angle d’attaque entre la trajectoire du galet et l’eau et l’angle d’incidence entre la surface du galet et cette même eau. Ils ont ainsi découvert l’existence d’un angle d’incidence « magique » de 20°, pour lequel les chances de ricochets deviennent maximales. Au XVIIIe siècle, Lazzaro Spallanzani (1729-1799) se basait sur l’élasticité de l’eau pour expliquer les pierres qui rebondissent à sa surface. Aujourd’hui, le biologiste italien devrait revoir sa copie. Il apprendrait que l’Américain Russell Byars, un ingénieur de 43 ans, a réalisé en 2017 le meilleur score mondial avec une pierre qui a parcouru près de 76 mètres au-dessus de la rivière Allegheny, à Franklin, en Pennsylvanie, et a rebondi 51 fois sur l’eau.



 

Lecture critique

Il était une fois le zéro par Antoine Houlou-Garcia

On imagine mal pourquoi l’invention du zéro est considérée par les scientifiques comme un pas de géant dans l’histoire des mathématiques et de la pensée humaine. Lauréat de la médaille Fields en 1966, l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle, Alexandre Grothendieck estime que « le zéro est l’image même de la simplicité des mathématiques qui échappent parfois aux meilleurs mathématiciens lorsqu’ils laissent de côté la créativité pour tomber dans une forme de productivité aveugle. Le zéro apparaît alors comme le signe de l’émerveillement. »
Le premier zéro a été introduit vers 300 après Jésus-Christ par Jamblique, un philosophe et mathématicien grec, dans la cité d’Apamée, dans l’actuelle Syrie. Mais le zéro dont nous avons hérité est officiellement né en 628 à Bhillamala, au nord-ouest de l’Inde, promu par Brahmagupta, l’un des plus importants astronomes et mathématiciens indiens. « Bientôt connus dans tout le monde arabo-musulman, explique Antoine Houlou-Garcia (Paris, 1987) dans son livre « Il était une fois le zéro », les chiffres indiens seront importés en Occident, en langue latine, autour de l’an mil mais sans succès. » Il faudra attendre le milieu du XIIe siècle pour qu’une double introduction du zéro aboutisse enfin en Occident : grâce à l’influence des travaux d’Al-Khwãrizmî, mathématicien, géographe et astronome persan qui est à l’origine du mot « algorithme », puis, à partir de 1202, consécutivement à la publication d’un ouvrage de Léonard de Pise, plus connu sous le nom de Fibonacci, « Liber abbaci » (Livre de calcul), un livre destiné aux grands marchands où l’auteur introduit le fameux zéro parmi les nombres indiens. Au fil des siècles, les nombres « indiens » sont devenus « arabes » dans l’esprit des gens, oubliant leur origine authentique et lointaine pour ne retenir que ceux qui en avaient transmis la numérotation.
« Aujourd’hui, le zéro n’est pas seulement un nombre, souligne l’auteur : c’est aussi une métaphore de la vérité, un symbole lié à l’ordinateur, un point de départ pour indexer les températures, et même une sorte de temps originel de l’Univers. » Évoquant la puissance des ordinateurs, il ne dissimule pas certaines difficultés liées à leur fonctionnement : « Ainsi, écrit-il, les erreurs de calcul sont un risque permanent (et incontrôlable) pour les ordinateurs quantiques. On estime que, face à l’ordinateur classique qui ne se trompe quasiment jamais (on utilise des processus de contrôle pour éliminer les erreurs potentielles de calcul), un ordinateur quantique se trompe au moins une fois sur mille. Or, avec la quantité immense des calculs qu’il effectue, cela fait un nombre d’erreurs gigantesque. » « Les recherches les plus récentes, ajoute-t-il, semblent néanmoins parvenir à corriger peu à peu ce problème, notamment en faisant tourner ces ordinateurs à des températures très faibles, avoisinant - 273°C, le "zéro absolu" de température. »

Antoine Houlou-Garcia
© Photo Samuel Kirszenbaum, droits réservés

  • Il était une fois le zéro, par Antoine Houlou-Garcia, éditions Alisio, 208 pages, 2023.


 

Portrait

Le chiffonnier sous l’œil d’Antoine Compagnon

Professeur de littérature française au Collège de France et académicien, Antoine Compagnon (Bruxelles, 1950) s’est intéressé à un des personnages de la rue parisienne au XIXe siècle, le chiffonnier. Un cycle de cours, un séminaire et un colloque ont rendu compte des longues et patientes recherches entreprises par l’écrivain pour livrer un portrait authentique de ce professionnel de la récupération et une analyse pertinente d’une fonction de l’économie urbaine assumée depuis la Restauration jusqu’à la fin du Second Empire. Un impressionnant corpus de sources littéraires et iconographiques soutient un livre précieux de la Bibliothèque illustrée des histoires de l’éditeur Gallimard, « Les Chiffonniers de Paris », agrémenté de 140 illustrations très diverses.

Au coin de la borne
Une hotte aux épaules, le crochet d’une main et la lanterne de l’autre, le chiffonnier médaillé (enregistré par la préfecture de police) ramasse au coin de la borne (là où l’on déposait ses ordures) tout ce qui traîne par terre, métaux, os, débris de faïence, tissus et affiches pour les recycler avant que les tombereaux n’évacuent le reste comme engrais vers les champs des maraîchers environnants ou à la décharge de Montfaucon, les actuelles Buttes Chaumont. « Ils étaient environ 5 000, explique Antoine Compagnon, faisant vivre 20 000 personnes par leur singulière industrie qui les conduit à trier tout ce qui est passible d’une seconde vie. » Anciens soldats (grognards) ou repris de justice, anciennes prostituées (un tiers étaient des femmes), certains des chiffonniers étaient devenus des indicateurs de police : piétons invétérés et inlassables flâneurs, ils savaient tout de la vie des Parisiens. L’âge d’or du chiffonnage commence au début des années 1820 : une gravure de Carle Vernet et Philibert-Louis Debucourt et une caricature de Nicolas-Toussaint Charlet représentent le personnage, une imagerie qui aiguise la curiosité de Charles Baudelaire et d’Honoré de Balzac. Le chiffonnage prend son essor après la révolution industrielle, distançant les autres petits métiers de la rue, marchands de peaux de lapins, décrotteurs, ravageurs, boueurs et autres vidangeurs. La souveraineté de l’exercice s’éteint à la fin des années 1870, lorsque la pâte issue du bois supplante la pâte de chiffon dans la fabrication des papiers.

Philosophe du ruisseau ou diable chiffonnier
La période faste du chiffonnage, entre les années 1820 et les années 1870, « se trouve coïncider, remarque l’auteur, avec la vie de Baudelaire, de Gautier ou d’Hugo, tout en remontant à la Révolution afin de comprendre pourquoi le chiffonnier était prêt dès l’Empire à fournir un mythe moderne, la personnification postrévolutionnaire de la roue de la Fortune ». Figure emblématique du XIXe siècle urbain, créature légendaire de la voirie parisienne, le recycleur de chiffons passe aussi pour un philosophe du ruisseau, un diable chiffonnier, un chiffonnier littéraire ; il est sujet à une prolixité de caricatures, de chansons mais aussi de poèmes. Au nombre des nombreux artistes et littérateurs que l’auteur convoque dans son argumentaire, on se plaît à retrouver dessins et peintures des premiers, comme Honoré Daumier, Paul Gavarni, Jean-Jacques Grandville, Édouard Manet, Henry Monnier, Georges Seurat, Charles-Joseph Traviès, Henri Valentin et Carle Vernet, ainsi que les poèmes et proses de Walter Benjamin, Champfleury, Jules Janin, Louis-Sébastien Mercier, Alphonse Signol, Eugène Sue et Émile Zola. Le chiffonnage n’est plus mais sa mythologie a encore de beaux jours devant elle.

Antoine Compagnon © Photo X, droits réservés

  • Les Chiffonniers de Paris, par Antoine Compagnon, éditions Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 146 illustrations, 512 pages, 2017.


 

Varia : sur les pierres de la jetée…

Une image contenant texte, habits, plein air, arbre  Le contenu généré par l’IA peut être incorrect.« "Elle pouvait apercevoir la mer." C’est l’image de la jetée qui parvint à Pauline. La jetée de ce port normand où ses parents avaient eu une maison. Ils l’avaient vendue depuis et sa mère était décédée l’année suivante. Ils allaient dans cette maison, en séjour avec Pierre, puis durant les trois premières années de Benjamin. Celui-ci, lorsqu’on lui en parlait, faisait une moue désolée, il ne s’en souvenait guère, il était trop petit. Oui, la jetée, la maison. Maintenant tout lui revenait : l’odeur du varech, les bigorneaux qu’ils ramassaient, manquant de perdre l’équilibre sur les rochers avec leurs sandales en plastique transparent, les huîtres qu’ils achetaient au marché de bon matin et que Pierre ouvrait sur la terrasse avec une dextérité insoupçonnée. Les après-midis de pluie où ils faisaient le tour des brocanteurs, le bruit des gouttes d’eau qui frappaient le hangar de tôle de l’un d’entre eux. La bouteille de vin blanc qu’ils avaient attachée à une cordelette pour la baigner dans l’eau du port - il faisait chaud ce premier été ensemble. Pierre souriait tout le temps et elle aussi. Elle portait sa robe à bretelles bleu pâle et lui des chaussures blanches, en cuir très souple. Il versait le vin dans les deux verres qu’ils avaient emportés de la maison et le soleil se reflétait dans le liquide, il projetait des taches de lumière irisées sur les pierres de la jetée. Ils étaient seuls ce jour-là, les touristes n’allaient pas jusqu’au bout de la jetée, qui était longue et avançait loin dans la mer – peut-être aussi rebroussaient-ils chemin en apercevant la silhouette de ces deux amoureux, heureux, riant et qui s’embrassaient en maintenant leurs verres de vin au-dessus de leur tête. Peut-être ne voulaient-ils pas les déranger. Il lui suffisait de tourner le regard dans le petit vent qui balayait ses cheveux et elle apercevait la mer. Avec une légère brume de chaleur au loin. Pauline s’en souvenait maintenant, elle s’était dit que c’était un pic de bonheur. C’était ça : un pic de bonheur. Le sentiment d’une certitude rassurante : ses parents étaient en vie, ils avaient prêté les clefs de la maison, elle avait rencontré le merveilleux Pierre, ils avaient parlé de faire un enfant ensemble, de passer leur vie ensemble. Et à cet instant, il semblait que tous les jours à venir dans cette vie ressembleraient à celui-là : du matin au soir, les journées seraient pareilles à une longue et paisible existence, faite de lumière, de bonne humeur et de jolis projets. […] »

Antoine Laurain © Photo Jean-Philippe Baltel

Extrait de « La Dictée », d’Antoine Laurain (Paris, 1972), éditions Flammarion, 160 pages, 2025.

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