Retour aux sommaires
des Papiers collés
depuis le N°1


"Papiers collés"

Lectures de
Claude Darras


Note liminaire

J'ai repris la plume et l'encrier de mes "Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août 1923-24 janvier 1978).

À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations météorologiques des états d'âme du diariste.

Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés" saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait (d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)


Papiers collés n° 55 (Automne 2025)     Ouvrir en PDF :

Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Jabulani, le ballon fou
Un marathon claudélien
La fiancée de la tour Eiffel
Six villages morts pour la France
Lectures critiques :
Les itinéraires floraux des troupeaux en Provence
Les nouvelles d’un grand dramaturge, Anton Tchékhov
« Génie la folle » d’Inès Cagnati : une héroïne bouleversante
La connaissance des plantes à l’épreuve de la science
Portraits :
Les dessous de la Caisse des dépôts
La souveraineté de la nation en danger
Jean Hélion, un incorrigible chasseur d’images
Une histoire pratique de la typographie
Varia :
Les Ligures, une mystérieuse civilisation
Ferry-boat, César et Mille Sabords, la trilogie du Vieux-Port
« Je me rêve grisâtre comme un pin »
Une histoire d’honneur marchand à Marseille au XVIIIe siècle


Carnet : Ce lien invisible
La poésie, c’est ce lien invisible entre les hommes qui savent annuler leurs affaires personnelles, leurs goûts mineurs, et nourrir en commun cette âme en nous, dont on rougit parfois tant elle paraît importune à la plupart.
(Georges Perros, « Prose », 1950, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)

La grange du père Monier
J’ai tellement regardé le mur de la grange du père Monier, jadis, à Revest des Brousses !
Un mur avec tout plein de rides, de signes et de grimaces !
Un jour, les maçons ont taloché gueules et figures !
On devrait interdire les ravalements !
Rendre lisible le grouillement !
(Jules Mougin, Magma, atelier graphique, Metz, 1985)

Relecture impossible
Je n’ai pas relu mon premier roman « Destins croisés » (éditions Complicités, 2023). En fait, j’ai évité de le relire, de la même façon que, parfois, on s’abstient de regarder de vieilles photos de soi, non de crainte ou de tristesse, mais simplement parce que l’on ne souhaite pas se confronter à la bouleversante énigme du passage du temps.

Traditions sans frontières
Joseph Alessandri (1940-2017) et Guy Toubon (Marseille, 1931), les peintres qui m’ont proposé en leur temps d’écrire leur monographie s’accordaient à penser qu’ils devaient beaucoup aux Grecs, à Rome, à la Judée, pour le premier, à l’Italie, à la péninsule ibérique et jusqu’à New York, pour le second. Les traditions nationales se sont enrichies de ces greffes, tant les sensibilités se mêlent et s’entremêlent bien au-delà des frontières. C’est aussi l’avis de l’écrivain Jean-Marie Rouart (Neuilly-sur-Seine, 1943) qui prétend que « Manet a subi les influences de Zurbaran et de Murillo plus que celle de Corot dont l’Italie était la vraie patrie ; Monet s’est inspiré des estampes de Hokusai ; Hemingway a appris à écrire avec Tolstoï qui lui-même admirait Stendhal. »
(Vendredi 27 juin 2025)



 

Billet d’humeur

Jabulani, le ballon fou

La fabrication d’un ballon officiel de football nécessite des études théoriques et expérimentales très poussées. Solide sphérique dont l’enveloppe extérieure est constituée de 32 pièces de cuir (naturel ou synthétique), cousues entre elles, le ballon contient une vessie de caoutchouc gonflable. Pour qu’il réponde le mieux possible à sa fonction, son concepteur doit réaliser un polyèdre dont les différentes faces polygonales composent la plus parfaite symétrie. Les mathématiciens préfèrent parler d’un icosidodécaèdre, du grec ico pour « vingt », dodé pour « douze » et èdre pour « face ». Au-delà de l’esthétique de l’objet, l’ingénieur doit veiller au bon ordonnancement de ses composants pour éviter que le ballon ne parte dans des directions incontrôlées. La physique du vol d’un ballon de football n'est pas dénuée d’une certaine complexité. Lorsqu’un ballon vole, l’air exerce une résistance qui tend à le ralentir. Les physiciens vous diront que cette force est d’autant plus faible que la vitesse est minimale. Pourtant, lorsque le ballon ralentit progressivement et qu’une certaine vitesse est atteinte, une augmentation importante de la résistance est observée : c’est ce qu’on appelle la crise de traînée. La vitesse moyenne d’un ballon de football varie entre 80 et 100 km/h mais elle peut atteindre ou dépasser les 150 km/h. Milieu offensif, le Brésilien Ronny Heberson (Fortaleza, 1986) a inscrit sur un coup franc le but le plus rapide du monde, à 210,9 km/h, lors d’un match contre le club portugais de Naval, au Portugal, alors que le joueur brésilien portait le maillot du Sporting de Lisbonne. Selon la taille du ballon et la rugosité de sa surface, cette vitesse croit ou décroit. Pour un ballon Telstar (celui du Mondial de 1970 au Mexique) ou Al Rihla (Mondial 2022 au Qatar), elle est de l’ordre de 10 mètres par seconde. Quand un joueur frappe le ballon, sa vitesse initiale est souvent bien supérieure à cette valeur avant de diminuer progressivement. Lorsque le ballon atteint la vitesse critique, la résistance augmente brusquement et la trajectoire semble se briser, un phénomène que les gardiens de but connaissent bien et redoutent. Pour des ballons plus lisses, comme le Jabulani (le mot signifie « fête » en langue zoulou) choisi pour la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010, la crise de traînée intervient vers 14 mètres par seconde. De nombreux joueurs n’ont pas du tout aimé ce ballon en raison de l’imprévisibilité de son usage, à l’exemple du gardien brésilien Julio Cesar qui s’en est expliqué : « C’est terrible, horrible, on dirait un de ces ballons qu’on achète au supermarché ! ». Son compatriote, l’attaquant Robson de Souza dit Robinho (São Vicente, 1984) est tout aussi sévère : « Le type qui a conçu ce ballon n’a sûrement jamais joué au football ! ».



 

Lecture critique

Les itinéraires floraux des troupeaux en Provence

Dans la région circonscrite par la Provence, les Alpes et la Côte d’Azur, plus de 850 000 hectares de pelouses, de landes et de bois sont pâturés par des animaux d’élevage, moutons, brebis, vaches et chèvres principalement. Pelouses de Crau, garrigues des Alpilles, maquis des Maures, forêts de chênes verts et pubescents des arrière-pays, plateaux préalpins, bois de mélèzes et alpages du Mercantour abritent une intéressante flore pastorale que les botanistes et écologues du Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée (Cerpam) ont estimé à quelque 113 espèces, qu’elles soient herbes, fleurs, sous-arbrisseaux, arbres ou arbustes. Il faut savoir que sans les troupeaux, une grande partie de ces espèces disparaîtraient peu à peu des espaces où elles s’épanouissent : « Le pâturage est le gage de la diversité floristique des pelouses et des landes qu’il a façonnées dans le temps long », enseigne Laurent Garde, du Cerpam. Les éleveurs et les bergers savent pertinemment qu’il convient de nourrir le troupeau en respectant la ressource ainsi que le décalage de pousse des plantes au gré des alpages, afin de laisser à l’herbe, à la fleur ou à l’arbrisseau le temps d’effectuer leur cycle de croissance. Ces dispositions évitent un appauvrissement précoce de la flore et de la ressource en herbe. Ainsi certains milieux doivent être pâturés avec parcimonie, d’autres en revanche gagneraient à recevoir plus souvent les animaux. « Sans pâturage, souligne l’anthropologue, les graminées les plus vigoureuses et leur feuillage sec des années antérieures, qui ne se décompose que lentement sous notre climat méditerranéen, envahissent de plus en plus le tapis herbacé et étouffent les espèces plus rases, plus discrètes, souvent annuelles. Avant même l’embroussaillement, la diversité floristique se réduit si le pâturage n'en assure pas le maintien. »
En identifiant les espèces en question et en décrivant leurs caractères écologiques, sans omettre de souligner l’intérêt pastoral qu’elles présentent, les botanistes et rédacteurs de ce « guide pratique » nous introduisent « sur le chemin d’une restauration de l’histoire naturelle des paysages, depuis les alpages où prospèrent la gentiane ténue, le gnaphale couché et le saule herbacé, jusqu’aux plaines et garrigues de la Crau » selon les mots du botaniste Jean Ritter qui préface l’ouvrage. En parcourant les 300 pages du volume, le lecteur apprendra une foule de choses. Il saura désormais qu’une herbe nommée le nard raide fait éclore de petites fleurs noires, une couleur assez rare dans le nuancier végétal, et que la flouve odorante dont on parfumait jadis les vêtements est encore utilisée pour parfumer la vodka. Les ovins se régalent, paraît-il, de la corne de cerf, autre nom de la fleur nommée plantain des Alpes ; ils apprécient tout autant le trèfle alpin qu’on nommé aussi pied de poule et réglisse des montagnes. On peut s’étonner que les paysans provençaux aient dénommé patte de chat ou œil de chien l’edelweiss des pauvres, je veux parler de l’antennaire dioïque, cette plante qui entre dans la composition d’une tisane et dont la cueillette est réglementée. L’excellente qualité fourragère du sainfoin des montagnes le rend très apprécié des troupeaux : en captant l’azote, elle augmente la valeur fourragère des prairies et des pelouses. Autrement appelée le thé des brebis, l’anthyllide des montagnes avec laquelle on fabrique des liqueurs est présente de 300 mètres à 2 200 m d’altitude : cultivée comme plante ornementale, elle est semée pour lutter contre l’érosion. On ne présente plus le myrtillier, un sous-arbrisseau dont le fruit a été baptisé raisin de bruyère par les agriculteurs : il n’est pas présent en moyenne altitude en climat méditerranéen car il pousse de 1 400 à 2 500 m d’altitude. Prenez garde au « lait » toxique de l’euphorbe épineuse qui était pourtant recherchée il n’y a pas si longtemps par les fleuristes italiens dans les Alpes-Maritimes pour des bouquets… mortuaires ! Dans la catégorie des arbres et arbustes, le grand genêt d’Espagne ou spartier à tiges de jonc est réputé pour son écorce filamenteuse qui sert à fabriquer de solides balais et cordages. Si l’on sculpte des bâtons de berger dans le bois de l’arbousier, les fruits de l’arbre à fraises permet de réaliser de savoureuses confitures et de bien grisantes eaux-de-vie. L’arbuste accompagne la bruyère arborescente, le calicotome, les filaires, les cistes et le chêne-liège pour constituer le maquis méditerranéen typique, formation arbustive haute et dense sur milieu siliceux. Quant au chêne kermès, il domine le plus souvent la garrigue, avec un cortège arbustif variable selon les conditions du sol et la dynamique d’incendies : filaires, genévriers oxycèdre et de Phénicie, ciste blanc, chêne vert, ainsi que l’espèce herbacée brachypode rameux. Si ses jeunes feuilles, rougeâtres au début du printemps et légèrement amères, sont dévorées par les brebis, les glands offrent une ressource régulière aux troupeaux à l’automne.
Tout compte fait, Jean Ritter a bien raison de souligner le mérite de cette Flore pastorale qui nous fait entrer dans l’accompagnement poétique des itinéraires pastoraux, selon une perspective où on ne touche pas une fleur sans ébranler une étoile.

Dans la garrigue ou le maquis, les brebis consomment
les jeunes pousses du grand genêt d’Espagne.
© Photo X. droits réservés

  • Flore pastorale - 113 plantes à connaître en Provence-Alpes-Côte d’Azur, par le Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée (Cerpam), coédition Cerpam/éditions Cardère, 320 pages, 2019.


 

Portrait

Les dessous de la Caisse des dépôts

Instaurée en avril 1816 sous la royauté de Louis XVIII par son ministre des Finances, le comte Louis-Emmanuel Corvetto, la Caisse des dépôts et consignations (CDC) est une institution financière publique qui gère des fonds privés que la loi oblige à déposer auprès des pouvoirs publics - par exemple les dépôts des notaires -, en les protégeant de toute utilisation indue par l’État. La CDC exerce des missions d’intérêt général : gestion des fonds collectés sur les livrets A par les Caisses d’épargne et La Poste, financement du logement social et de la politique de la ville, gestion de régimes de retraite publics, appui au développement local, renforcement des fonds propres des PME (Petites et moyennes entreprises). En tout, son « trésor » s’élève à 250 milliards d’euros d’actifs, auxquels s’ajoutent les 250 milliards d’épargne des Français (dont elle est le premier assureur à travers la Caisse nationale de prévoyance). Avec plus de 30 000 collaborateurs, elle gère aussi une cinquantaine de régimes de retraite, détient 50 % de la Banque publique d’investissement (Bpifrance) et possède l’un des leaders européens de l’ingénierie (le groupe Egis), ainsi que 26 % de La Poste. « Parce qu’elle est riche à milliards, expliquent Sophie Coignard et Romain Gubert, journalistes de l’hebdomadaire Le Point, dans leur livre-enquête, elle se trouve plus que jamais au carrefour des jeux d’influence et d’argent. Elle est devenue, au fil des ans, le coffre-fort de la République. »

Un État dans l’État
« La Caisse est un État dans l’État, lit-on dans "La Caisse des dépôts - Enquête sur le coffre-fort des Français", c’est même pour cela qu’elle a été inventée : pour demeurer une citadelle imprenable. Mais elle doit aussi jouer son rôle d’accompagnement des grands chantiers du moment. Comme protectrice de l’épargne des Français, elle est priée de gérer l’argent qui lui est confié en bonne mère de famille, mais sa mission est aussi de transformer de l’épargne courte en crédits longs, afin de contribuer au financement des grandes infrastructures du pays. » Statutairement indépendante du pouvoir exécutif, la Caisse remplit en réalité ses missions sous de multiples dépendances : « À quoi bon clamer qu’une institution est indépendante s’il faut que son patron soit un ami du régime ? » s’exclament les deux auteurs. Autrement dit, comment diriger la CDC si on ne partage pas les options politiques et économiques du gouvernement en place ? L’enquête de S. Coignard et R. Gubert enseigne que les hauts fonctionnaires dirigeant la CDC et ses filiales sont le plus souvent étroitement liés au président de la République ou/et aux membres du gouvernement. La plupart d’entre eux ont fréquenté les grandes écoles françaises, l’ENA (École nationale d’administration) en particulier, ce qui amène les journalistes à évoquer la « Caisse des copains » lorsqu’ils énumèrent les camarades énarques de la promotion Voltaire de François Hollande ayant intégré la Caisse des dépôts durant son quinquennat présidentiel (2012-2017), à l’exemple de Jean-Pierre Jouyet, Pierre-René Lemas et Ségolène Royal.

De multiples affaires douteuses
Quel que soit le locataire de l’Élysée, tous ont profité des largesses de la Caisse des dépôts. Aussi, immédiatement après son succès de 1981, François Mitterrand sollicite-t-il avec succès la CDC pour investir dans le futur circuit de formule I de Magny-Cours, alors simple piste de karting ((puis de formule 3) appartenant à la famille Bernigaud, proche du président. Moins de vingt ans plus tard, en 2008, la Fédération internationale de sport automobile ne valide pas le projet : le circuit ne peut plus accueillir de grands prix. L’État laisse la Caisse et le département se débrouiller pour sauver les lieux de la faillite et payer les pots cassés… « Est-ce à la demande de l’Élysée ou simplement pour se montrer agréable au monarque que la Caisse des dépôts devient en 2010 actionnaire d’un label musical "indépendant" ? » Toujours est-il qu’un investissement de 5 millions d’euros est porté sur l’entreprise Naïve qui compte la chanteuse Carla Bruni à son catalogue… Président de la République de 2007 à 2012, Nicolas Sarkozy intervient en 2010-2011 pour que la CDC investisse dans la création d’une joint-venture franco-russe dans le cadre d’un projet de Vladimir Poutine visant à créer sept stations de ski dans le Caucase d’ici à 2020 avec 1 100 kilomètres de pistes. François Hollande célébrera lui aussi la bonne entente franco-russe en favorisant un accord de l’institution financière française avec la banque russe Vnesheconombank et le Fonds russe des investissements directs afin d’attirer des capitaux russes en France. L’interventionnisme des pouvoirs publics et l’accompagnement docile de la Caisse des dépôts et consignations catalysent de multiples affaires douteuses, sinon sujettes à caution, des choix scandaleux parfois qui impliquent des entités, des entreprises ou des entrepreneurs, tels Bernard Tapie et l’entreprise Adidas, le Club Méditerranée et son P-DG Henri Giscard d’Estaing, Veolia et Jean-Marie Messier, Radio France et Mathieu Gallet, le cinéaste Luc Besson et son projet d’un Hollywood français à La Plaine Saint-Denis, le groupe de BTP Eiffage et le viaduc de Millau, Arnaud Lagardère et la firme aéronautique EADS, la faillite de la banque franco-belge Dexia.
La lecture de « La Caisse des dépôts - Enquête sur le coffre-fort des Français » est édifiante ; elle révèle des pratiques scandaleuses et déconcertantes qui n’honorent pas les hauts fonctionnaires qui la pilotent, hauts représentants de la fonction publique de l’État qui impose des comportements plus honnêtes, plus vertueux au seul service de l’intérêt général.

Romain Gubert et Sophie Coignard.
(Photo éditions Le Seuil)

  • La Caisse des dépôts - Enquête sur le coffre-fort des Français, par Sophie Coignard et Romain Gubert, éditions du Seuil, Points Documents, 264 pages, 2018.


 

Varia : les Ligures, une mystérieuse civilisation

« Vaste questionnement que de tenter de reconstituer l’épopée ligure, un peuple totalement assimilé par ses voisins les Latins et les Celtes. Gageure peut-être ? Ils ont pourtant existé, quoique n’ayant donné aucun patronyme à la région où ils vivaient, ni de dénomination pour les désigner en tant que groupe. Ce flou et cette discrétion seront gênants dans la définition de leur culture. Il faudra se fier ou se défier des appréciations de leurs contemporains, Grecs ou Romains. Quant aux relations avec les Celtes descendus du nord, quelques siècles avant que les Grecs ne colonisent la place de Marseille, nous en ignorons tout. Ni les Celtes, ni les Ligures n’ont laissé de traces écrites sur leurs us et coutumes, sur leurs amitiés ou leurs conflits potentiels, sur leur cohabitation tant en Provence qu’en Italie du Nord. Cependant, nombre d’écrits, d’époque antique ou plus récents, tentent de faire la lumière sur cette civilisation, dont les traits culturels se distinguent peu de ceux de leurs voisins, dont l’extension géographique demeure difficile à définir et dont l’histoire semble se résumer au triste Trophée des Alpes, accablante défaite, face aux troupes d’Auguste. [...]
« La Corse entière est terre ligure. Qu’en sait-on vraiment ? La documentation est rare, limitée à quelques affirmations, alors que la Provence fourmille, grâce à une recherche plus poussée, en éléments variés. Il n’empêche que Bonifacio, mais aussi Ajaccio, se réclament d’ancêtres ligures et d’un parler vivant se rattachant à la langue originelle. […]
« Un millénaire d’occupation ligure puis celte se traduit par deux cents oppida dans les Bouches-du-Rhône et trois cents dans le Var. Tous ne sont pas de même époque. Dans les Alpes provençales, certains remontent au néolithique. Dans les Alpes-Maritimes, tous sont ligures. Et dans le Var et les Bouches-du-Rhône, quelques-uns sont anciens, mais nombre d’entre eux sont celtes. La densité est telle que certaines communes comptent jusqu’à trois oppida, tous datés d’époques diverses. On établit une distinction entre eux grâce à leur type d’architecture. Les Ligures sont adeptes de la double ou triple enceinte, avec des murs improprement qualifiés de cyclopéens ; en fait, il s’agit de gros appareil. Ce sont des lieux de protection des biens et des personnes en cas de nécessité, mais ce n’est pas un habitat permanent. […]
« Les Ligures demeurent mystérieux, entre deux époques et sur des terroirs indéfinissables, éleveurs de chevaux, locuteurs d’une langue impénétrable, immémoriale peut-être, bâtissant à leur manière des oppida qui leur sont propres, farouchement indépendants et préférant perdre leurs biens et se réfugier en montagne plutôt que de subir la loi d’envahisseurs. Adhérons à l’image d’un peuple autochtone, probablement pré-indoeuropéen, ayant défendu sa langue et ses coutumes jusqu’en dernière extrémité. »
Extraits de « Les Ligures, peuple mythique ? », une étude de Myriam Philibert, archéologue et docteure en préhistoire (université de Paris 1), tirés de la revue Kadath de janvier 2025, 20 pages.



Carnet : culture et commerce
Je m’étonne en m’insurgeant de la façon singulière dont le pouvoir politique fabrique des lieux de loisirs et de culture, en favorisant le factice au détriment du vrai, le conformisme au lieu de l’indépendance et de la créativité. Il dissout notre vraie culture en étouffant l’individualité des imaginaires et en transformant les enfants en consommateurs et clients. Et dire que nous payons pour cela ?
(Lundi 7 juillet 2025)

Le droit d’aimer et de vivre
Dans nos sociétés libérales, les interdits et autres tabous disparaissent peu à peu. La sexualité s’est débarrassée des vieilles contraintes qui l’opprimaient, l’homosexualité est enfin honorable, elle n’est plus un vice caché, l’interruption de grossesse n’est plus considérée comme un délit mais une prérogative reconnue, tandis que l’euthanasie ou le suicide assisté, c’est-à-dire rendre la mort douce à un malade incurable et souffrant, est désormais débattue par nos parlementaires. Peut-être a-t-on enfin le droit d’aimer et de vivre comme on l’entend.
(Lundi 14 juillet 2025)



 

Billet d’humeur

Un marathon claudélien

Aucune règle ne définit la durée d’une séance théâtrale. La soirée romantique durait cinq heures. Aujourd’hui les deux heures et quart d’une tragédie classique peuvent éroder l’attention des spectateurs. Mais que dire alors des marathons mis en scène par Peter Brook (Londres, 1925-Paris, 2022) et Antoine Vitez (Paris, 1930-1990) au festival d’Avignon dans les années 1980 ! Le premier a monté le 7 juillet 1985 dans les carrières minérales de Boulbon (Bouches-du-Rhône), à l’enseigne du 39e festival d’Avignon, le « Mahâbhârata », grand récit épique indien d’environ 120 000 versets, divisé en 19 livres, œuvre collective ancienne remontant à l’époque védique (1750 à 500 avant Jésus-Christ) et continuée jusqu’au VIe siècle de notre ère. Le « Mahâbhârata » (littéralement La grande guerre des Bhâratas) raconte à la fois les aventures des cinq frères Pândavas en butte à l’inimitié du roi Vîrâta du clan rival des Kauravas, et la guerre entre factions indo-européennes qu’entraînent les conséquences du conflit clanique. Ce poème constitue une partie de l’épopée de l’invasion et de l’établissement des tribus indo-européennes dans le bassin indo-gangétique, de leurs luttes intestines et des combats qu’elles durent soutenir contre les tribus dravidiennes. La représentation brookienne a duré 9 heures ! Une version raccourcie en une série télévisée de 6 heures a été produite en 1989 par Peter Brook lui-même. Deux années plus tard, en 1987, Antoine Vitez met en scène à Avignon (cour d’honneur de Palais des papes) et à Paris (théâtre national de Chaillot) « Le Soulier de satin » ou Le pire n’est pas toujours sûr, une œuvre tragique et baroque de Paul Claudel (1868-1955) que le poète et dramaturge a commencé à écrire en 1919 et qu’il a terminée en 1924 alors qu’il était ambassadeur de France au Japon. Conquérant de l’Amérique et vice-roi des Indes, le héros, Rodrigue de Manacor, passe sa vie à désirer une femme mariée, Prouhèze, qui l’aime, mais lui échappe volontairement. Avant de quitter la maison de son époux, Don Pélage, gouverneur général des Présides, pour rejoindre son amant, Doña Prouhèze adresse une supplique implorante à la Vierge et lui offre son soulier de satin, assurée dans sa foi que si elle s’élance vers le mal, elle le fera du moins d’un pied boiteux… Œuvre dramatique en quatre journées, sa représentation intégrale en 1987 (en juillet à Avignon, en novembre et décembre à Paris) a duré un peu plus de onze heures ravissant ainsi au Mahâbhârata de Peter Brook le record de la pièce de théâtre la plus longue.



 

Lecture critique

Les nouvelles d’un grand dramaturge, Anton Tchékhov

Petit-fils de paysan-serf, fils d’un épicier, acariâtre et dévot, de Taganrog, une bourgade russe des bords de la mer Noire où il naît le 17 janvier 1860, Anton Pavlovitch Tchékhov achève ses études à 19 ans au lycée de sa ville natale et celles de médecine en 1884 à la faculté de Moscou. Il est le troisième fils de la famille, qui comptera cinq garçons et une fille. Il subit à partir de 1883 des crises de tuberculose qui le tueront à 44 ans. En 1888, il reçoit le prix Pouchkine. À son éditeur et ami, Alexeï Souvorine (directeur du plus grand quotidien russe Le Temps nouveau), qui l’encourage fortement à persévérer dans le métier des lettres, il écrit cette année-là : « Je me sens mieux et plus content de savoir que j’ai deux professions. La médecine est ma femme légitime, la littérature ma maîtresse. Quand je me fatigue de l’une, je passe la nuit avec l’autre. » Le médecin soigne les pauvres, ouvre des dispensaires, des écoles et des bibliothèques, organise des campagnes de lutte contre la famine et le choléra. L’homme ne ménage pas son temps, sa peine et ses kopecks. Il vit à fond, collectionne les maîtresses et se lève aux aurores pour écrire. Il voyage autant qu’il le peut, de Nice à Rome, de Paris au Caire. Avec ses deux chiens, les bassets Bromure et Quinine, il sillonne la campagne, partout où il vit et travaille, à Melikhovo notamment, la propriété qu’il achète en 1892 à moins de 100 kilomètres de Moscou. Parfois, le médecin-chef de l’hôpital voisin lui demande un coup de main pour les autopsies. Les malades qu’il visite ou les patients qu’il consulte sont pour l’écrivain et dramaturge une mine ô combien précieuse de personnages, de caractères et de situations. Il se fait connaître par des contes humoristiques écrits dès 1880 et publiés, sous le pseudonyme d’Antocha Tchékhonté, dans des revues et en un volume, pour la première fois en 1886, sous le titre « Récits divers » : ce sont des séquences de vie et des portraits vifs et enjoués de petits bourgeois et de fonctionnaires. En 1888 paraît un récit, « La Steppe » qui décrit le voyage d’un enfant, Iégorouchka, à travers la steppe, une ode romancée où l’auteur parvient à charger le paysage d’une réelle valeur humaine. Alors qu’il connaît ses premiers succès, il entreprend seul en 1890 un long voyage jusqu’au bagne de l’île Sakhaline via la Sibérie et retour par la mer le long des côtes de l’Inde. Il en rapporte d’émouvants et forts témoignages de déportés et de résidents résultant de près de 10 00 fiches documentaires et concrétisés dans ses nouvelles, « L’Île Sakhaline » (1891) et « En déportation » (1892). Ses grands succès au théâtre, « La Mouette » (1896), « Oncle Vania » (1897), « Trois Sœurs » (1900) et « La Cerisaie » (1904) ne doivent pas occulter l’exceptionnel novelliste qu’il est, auteur de plus de 650 nouvelles, satiriques ou tendres, drôles ou abracadabrantesques. En une page ou deux, pas davantage, il compose de véritables comédies de mœurs, bâties au gré d’une situation burlesque ou tragique, et mettant en scène des personnages issus de milieux différents, des femmes, des hommes, aux activités et professions très diverses, et des enfants, qui forment le registre troublant et véridique de la société russe. « Histoires trompeuses » réunit sept nouvelles, écrites entre 1886 et 1889, qui peuvent constituer une excellente approche du style et de la manière d’Anton Tchékhov à ausculter la nature humaine. Dans « Un mauvais coup » (1887), le gardien d’un cimetière croise dans une des allées de la nécropole un des défunts qui le harcèle. Mais est-ce bien le nommé Goubariev, un mécanicien qui s’est pendu avant le Carême ? Un coup de sifflet retentit pendant le conciliabule : l’église voisine a été cambriolée ! Dans « Un mystère » (1887), le général et conseiller d’État Navaguine est intrigué jusqu’à l’obsession par la présence répétée sur le registre de ses visiteurs d’un certain Fédioukov qui s’avère n’être qu’un diacre préposé à la bénédiction des habitations des hauts dignitaires... Dans « Le Mendiant » (1887), lorsque le pauvre hère Louchkov en appelle à la charité de l’avocat Skvortsov, celui-ci l’invite à couper du bois en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’avoué apprendra plus tard, médusé autant qu’abusé, que c’est Olga, sa cuisinière, qui a fendu les bûches, émue par le dénuement du clochard !
Épistolier boulimique, Anton Tchékhov a rédigé près de 5 000 lettres (soit douze volumes dans l’édition russe). En 1899, il s’installe à Yalta avec sa femme l’actrice Olga Knipper. Ses amis lui rendent visite, Ivan Bounine, Fédor Chaliapine, Dmitri Grigorovitch, Vladimir Korolenko, Alexandre Kouprine et Constantin Stanislavski. Léon Tolstoï et Maxime Gorki qu’il fréquente également lui portent une grande admiration. Le 2 juillet 1904 à Badenweiler, une ville d’eaux allemande, il meurt une coupe de champagne à la main.

  • Histoires trompeuses, par Anton Tchékhov, traduit du russe par Sophie Benech, éditions Interférences, 96 pages, 2022.


 

Portrait

La souveraineté de la nation en danger

Cynique et ravageuse, la manipulation des esprits subie par nos contemporains à travers la multiplicité des mass media réclame en permanence l’intervention d’historiens de la trempe de Pascal Ory (Fougères, 1948), autrement dit de ces penseurs qui puissent écarter l’ivraie du bon grain dans l’analyse des faits et des méfaits politiques de notre temps. Ancien élève de Jean Delumeau puis de René Rémond, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, il explique dans un essai aussi pertinent que stimulant, « Peuple souverain - De la révolution populaire à la radicalité populiste », comment et pourquoi depuis une trentaine d’années les rapports de force électoraux en œuvre dans les démocraties occidentales ont massivement « glissé » des votes populaires, et spécialement du vote ouvrier, vers les partis populistes, ceux-là même qui revendiquent un mot clé, le nationalisme, prétendument inventé dans la France de la fin du XIXe siècle, celle où s’enracine de manière décisive la république. Dans son argumentaire, il n’y va pas par quatre chemins : « Le populisme est une idéologie de synthèse qui permet à la droite de trouver le chemin des classes populaires en adoptant un style de gauche », assène-t-il. Quant au radicalisme, « c’est une mythologie qui rapproche les extrêmes dans un rejet commun de la réforme et du compromis et facilite, le cas échéant, la circulation de l’un à l’autre ». À cet égard, il prétend que les courants religieux se doivent d’assumer leur part de responsabilité : « les religions monothéistes universalistes (le catholicisme ou l’islam, le protestantisme dans une moindre mesure) lovées dans la démocratie, la nationalité et l’identité, produisent des tendances combinant appel au peuple et radicalité ».
L’académicien et historien se livre à un nécessaire rappel des avatars successifs du populisme, depuis son essor en France aux dernières années du XIXe siècle, lorsqu’une partie de l’extrême gauche bascula dans le nationalisme et l’antisémitisme, jusqu’au développement du fascisme et des populismes totalitaires du nazisme et du stalinisme qui adaptèrent la radicalité à l’utopie, à l’exemple de certains mouvements islamistes actuels. Les enseignements de cette brillante et implacable leçon d’histoire sont suffisamment explicites au lecteur pour qu’il comprenne mieux les mouvements populistes qui bouleversent aujourd’hui l’Europe et les États-Unis ainsi que les conséquences fâcheuses sinon fatales qui en dérivent.
« Le fascisme ne vient ni de la droite ni de la gauche, souligne à bon escient Pascal Ory : il vient de la guerre. La concentration d’autorité, l’exaltation nationaliste, la militarisation de l’économie, de la société et de la culture, le tout gagé sur le sacrifice de millions de combattants, qui réussissent à mobiliser pendant les quatre violentes années 1914-1918 les masses des principales nations d’Occident impriment définitivement leur marque sur des personnalités comme l’obscur artiste Adolf Hitler ou le retentissant tribun Benito Mussolini, qui y trouvent un sens à leur énergie, mais plus encore sur les millions d’individus qui vont les suivre dans leur aventure, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie. »
« Qu’un communiste désabusé devienne un anticommuniste farouche n’étonne guère le public ni les experts », signale-t-il encore, ajoutant que les transfuges, qui sont légion, « proclament ce qui n’est que la forme moderne du changement de religion, condamné par la communauté de départ comme "apostasie" mais célébré par la communauté d’arrivée comme "conversion". » Au nombre des « convertis » apparaissent des individualités singulières comme l’écrivain Léo Malet, militant anarchiste dans ses premières années qui s’affirmera raciste de banlieue ouvrière et admirateur de Jean-Marie Le Pen, ou le cinéaste Claude Autant-Lara, président pendant quinze ans d’institutions syndicales du spectacle CGT qui un quart de siècle plus tard est élu député européen sur la liste du Front national, ou bien encore le haut fonctionnaire Florian Philippot, proche du socialiste Jean-Pierre Chevènement, nommé numéro deux du même parti d’extrême droite, sans oublier, en Italie, le dramaturge Dario Fo, prix Nobel de littérature 1997, qui prend position en 2013 en faveur du mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo en dépit d’une longue antériorité militante de gauche. Dans la catégorie des intellectuels, les exemples de passage inverse, de l’extrême droite à l’extrême gauche n’ont pas manqué comme en témoignent les itinéraires, dans la chaleur de la Seconde Guerre mondiale, d’un Maurice Blanchot, d’un Massimo Bontempelli ou d’un Claude Roy.
Lecture faite d’un essai aussi éclairant, nous comprenons mieux de quelle façon des mécanismes néfastes agitent et perturbent depuis fort longtemps nos systèmes démocratiques. Au prix de la démagogie, du racisme et de la violence, populisme et radicalité parviennent parfois à leurs fins : pervertir les valeurs et les idéaux de nations où le peuple exerçait directement sa souveraineté. Le constat implacable se double d’une mise en garde salutaire.

Pascal Ory, académicien et historien. © Photo X, droits réservés

  • Peuple souverain. De la révolution populaire à la radicalité populiste, par Pascal Ory, éditions Gallimard, collection le Débat, 256 pages, 2017.


 

Varia : Ferry-boat, César et Mille Sabords, la trilogie du Vieux-Port

« Évoquer le Vieux-Port, c’est aussi s’arrêter un instant sur son célèbre Ferry-boat. On dit qu’il fait la plus courte traversée au monde, allant du quai d’honneur, devant la mairie, à la place aux Huiles, soit très précisément 383 mètres. Son histoire est ancienne : dès le XIXe siècle, des pêcheurs offrent leurs services pour la traversée d’un bord à l’autre du Vieux-Port, mais ils sont souvent en conflit avec les grands voiliers. En 1880, lorsque tous les grands bateaux de commerce ont définitivement quitté le Vieux-Port, une famille marseillaise obtient le droit de créer trois lignes officielles pour aller du fort Saint-Jean au quai de Rive Neuve, de la place Vivaux à la Criée aux poissons, de la mairie à la place aux Huiles. Pour ce trafic, trois petits bateaux à vapeur, tous appelés Mouche et numérotés, sont mis en service. En 1905, après l’inauguration du pont transbordeur, deux de ces lignes sont supprimées et ne reste que celle de la mairie, desservie par deux bateaux Mouche. C’est à bord de l’un d’eux que Marcel Pagnol tourne, en 1931, une scène de Marius qui rendra le Ferry-boat si célèbre. En 1952, les Chantiers de La Seyne livre le fameux César qui va remplacer, petit à petit, les Mouche. En 1984, à la mort du capitaine au long cours qui assurait la desserte, la Ville reprend le service et le César est classé au Patrimoine maritime. Il reste en service jusqu’en 2008, année où le Mille Sabords, à propulsion électrique, fait son apparition. Les Marseillais, pourtant, ont toujours la nostalgie du César, si souvent emprunté par les tout jeunes mariés au sortir de la mairie, véritable rêve de voyage de noces. Le César, d’ailleurs, reprend du service dès que le Mille Sabords est en panne.
« Enfin, trois grandes vedettes participent à magnifier le décor du Vieux-Port. Pour le service des douanes, le Mistral, construit sur les plans du célèbre architecte naval André Mauric, est amarré au pied du fort Saint-Jean quand il n’est pas en mer pour assurer la surveillance du littoral provençal. Jusqu’en 2021, la belle vedette le Mauve dépendait des Affaires maritimes, mais elle a quitté Marseille pour surveiller, en Manche, les grands champs d’éoliennes marines. Quant à l’Huveaune, de la gendarmerie maritime, de plus en plus souvent, elle est au large pour tenter de repérer les possibles trafics de drogues. »
Extrait de l’ouvrage de Jean-Marie Homet, docteur en histoire et capitaine au long cours, « Marseille, le monde des bateaux », Presses universitaires de Provence, 90 pages, 2025.



Carnet : suspendez l’aposiopèse !
Dans son Traité de Ponctuation française (éditions Gallimard, collection Tel), le grammairien Jacques Drillon (1955-2021) indique joliment que les points de suspension trahissent une hésitation de l’auteur ou d’un personnage, une réticence - que les rhétoriciens nomment aposiopèse.

De Corneille à Brassens
En 1961, Georges Brassens chante « Marquise » (Stances à Marquise) de l’illustre Pierre Corneille. La conclusion du poème qui décrit les misères de l’âge est signée de l’humoriste Tristan Bernard et nous dit : « Peut-être que je serais vieille/Répond Marquise, cependant/J’ai vingt-six ans mon vieux Corneille/Et je t’emmerde en attendant. »… Né à Rouen en 1606 et mort à Paris en 1684, Pierre Corneille est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre dont Le Cid : il s’était épris de la belle comédienne Marquise-Thérèse de Gorla, dite Marquise Du Parc (1633-1668) qui lui préféra le dramaturge Jean Racine (1639-1699).

Dans la maison de Balzac
Il n’était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots de passe étaient exigés. Honoré de Balzac, de peur qu’ils ne s’ébruitassent, les changeait souvent. Nous nous souvenons de ceux-ci : Au portier l’on disait : « La saison des prunes est arrivée », et il vous laissait franchir le seuil ; au domestique accouru sur l’escalier au son de la cloche, il fallait murmurer : « J’apporte des dentelles de Belgique », et si vous assuriez au valet de chambre que « Mme Bertrand était en bonne santé », on vous introduisait enfin. Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac ; ils étaient peut-être nécessaires pour écarter les fâcheux et d’autres visiteurs plus désagréables encore. (Lu dans « L’Histoire du romantisme » de Théophile Gautier, Dans la maison de Balzac, à Chaillot, rue des Batailles, à Paris)

Pourquoi écrivez-vous ?
À une séance de dédicaces, dans une librairie aixoise, un étudiant me demande : « Pourquoi écrivez-vous ? ». Je n’ai pas répondu immédiatement, me contentant de rappeler que Blaise Cendrars répondait à la question : « Parce que. » Paul Valéry : « Par faiblesse ! » Et Georges Perros : « Parce que personne n’écoute. » En fait, lui ai-je dit : « Je suis resté un grand enfant. J’écris pour me distraire : je suis resté dans la cour de récréation. »

Le miroir de la mémoire
« La mémoire, disait le moraliste Joseph Joubert (1755-1824), est le miroir où nous regardons les absents. »
(Dimanche 20 juillet 2025)



 

Billet d’humeur

La fiancée de la tour Eiffel

Paul Verlaine avait surnommé la tour Eiffel le « squelette de Beffroi », manifestant ainsi son dépit de voir s’élever une tour géante et disgracieuse qui allait défigurer à jamais la capitale. Après deux années, deux mois et cinq jours de travaux, la fameuse tour est inaugurée le 31 mars 1889, quelques semaines avant l’ouverture de l’exposition universelle de Paris qui entend célébrer le centenaire de la Révolution française. Ce jour-là, son concepteur, Gustave Bonickhausen, dit Eiffel (Dijon, 1832-Paris, 1923), gravit les 1710 marches de l’édifice métallique pour déployer le drapeau tricolore au sommet. Ingénieur chimiste de l’École centrale (1855), Gustave Eiffel avait entrepris l’étude du projet dès juin 1884 aux côtés de trois de ses collaborateurs, Maurice Koechlin et Émile Nouguier, ingénieurs, et Stephen Sauvestre, architecte. 300 ouvriers sont engagés dans un chantier titanesque : quatre piliers en maçonnerie de 1 300 tonnes chacun supportent une ossature en fer puddlé (matériau intermédiaire entre le fer pur et l’acier) : la carcasse est constituée de plus de 18 000 pièces, assemblées au moyen de 7 millions de rivets, et recouverte de 60 tonnes de peinture !  Passionné d’aérodynamisme, G. Eiffel avait effectué depuis sa tour, de 1903 à 1905, une série d’observations sur la chute des corps et fait construire une soufflerie à la base de la structure. Originellement, le contrat de construction prévoyait son démontage en 1910, au terme des 20 ans d’une concession accordée au constructeur par la ville de Paris. Sa fonction d’émetteur et de récepteur de radiodiffusion, justifiée par la télégraphie sans fil et les premières liaisons radio ont probablement sauvé la tour d’une inéluctable destruction. Depuis son inauguration en 1889, plus de 300 millions de personnes ont visité la tour Eiffel qui culmine à 330 mètres au-dessus du sol du Trocadéro. Et chaque année 7 millions de visiteurs en entreprennent l’ascension. Agent d’accueil à la tour Eiffel, Wilhelm Dubelloy a raconté à Katia Chapoutier (Tain-L’Hermitage, 1973), journaliste et documentaliste, qu’il avait fait la connaissance d’une visiteuse pour le moins inhabituelle au niveau de la cantine du personnel, située à 115 mètres de haut. « Vous savez, je suis mariée à la tour Eiffel », lui avait-elle confié. Et pour justifier sa déclaration, elle avait écarté son bustier et l’ancien steward avait découvert, logé entre les deux seins de la belle, un tatouage de 20 centimètres représentant la tour Eiffel ! Elle lui avait avoué en outre qu’elle s’était fait graver dans le dos le viaduc de Garabit… Avant de lui signifier avoir poussé son attachement jusqu’à changer son patronyme pour devenir madame Eiffel !



 

Lecture critique

« Génie la folle » d’Inès Cagnati : une héroïne bouleversante

Dans son Lot-et-Garonne natal, Inès Cagnati (Monclar, 1937-Orsay, 2007) est longtemps restée attentive aux témoignages de ses ascendants italiens et de leurs voisins et concitoyens chassés comme eux de la péninsule par la misère et la répression fasciste. Elle a certainement observé avec une curiosité d’ethnologue les faits et gestes de ces paysans de la diaspora italienne, femmes et hommes qui ont apporté dans leur patrie d’adoption des us et coutumes colportés de génération en génération. Elle a regardé vivre ces immigrants plutôt qu’elle les a écoutés parce que ces gens-là, par pudeur ou par timidité, s’expriment rarement par la parole. Le lecteur est averti : toute ressemblance avec les personnages de ses récits et de ses nouvelles n’est pas fortuite.
Marie, la narratrice, est dans sa prime adolescence. Elle est la fille d’Eugénie qu’un maçon vendéen nommé Ernest a violée et engrossée. Ironie du sort, sans la répudier, sa famille s’est éloignée de la pauvresse comme pour effacer le déshonneur de la situation ! Bonne à tout faire, Eugénie dont on a abrégé le prénom en Génie se livre aux rudes travaux de la domesticité agricole en se cloîtrant dans un mutisme obstiné, presqu’hostile. Elle ne ménage pas sa fille qui l’aime éperdument et s’accroche à elle comme un naufragé à la bouée qui pourrait le sauver. La fillette ne connaît évidemment pas les événements qui ont amené la mère et la fille dans cette existence fébrile et inquiétante. Agressée et violée à son tour par un maçon (!), Marie étonne le curé et les gens du village par son apparente résilience. Incrédule et dévastée, elle se raccroche davantage à sa mère qui lui révèle les circonstances troubles de sa naissance. Elle confie sa désespérance à Rose et à Benoît, une vachette et un canard, ses nouveaux amis de la maisonnée : « Quand Benoît était repu, raconte Marie, ou, de temps en temps, entre deux coups de bec, il bavardait d’un air content. Il aimait beaucoup bavarder comme ça. Et moi, j’étais contente. Il grandissait à vue d’œil et ses duvets d’enfance se recouvraient, sur le dos, les ailes et la queue, de plumes dures et brillantes qu’il s’amusait à ébouriffer et à lisser tour à tour. Je le menais à la rivière, je le menais aux mares bordées de roseaux et de joncs fous, et Benoît jouait dans l’eau cependant que Rose broutait tranquille et, moi, je les regardais, tranquille, en effritant des feuilles de menthe sauvage. » La fillette se console aussi dans l’amitié, secrète, d’un Pierre qui lui promet de l’emmener vivre dans son pays natal, aux Caraïbes, dans l’ombre bleue des plages, sur les douces îles aux frangipaniers. Lorsqu’elle rejoint le lycée de La Rochelle pour entamer ses études secondaires, elle apprend que l’avion de son amoureux, jeune pilote de l’armée de l’air, s’est abîmé en mer au cours d’une mission. Nouvelle affliction : le malheur et la fatalité la poursuivent et l’accableront encore…  La fille de Génie la folle est une héroïne bouleversante dont le credo irradie une poignante beauté.

  • Génie la folle, par Inès Cagnati, préface de Joffrine Donnadieu et préface dessinée de Marion Fayolle, éditions Gallimard, collection L’Imaginaire, 208 pages, 2024.


 

Portrait

Jean Hélion, un incorrigible chasseur d’images

Jean Eugène Bichier, alias Jean Hélion (Couterne, 21 avril 1904-Paris, 27 octobre 1987) aime fort les places de marché et les ports bretons. Il navigue beaucoup entre les halles de Paris, le jardin du Luxembourg et les quais de Belle-Île, mais, incorrigible chasseur d’images, il est surtout comblé quand il part à l’abordage de la rue, son atelier préféré, avec les vitrines des magasins et plus spécialement les boutiques de prêt-à-porter. Lieu d’échanges, de croisements d’instantanés et de carrefours des sens, la rue submerge sa palette d’une foule de personnages, souvent proches dans leur raideur des mannequins de bois articulés qui traînent esseulés dans les réserves des beaux-arts. Ce sont généralement des hommes chapeautés, parapluie ou baguette de pain en main qui sortent des maisons ou des échoppes, et des femmes aux fenêtres, clients de bouquiniste, musiciens de cirque ou lecteurs de journaux. Soucieux de « déclarer en bleu, noir, vert et rouge la parenté des légumes, des passants et des robes », il excelle à raconter avec une crudité acide et des couleurs grinçantes, le quotidien de l’homme dans un espace urbain, familier et insolite.

Peggy Guggenheim ne comprend rien à ses tableaux…
Fils d’un chauffeur de taxi d’origine paysanne, sa mère appartenait à une famille de petits fonctionnaires, de petits commerçants et d’ouvriers, nous rappelle l’écrivain et journaliste Fabrice Gaignault (Neuilly-sur-Seine, 1956) dans son livre biographique « Jean Hélion, le franc-tireur ». S’il peint les premières huiles à 18 ans, Jean Hélion découvre le cubisme en 1926 à Paris grâce au peintre uruguayen Joaquín Torrès-Garcia (1874-1949). Il dispose alors d’un atelier rue Marcel-Sembat dans le 18e arrondissement, et il est marié depuis 1922 à Marie-Aimée Jouart. Trois années suffisent à estomper, voire à effacer le sujet de ses tableaux au bénéfice de plans colorés souvent cernés de noir : les premières des abstractions naissent en 1929. L’année suivante, il se marie à l’Américaine Jean Blair, originaire de Virginie où le couple choisit de résider. Sa toile Au cycliste réalisée en 1939 est la première où il effectue une évolution à rebours, semble-t-il, renouant avec une figuration qui n’est pas sans rappeler l’univers de Fernand Léger. « Un grand peintre un peu court de vue, dit-il justement de F. Léger en 1948 (« Journal d’un peintre, Carnets, 1929-1984 »). Le Courbet du cubisme en somme […]. Dans la vie, malin, conservateur déguisé par intérêt en communiste, porté sur les femmes, gai, sain, gentil, méfiant, et le seul qui m’ait témoigné, quoiqu’avec prudence, de l’intérêt. Je l’aime. » En janvier 1940, il quitte New York pour intégrer l’armée française. Il est fait prisonnier en juin et relégué dans des stalags à Hammerstein puis à Stettin (Pologne) où il sert d’interprète dans un bateau-prison. Il s’évade en février 1942 et rejoint Paris puis Marseille (où il devient téléphoniste au camp de la Blancarde pour personnes déplacées) avant de rentrer aux États-Unis. En 1946, deux ans après la mort de sa deuxième femme, il épouse la fille de Peggy Guggenheim, Pegeen Vail. La galeriste new-yorkaise n’apprécie pas du tout la facture de son gendre : « Elle ne comprend rien à mes tableaux, déplore-t-il en 1949, rien de rien. Et les trouve laids, je crois. » En cette même année 1946, un séjour parisien est l’occasion de séries thématiques où il multiplie avec entrain les sujets allégoriques et surréalistes (Nus, Citrouilles, Mannequineries, Journaleries). Le recours à l’acrylique dans les années 1960 favorise l’extension de surfaces colorées selon des formats de grande dimension. C’est à ce moment-là que les artistes de la Figuration narrative, tels Gilles Aillaud et Eduardo Arroyo se réclament de certaines de ses orientations esthétiques. En 1962, il achète une propriété à Saint-Sauveur-Marville, près de Chartres, où il peint beaucoup. « Ceci est mon clavier, confie-t-il, en 1984, au dramaturge René de Obaldia en désignant son atelier de Bigeonnette. Comme je n’y vois plus guère, j’ordonne mes couleurs. À droite, les aigus : vermillons, jaunes vifs, émeraudes, etc. ; à gauche, les graves : bleus d’outre-mer, bistres, terre de Sienne, etc. Entre les deux, toutes les nuances ; je me trouve comme un pianiste devant son instrument… » Belle-Île-en-Mer, dans le Morbihan, reste une de ses destinations privilégiées en été : dans une petite maison, il peint l’après-midi des scènes découvertes le matin sur le port. Mais s’il voyage beaucoup avec Jacqueline Ventadour, sa quatrième femme (leur union intervient en 1963, alors qu’il est séparé de Pegeen depuis 1957), ce n’est pas par pur délassement touristique, mais afin de revoir les œuvres de Rubens et de Frans Hals en Hollande ou de redécouvrir celles des primitifs siennois dont Piero della Francesca en Toscane. En mai 1968, il suit avec autant d’intérêt que de sympathie le Mouvement du 22-Mars et son chef de file, Daniel Cohn-Bendit : « Des étudiants vient un esprit frais, une lumière généreuse, large, très en avance sur ce que l’on attendait », note le diariste dans ses "Carnets" le 20 mai 1968.

À contre-courant des habitudes
Assez curieusement, le peintre a évolué à contre-courant des habitudes. Abstrait d’avant-garde quand le réalisme donne de tous ses cuivres, il se lance vers 1939 à « la reconquête de la figure humaine » au moment où ses contemporains battent la nouvelle mesure de l’abstraction.
Quand il meurt, en 1987, il ne bénéficie encore que d’un intérêt mêlé de méfiance. Revenu à la figuration après avoir partagé le chemin des groupes Art Concret et Abstraction-Création (mouvement fondé en 1930 avec Otto Gustaf Carlsund, Léon-Arthur Tutundjian et Théo Van Doesburg), il n’apparaît pas alors dans le sens officiel de l’histoire. Dans les années 1979 et 1980, si l’on excepte une exposition itinérante et européenne de ses dessins (escale remarquée à Athènes) à l’initiative du centre national d’art moderne Georges-Pompidou à Paris, la Chine lui ouvre trois palais des beaux-arts pour une magistrale rétrospective, à Pékin, Shanghaï et Nanchang. Après l’avoir ignoré, la mode dispense petitement ses faveurs à celui qu’admirent Hans Arp, Victor Brauner, Alexander Calder, Joan Miró et Wassily Kandinsky. Ultime événement institutionnel, une exposition est montrée en 2004-2005 au centre Georges-Pompidou à l’occasion du centenaire de sa naissance.

L’élégant écrivain de ses mémoires
Proche de Sarane Alexandrian, André du Bouchet, André Breton, Henri Calet, Alain Jouffroy, Luc Lafnet, Pierre Mabille, Francis Ponge et Maurice Roche ainsi que des Américains John Cage (compositeur) et Merce Cunningham (chorégraphe), il fréquente Marcel Duchamp. Chaque fois qu’ils se rencontrent, l’inventeur du ready-made le hèle en l’appelant « gros lapin ». Pour autant, Hélion pense que « tout charmant et fin qu’il soit », Duchamp est « l’influence la plus négative de ce temps » ("Carnets", 1945). À l’écrivain et poète Louis Aragon, il reproche de n’avoir jamais parlé de ses expositions dans l’hebdomadaire Les Lettres françaises que l’écrivain et poète dirige.
Le peintre se double d’un écrivain authentique qui accompagne ses travaux de notes pertinentes et instructives où il procède, entre autres réflexions, à l’analyse sur le vif de sa démarche artistique. Commencée en 1994 avec « Mémoire de la chambre jaune » (à l’École nationale supérieure des beaux-arts), la publication de ses mémoires est prolongée en 1996 avec « À perte de vue » et « Choses revues ». Dans ces deux derniers écrits, il se raconte, depuis la foire aux croûtes de Montmartre en 1924 jusqu’aux œuvres ultimes des années quatre-vingt. Il se remémore ses amis à Paris, ses rencontres à New York, sa captivité en Poméranie et son évasion en 1942, dictant ces deux récits à partir de 1983 lorsque la cécité le force à déserter l’atelier. La rétrospection est édifiante, l’écriture élégante, la documentation et l’autobiographie exceptionnelles.
Devant ses toiles, il se déclare rarement satisfait, apprend-on, pas plus que Joan Miró devant les siennes, à en croire sa correspondance avec Raymond Queneau (« Lettres d’Amérique »). Or c’est à l’artiste catalan qu’il fait penser parfois. À l’exemple de Miró, il use d’une grammaire fluide et déliée et pousse ses idées jusqu’à leurs sous-entendus ; comme lui, il veut « la vérité en peinture », tout en sachant bien qu’elle se dérobe, file, s’évapore et ne se laisse prendre au filet d’aucune théorie, au miroir d’aucune formule.
« Je crois, écrit-il si justement, que la peinture est une hésitation grandiose qui s’exprime franchement. »

Jean Hélion dans son atelier en Île de France.
 © Photo X, droits réservés

  • Jean Hélion, le franc-tireur, par Fabrice Gaignault, éditions Flammarion, 256 pages, 2024.

Lectures complémentaires :

  • À perte de vue suivi de Choses revues, par Jean Hélion, éditions de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), 328 pages, 1996 ;
  • Lettres d’Amérique, Correspondance avec Raymond Queneau, 1934-1967, par Jean Hélion, sous la direction de Claude Rameil, IMEC éditions, 182 pages, 1996 ;
  • Mémoire de la chambre jaune, sous la direction de Marie-Anne Sichère, éditions de l’École nationale supérieure des beaux-arts, 207 pages, 1994 ;
  • Journal d’un peintre, Carnets, 1929-1984, édition établie par Anne Mœglin-Delcroix, Maeght éditeur, 826 pages, 1992.


 

Varia : « Je me rêve grisâtre comme un pin »

Quinze ans après avoir acquis la nationalité française, Ella Søndervang, enseignante, s’installe avec son mari Guillaume, fonctionnaire d’Interpol, dans une maison entourée d’arbres, lui rappelant les contrées où elle a grandi, au Danemark. Ces pins noirs d’Autriche, étrangers comme elle, vont devenir le miroir par lequel elle se réapproprie son histoire, sa relation au sauvage, un regard qui vient du monde des fables.
« Rien de plus classique qu’une pinède dans le soleil couchant. J’ai eu l’impression d’habiter un temple ancien avec des colonnes aux cannelures grises, marbrées de rose. Certains fûts paraissent uniformément gris, mais c’est un leurre. Il suffit de s’approcher et on voit tout de suite que l’écorce n’est pas terne mais d’un beau camaïeu. Sa couleur reflète la lumière qui se meut. Le gris est gorgé de passages. Il y a des contrées nébuleuses. On ne sait pas où ça commence, ni où ça s’arrête. De très près, le regard s’y perd, aspiré par des coulées verdâtres et rougeâtres, qui rappellent une lave rugueuse ou une peau de serpent et lorsqu’il pleut, je le sais, le gris vire au bronze, et on voit apparaître des sillons noirs. De très près, les craquelures émaillant l’écorce font éclater la vue.
« Je me rêve grisâtre comme un pin. Un brin classique, juste ce qu’il faut. Mais pas comme il faut. Une éminence grise aussi sobre avec ses mots que sa tenue. Comme si je n’avais pas de passé, surtout pas un passé bruyant d’émigrant. Loin de gonfler le pif, je suis tout en nuances, j’ai un caractère insaisissable. Personne ne le voit. Mais la vérité est que j’abonde en nuances. En subtiles nuances.
« Après tout, je suis peut-être un peu fade, un arbre pas haut en couleur. Il se peut que je manque d’une goutte de folie. Évidemment, on peut me reprocher beaucoup de choses, mais pas les délires d’identité. De mon corps, je ne béatifie aucune bosse ou cavité. La passion n’est pas mon fort. Je n’ai rien contre la passion. C’est plutôt que je suis délicate. Disons modestement que j’ai un fond neutre, rebelle au recensement identitaire.
« Je contemple un pin à l’allure plus grise que les autres, un neutre qui ne sépare pas, qui fait le lien entre les pins. L’arbre qu’on ne voit pas tant il fait forêt. Le dieu caché. On peut en faire le tour sans trouver endroit ni envers. Peut-être existe-t-il sans sentiment de soi. Je ne crois pas me tromper quand je l’entends dire, même si c’est à peine audible, que là où je suis le plus gris, à savoir le moins moi, je suis le plus libre. »
Extrait de l’ouvrage « Hôtes », de Merete Stistrup (née au Danemark en 1952), enseignante-chercheuse à l’université Lumière de Lyon 2, éditions du Rouergue, collection la brune, 208 pages, 2025.



Carnet : douceur et genre humain
L’humanité est l’un de ces termes au double sens, signifiant à la fois « douceur » et « genre humain ».

La ligne du reporter
Lorsque son directeur lui demande de remanier un reportage, jugé trop tendre, sur l’occupation de la Ruhr, opération menée par les gouvernements français et belge entre janvier 1923 et août 1925, Albert Londres claque la porte en lançant le fameux « Un reporter ne connaît qu’une seule ligne : celle du chemin de fer ».

La révolution est un art
La révolution, c’est tout un art, prétendait, après Marx, Vladimir Oulianov, dit Lénine. La preuve, remarque Philippe Dracodaïdis (Halkida, Grèce, 1940), dans « Le Message » (1993), c’est que le mot « dada » a été inventé par Lénine.
(Mercredi 20 août 2025)



 

Billet d’humeur

Six villages morts pour la France

Lorsqu’il s’attèle à une réforme de l’économie et de l’État (2007-2010) à la demande du président de la République Nicolas Sarkozy, Jacques Attali (Alger, 1943), écrivain, économiste et haut fonctionnaire, préconise de ramener le nombre des communes de 36 000 à 6 000. L’ancien conseiller de François Mitterrand suggère que cette grande réforme visant à libérer la croissance française soit soumise à l’épreuve d’un référendum. Mais une opposition formelle des maires, des communes rurales notamment, empêche qu’il puisse mettre son projet à exécution. Les partisans de la réforme avaient pourtant quelque chance de l’emporter, tant les Français paraissaient nombreux à prétendre qu’il y a beaucoup trop de communes en France. « Plus de trente mille ! Rendez-vous compte, certaines ne comptent que trois ou quatre habitants ! Ça n’a pas de justification, ça n’a pas de sens, qu’est-ce qu’on attend pour accélérer les regroupements des petites communes ? » Au 1er janvier 2025, la direction générale des collectivités locales établit l’existence de 34 875 communes sur le territoire national (incluant les départements d’outre-mer), soit 60 communes de moins qu’en janvier 2024. Cette diminution, régulière ces dernières décennies, est dommageable, car la commune n’est pas seulement une circonscription administrative comme les autres, placée en l’occurrence sous l’autorité d’un maire assisté d’adjoints et d’un conseil municipal. C’est une personne morale aux droits inaliénables portée par les habitants de la commune, qui dispose d’une histoire et d’une identité fortes. Nos aînés nous ont apporté la preuve éclatante de l’absolue nécessité de conserver la nature et l’identité de chaque commune en légiférant sur le maintien du statut de six villages de la Meuse privés de leurs habitants depuis la première guerre mondiale. Ensevelies sous les obus en 1915 et 1916 au cours des combats de Verdun, elles n’ont pu être reconstruites, mais les pouvoirs publics, au lendemain des hostilités, ne se sont pas reconnu le droit de les supprimer : juridiquement, elles existent toujours avec un maire nommé par le préfet de la Meuse. Fleury-devant-Douaumont (422 habitants en 1914), Beaumont-en-Verdunois (186 hab. avant la guerre), Bezonvaux (149 hab. en 1913), Cumières-le-Mort-Homme (205 hab. en 1911), Haumont-près-Samogneux (131 hab. en 1911) et Louvemont-Côte-du-Poivre (183 hab. en 1911) ont été déclarées « mortes pour la France » et inscrites à l’inventaire des monuments historiques du pays ; certaines d’entre elles ont été décorées de la croix de guerre 1914-1918.



 

Lecture critique

La connaissance des plantes à l’épreuve de la science

Passé le vertige de quantifier le nombre exponentiel d’années qui nous séparent de la naissance des plantes sauvages et domestiquées qui habitent notre espace quotidien, « La Plus Belle Histoire des plantes » nous apprend d’une manière très attrayante une foule de choses sur la connaissance des plantes et sur les extraordinaires stratégies que ces végétaux mettent en œuvre, à la surface de notre planète, pour se défendre de leurs prédateurs, insectes, animaux et… humains. Ce petit livre possède plus d’une vertu des meilleures encyclopédies de la discipline. Il faut dire que les trois interlocuteurs du journaliste Jacques Girardon (ancien rédacteur en chef du magazine Sciences et Avenir) comptent parmi nos meilleurs scientifiques ; ce sont le professeur à l’Institut national d’agronomie de Paris-Grignon Marcel Mazoyer, le spécialiste du désert Théodore Monod (1902-2000), qui enseigna au Muséum national d’histoire naturelle, et le botaniste Jean-Marie Pelt (1933-2015), fondateur de l’Institut européen d’écologie à Metz.
Si des progrès remarquables ont été accomplis dans la recherche scientifique, trois questions fondamentales sont toujours posées. Considérant que le big-bang consacre la formation de la Terre et que le premier milliard d’années est dominé par la chimie prébiotique, on ne sait toujours pas à quel moment la vie est apparue. Deuxième interrogation non résolue, nous ne savons pas quand la chlorophylle s’est installée dans une cellule. Jean-Marie Pelt reconnaît que les chercheurs n’ont pas encore déterminé quand et de quelle façon l’algue bleue - qui a inventé la photosynthèse - a abouti à la cellule végétale à noyau. Le botaniste explique que c’est en décomposant la lumière solaire que l’oxygène des plantes donne au ciel sa couleur bleue et rend la mer verte parce que l’élément marin renferme énormément de plancton chlorophyllien. D’ailleurs, la Manche qui dégage beaucoup d’oxygène fournit autant de végétation que les prés qui la bordent. L’évolution des végétaux n’a pas révélé tous ses secrets. Les premières plantes à vaisseaux sont apparues il y a 420 millions d’années, les premiers vrais arbres 40 millions d’années plus tard, tandis qu’on date de - 350 millions d’années l’émergence chez une plante minuscule de la première tige avec des feuilles. Pourvu d’un climat plus chaud et plus humide, le jurassique, il y a 150 millions d’années, permet aux conifères de s’épanouir : on en recense plus de 10 000 espèces alors que nos forêts à nous ne comportent que quelques espèces, pins, sapins, épicéas et mélèzes. Les plantes à fleurs, quant à elles, apparaissent il y a une centaine de millions d’années, autrement dit bien avant l’extinction des dinosaures qui s’est produit, brutalement, il y a seulement 65 millions d’années.
Évoquant les prémices de l’agriculture, Marcel Mazoyer assure qu’elle a été inventée en Chine il y a 8 500 ans, dans le Shanxi et le Henan, région riche de terres limoneuses, traversée par le fleuve Jaune (Houang Ho), à 500 kilomètres au sud-ouest de Pékin. Les premières plantes cultivées ont été le millet des oiseaux et quelques légumes, dont le chou et le navet. « Pour l’instant, 500 000 espèces de plantes sauvages ont été identifiées, considère le professeur, mais il doit bien rester quelques centaines de milliers de plantes qu’on ne connaît pas ». On s’étonne d’apprendre que la vigne existait avant la séparation des continents : elle faisait partie de la flore tertiaire. Les vignes européennes proviennent des régions du Caucase et de la Caspienne : on vendangeait déjà il y a 5 000 ans au sud du Caucase et à la périphérie de la Perse !
Dans l’ouvrage, le domaine de la reproduction végétale regorge d’informations qui défient l’imagination. Ainsi certaines plantes savent « congeler » leur ovule durant de très longues périodes. Dans des tourbières froides, des graines de lotus ont été découvertes qui ont germé après 1 000 ans d’attente. Mais il y a encore plus extraordinaire, des graines de lupin, datées au carbone 14, ont germé alors qu’elles étaient vieilles de 10 000 ans ! Parmi les 800 espèces de plantes qui croissent dans le désert, certaines ont des graines qui attendent plusieurs années, depuis la dernière floraison, pour germer. « Le vent joue un grand rôle dans le déplacement de ces graines, assure Théodore Monod, mais aussi des papillons et des libellules. J’ai trouvé un jour une libellule au centre de Tanezrouft, au Sahara. Or, chacun sait que les larves de libellules sont aquatiques… Elle était donc née dans une palmeraie du Sud algérien et avait parcouru des centaines de kilomètres portée par le vent. »
S’ils restent attentifs aux méfaits de l’urbanisation et de la désertification et préoccupés par les disparitions d’espèces et les manipulations génétiques, le botaniste, l’agronome et le vieil arpenteur du désert ne sont pas inquiets et, selon eux, l’avenir du monde végétal ne sera pas aussi sombre que d’aucuns le prétendent : la nature dispose de tant de ressources. « L’existence des plantes et celle des hommes sont deux aspects d’une seule et même chose : la vie », souligne Jean-Marie Pelt. « Non, je ne suis pas inquiet, réagit Théodore Monod : les plantes ont la vie dure. Je continue à trouver dans le désert des espèces qu’on ne savait pas pouvoir vivre là. »

Marcel Mazoyer, Théodore Monod, Jacques Girardon et Jean-Marie Pelt
lors de la présentation de leur ouvrage en 1999. (Photo éditions du Seuil)

  • La Plus Belle Histoire des plantes - Les racines de notre vie, par Jacques Girardon, Marcel Mazoyer, Théodore Monod et Jean-Marie Pelt, Points/Seuil, 216 pages, 2023


 

Portrait

Une histoire pratique de la typographie

L’ossature de chacun des signes de l’alphabet latin est, depuis la naissance de l’écriture caroline, une convention solidement établie par douze siècles de pratique. Au XVe siècle, Johannes Gutenberg parvient à « écrire sans plume », contrefaisant l’écriture gothique et ses dérivées dont usent localement ses contemporains. Les érudits italiens trouvent la « gothique » trop artificieuse. Aussi une mouture typographique toute différente apparaît-elle en 1465 à Subiaco, près de Rome, et le nom de « romain » est donné à ce nouveau style par les imprimeurs français du XVIe s. Plus tard, le graveur champenois Nicolas Jenson façonne à Venise des prototypes à l’élégance latine qui excluent la moindre trace gothique. Vingt-cinq ans passent avant qu’Alde Manuce, à Venise également, et son graveur Francesco Griffo produisent une lettre capable de rivaliser en raffinement avec la lettre jensonienne. Alde Manuce ne se satisfait pas du romain. Il fait graver en 1500 une cursive penchée utilisée à la chancellerie papale depuis 1431 : c’est l’avènement de l’« italique » dont les capitales resteront verticales jusqu’en 1550. À quelques variantes près, la réussite de l’italique est garantie et elle dure toujours…

La révolution numérique
En écrivant leur ouvrage « Observer, comprendre et utiliser la typographie », Damien Gautier, issu de l’École Estienne et de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, et Florence Roller, diplômée de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, ont voulu permettre à leurs lecteurs, amateurs ou professionnels, d’appréhender dans les meilleures conditions le fonctionnement de cet art qu’est la typographie. Outre les outils, les méthodes et les techniques qui ont marqué l’évolution de ce procédé d’imprimerie, les deux designers graphiques présentent avec beaucoup d’attrait et un luxe documentaire les origines de l’écriture et commentent tous les moments qui ont permis à la typographie de se développer. Ainsi les années quatre-vingt sont le prétexte de longs développements avec la révolution induite, dans l’utilisation de la typographie, par l’informatique et les premiers micro-ordinateurs. Les auteurs soulignent à bon escient les énormes progrès réalisés par les nouvelles techniques qui ont permis de démocratiser l’usage de la typographie chez les amateurs mais aussi chez les usagers non professionnels. « Après plusieurs évolutions successives rapides, expliquent-ils, la typographie numérique a su intégrer tout ce qui en faisait, depuis des siècles, une technique de grande précision. La multiplication des canaux de communication, imprimés et digitaux, fixes ou dynamiques, et leur usage toujours plus large, impliquent que celui qui souhaite utiliser la typographie en connaissance de cause, en sache les origines, et en maîtrise les fondements : la typographie est un art, à la portée de chacun. »

Petites histoires de typographe
Au fil des pages du corpus, au fur et à mesure que les auteurs exposent et analysent l’évolution de la science typographique, il est plaisant de (re)découvrir les techniciens et les inventeurs qui ont innové dans la création, la production, la composition et l’impression de ces formes mécanisées issues de l’écriture et du dessin de la lettre. Glanées au fil de la lecture, ces petites histoires livrent une provende d’anecdotes pour le moins singulières. Ainsi, le typographe Jean Alessandrini (Marseille, 1942) propose avec son Codex 1980 une classification des caractères typographiques inspirée de la classification biologique des espèces animales. Le signe @ est d’origine espagnole (arroba) et arabe (ar-roub) signifiant « le quart ». À l’origine, il s’agissait d’une mesure de poids de 11,5 kg. En Angleterre, le signe a ensuite été utilisé comme signifiant « at » ou « a piece » pour indiquer le prix unitaire d’un article. Le dessin de ce signe découle de la ligature médiévale « ad » qui veut dire « à » en latin. Inventée en 1886 à New York par l’Allemand Ottmar Mergenthaler, la machine Linotype, fondant d’un bloc chaque ligne de caractères d’imprimerie composée sur un clavier a révolutionné la composition des textes. Douze ans auparavant, en 1873, la première machine à écrire produite en série est sortie des ateliers de la firme Remington, fabricant d’armes, de matériels agricoles et de machines à coudre. En 1892, la machine à écrire Blickensderfer utilise un principe de boule donnant la possibilité de changer de police de caractères. La typographie numérique connaît un essor considérable avec la multiplication des microordinateurs. Les formats initiaux, True Type et PostScript étaient limités à 256 caractères. Plus tard, le format Open Type, codé sur 24 bits, permet d’inclure plus de 65 000 caractères ! Au nombre des linéales mécaniques, le caractère Gravur (Cornel Windlin - Lineto, 1996, 2015) est inspiré des lettres gravées sur les plaques ornant la majorité des boîtes aux lettres suisses. Dans la même famille, le caractère Garaje (Thomas Huot-Marchand - 205 TF, 2020) s’inspire à la fois des alphabets développés au Bauhaus (courant artistique fondé en Allemagne) et des inscriptions vernaculaires trouvées sur les enseignes de garages en Espagne… Le caractère Hermès (Gavillet & Rust - Optimo, 2012) a été réinterprété à partir d’un caractère de la machine à écrire Hermès 3000 (1966) fabriquée en Suisse. Portable et légère, la machine Hermès est devenue célèbre par l’intermédiaire de l’écrivain et poète américain Jack Kerouac qui l’utilisa jusqu’à sa mort en 1969.

Florence Roller et Damien Gautier. © Photo X, droits réservés

  • Observer, comprendre et utiliser la typographie, par Damien Gautier et Florence Roller, éditions 205, 168 pages, 2020.

Lecture complémentaire :

  • Histoire de l’écriture - De l’idéogramme au multimédia, sous la direction d’Anne-Marie Christin, éditions Flammarion, 416 pages, 2012.


 

Varia : une histoire d’honneur marchand à Marseille au XVIIIe siècle

« Au début des années 1780, Marseille est le théâtre d’un conflit opposant la Chambre de commerce et deux marchands associés, originaires de la Rivière du Ponant en Ligurie mais citoyens marseillais de longue date, Léonard Straforello et Barthélémy Peragallo. Entre les parties adverses, la disparité des forces et des ressources est flagrante : d’un côté, la Chambre, qui régule le commerce français dans la Méditerranée et le Levant et constitue un énorme centre de pouvoir, titulaire de prérogatives très importantes souvent exercées au nom et pour le compte du roi ; de l’autre, Straforello et Peragallo, qui ont du mal à s’implanter dans le monde du négoce marseillais à cause de l’hostilité de la Chambre, laquelle s’obstine à les considérer comme des "étrangers" malhonnêtes et à se méfier d’eux.
« L’issue du conflit réserve toutefois des surprises. Straforello et Peragallo, se montrant habiles à utiliser les ressources institutionnelles de l’État français et à se mouvoir avec souplesse dans les replis du droit et de l’administration, répondent coup pour coup aux attaques et osent même employer des "expressions peu mesurées et indécentes" à l’égard de la Chambre, qui s’en plaint souvent. Face aux obstacles qu’elle oppose sans cesse à leurs affaires et à leur projet d’ascension sociale, Straforello et Peragallo revendiquent leurs droits et dénoncent les abus subis en adressant lettres, suppliques, protestations et mémoires à des puissants et des instances de pouvoir de tous niveaux.
« Dans la ville où ils évoluent physiquement, socialement et professionnellement, la structuration particulière autour d’arènes hétérogènes est l’une des raisons de leur audace. La défense de leur honneur sali par la réputation de "fraudeurs" alimentée par la Chambre et la construction d’un profil de marchands respectables - atout essentiel pour passer des quais et comptoirs au milieu du haut négoce et, de là, à celui des notables de la troisième République - dépendent de leur insertion dans les articulations conflictuelles de l’espace urbain, où s’opposent entre autres, de manière particulièrement vive à la fin du XVIIIe siècle, la Chambre de commerce et la Municipalité. […]
« Les descendants de Straforello et Peragallo empruntent des voies diverses, mais tous parviennent à s’imposer comme entrepreneurs et notables respectés. La maison Straforello s’élève au "premier rang du commerce local", avec "un chiffre d’affaires d’un million en 1810". Barthélémy Thomas (1764-1845), fils de Léonard, est élu par deux fois - de 1806 à 1814 et de 1818 à 1830 - justement à la Chambre de commerce. Chevalier puis officier de la légion d’honneur, ainsi que juge du Tribunal de commerce, qu’il préside de 1821 à 1822, il est aussi membre du Conseil général du commerce jusqu’en 1825. Royaliste, il est élu député dans le premier arrondissement électoral des Bouches-du-Rhône en 1820, 1824 et 1827. Il épouse la jeune Pauline, issue du haut négoce marseillais, fille du renommé Basile Samatan et de Gabrielle Timon-David, descendante de ce Timon David vaincu par un autre Straforello lors de l’affaire de l’arsenal. L’une de ses filles deviendra la belle-mère de Wulfran Puget, célèbre armateur et notable marseillais. »
Extrait d’un propos d’Annastella Carrino, de l’université de Bari, « Honneur marchand et espaces urbains - Le cas Straforello et Peragallo à Marseille à la fin du XVIIIe siècle », issu de la revue "Rives méditerranéennes", n° 49, dont le titre général est « Moralités marchandes dans l’Europe méditerranéenne au XVIIIe siècle : institutions, appartenances, pratiques », 2014, 178 pages.

Haut de page