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des Papiers collés
depuis le N°1


"Papiers collés"

Lectures de
Claude Darras


Note liminaire

J'ai repris la plume et l'encrier de mes "Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août 1923-24 janvier 1978).

À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations météorologiques des états d'âme du diariste.

Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés" saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait (d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)


Papiers collés n° 56 (Hiver 2025-2026)     Ouvrir en PDF :

Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Le verre des éponges de mer
La coquille du pétrolier
La Pacific 231 à vapeur et en musique
Lectures critiques :
Guillaume Erner s’interroge sur la persistance de la haine juive
Johnny Weissmuller n’aurait jamais troqué
une médaille d’or contre un César

Gérard Traquandi par Olivier Cena :
le discours de la méthode d’un peintre maniériste

Portraits :
Andrew Knoll : la géologie de la Terre n’a pas livré tous ses secrets
Le loup, cet inconnu…
Une monographie de Jean-Marc Landry

Le génie facétieux d’Erik Satie
Varia :
Une cinquantaine de pays producteurs de café dans le monde
Catherine de Médicis et le succès de… l’artichaut
La mémoire de l’esclavage au secret
Rencontre avec :
La langue des signes et des formes de Marie Behier


Carnet : Puisque
Puisqu’ils ont mis des murs partout
Puisqu’ils détruisent tout
Puisqu’ils salissent tout
Je me servirai de tout, des murs et des trous quand même !
Puisqu’ils s’obstinent à rayer le mot Poésie
Résistons !
(Jules Mougin, « 143 poèmes, lettres et cartes postales », Robert Morel éditeur, 1960)

Fallacieux jugement
On met du temps pour comprendre que juger un individu, une œuvre, etc., c’est se vanter soi-même, c’est se donner du poids.
(Georges Perros, « Notes 1 », 1953, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)

Jubilation !
« Je suis à la retraite depuis 2008 », ai-je répondu au fonctionnaire qui a dès lors pris une mine attristée avant de poursuivre son interrogatoire. « Mais vous savez, ai-je ajouté, j’ai toujours la santé et un goût irrépressible de sauter les ruisseaux, de pierre en pierre. Comme les Espagnols, d’ailleurs. » « Pourquoi les Espagnols ? m’a-t-il demandé. Mes grands-parents paternels étaient originaires de Barcelone. » « Parce que vos ascendants ont le bonheur de nommer la retraite jubilacion ! ».

James et Trollope
L’écrivain américain Henry James (1843-1916) se plaisait à relire les chroniques du Barsetshire d’Anthony Trollope (1815-1882), un ensemble de six romans où son confrère britannique excelle à portraiturer toute une société provinciale dans laquelle l’argent et le prestige social jouent un rôle déterminant. Assez curieusement, dans le même temps, il ne se lassait pas de qualifier « sa prose plate comme un paysage hollandais ».
Éloge du second
Mes contemporains m’étonnent quand ils balancent des éloges appuyés et des coups d’encensoir pour les éternels seconds, ces perdants magnifiques : Vercingétorix, les Cathares, Raymond Poulidor ou nos équipes de football. « Ils racontent leurs défaites comme si c’étaient des victoires », ironisait Machiavel.
(Mercredi 17 septembre 2025)



 

Billet d’humeur

Le verre des éponges de mer

Les scientifiques attribuent à l’éponge de verre le record de longévité chez les animaux. Si la datation au carbone 14 de certains coraux a révélé qu’ils avaient plus de 4 000 ans, les éponges de verre dépassent allégrement les 11 000 ans. L’étude de la silice et du germanium du verre de l’une d’elles, pêchée par 2 000 mètres de fond au sud de la mer de Chine laisse penser qu’elle peut excéder les 17 000 ans ! La classe des hexactinellides (éponges vitreuses) rassemble plus de 500 espèces d’éponges qui fréquentent les eaux de la planète depuis un demi-milliard d’années. Il y a trente ans à peine, les chercheurs ont découvert que ces éponges synthétisaient leur propre verre. Le squelette sur lequel elles se développent est constitué d’un verre à base de silice, à l’exemple de nos vitres et de nos bouteilles. Mais alors que les verriers humains ne savent fabriquer ce matériau que dans des fourneaux à plus de 1 000° Celsius, à partir du sable de silice, l’éponge le produit au terme d’une opération de chimie douce dans les basses températures sous-marines. De petites structures minérales (calcaire ou silice) appelées spicules (ou hexactines) forment le squelette de l’éponge ; certaines d’entre elles, selon l’espèce, peuvent atteindre plusieurs mètres et servent d’ancrage dans la vase ou les fonds sableux. Les spicules de l’éponge Euplectella aspergilium (euplectelle, corbeille de Vénus, éponge à crevettes) s’assemblent pour bâtir une architecture singulière en forme d’épuisette. Ces filets, qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de centimètres, servent à capturer les crustacés dont l’éponge se nourrit (son menu comporte aussi bactéries, débris organiques et algues unicellulaires). Ces fibres de verre biogénique sont dotées de propriétés optiques tout à fait remarquables qui dépassent de loin nos meilleures fibres optiques utilisées dans les télécommunications. L’éponge Monorhaphis chuni (éponge au spicule géant) fabrique ainsi une fibre de quelques millimètres de diamètre et de plusieurs mètres de longueur qui est constituée de couches de silice concentriques qui se déposent autour d’un fil de protéines. L’addition de ions sodium améliorent la transparence de l’individu tandis qu’une substance organique, la spiculine, décuple ses propriétés mécaniques. Matériau très poreux, le verre biogénique sert notamment à filtrer les liquides alimentaires tels que le vin. C’est en l’imprégnant de nitroglycérine que le chimiste suédois Alfred Nobel (1833-1896) a obtenu la poudre-dynamite en 1864…



 

Lecture critique

Guillaume Erner s’interroge sur la persistance de la haine juive

L’antique civilisation et la diaspora juives à l’histoire si tourmentée sont le sujet des réflexions de Guillaume Erner (Paris, 1968) que l’animateur (depuis 2015) des Matins de France Culture a condensées dans un livre intitulé « Judéobsessions », peu de temps après l’attaque sanglante perpétrée le 7 octobre 2023 par le Hamas, mouvement de résistance islamique, aux abords de l’enclave de Gaza. Fils et petit-fils de juifs ashkénazes, rescapés polonais (de Konskie et Wolomin) de la Shoah, le journaliste et docteur en sociologie apparaît fortement préoccupé par la mémoire doloriste de sa parentèle que lui ont transmis les récits et témoignages familiaux rapportés en yiddish. Il l’est plus encore par l’antisémitisme, la haine séculaire et mortifère qui continue de frapper les siens et que l’on qualifie depuis les années 60 d’antisionisme. Il s’étonne et déplore que l’identité juive continue d’être mise en mal aujourd’hui alors que les Juifs en Europe ne représentent plus que 9 % d’entre eux, comparativement à la fin du XIXe siècle où ils étaient dix fois plus nombreux.

Paradoxe et perplexité
« La civilisation juive diasporique est en train de s’éteindre, affirme-t-il. Au VIe siècle avant Jésus-Christ, les Juifs avaient commencé à migrer sur toute la planète - début de la dispersion, autrement dit de la diaspora. Aujourd’hui, je fais probablement partie des derniers Juifs à vivre hors d’Israël et d’Amérique. Que ceux qui ne nous aiment pas se rassurent et soient patients, il n’y aura bientôt plus de Juifs en France. La communauté juive, autrefois la troisième la plus importante du monde, est en passe d’être détrônée par la canadienne. Pourtant, moins nous sommes nombreux, plus on parle de nous. » Face au paradoxe et à la fébrilité de la situation vécue par ses pairs juifs, l’auteur avance certaines explications nourries par des raisonnements et des lectures sociologiques, philosophiques et théologiques dont il avoue en même temps l’incomplétude sinon l’inanité. Il revient sur l’affaire Dreyfus qui a activé, semble-t-il, l’antisémitisme russe et polonais ; il rappelle le formidable impact de la Shoah et se désole que le négationnisme ait engendré de nouvelles attaques des antisionistes : Paul Rassinier, Alain Soral, Dieudonné Mbala Mbala ont alimenté la marée de doutes contestant les évidences historiques de la question tout en soulignant les dangers d’un hypothétique complot sioniste (mouvement visant à dominer le monde). « Le mot "Juif", argumente-t-il, et ses corrélats - antisémitisme, sionisme, Israël - ont atteint une place délirante dans la rhétorique politique. De manière schématique, les discours se sont structurés autour de deux positions. La première se centre de manière presque exclusive sur la question israélo-palestinienne, la seconde dénonce l’antisémitisme supposé des adversaires politiques, antisémitisme d’extrême droite, mais aussi et surtout antisémitisme d’extrême gauche. Par une singulière ironie de l’Histoire, c’est désormais envers la gauche, et plus particulièrement envers LFI [La France insoumise], que cette accusation est généralement portée. »

Retour à l’histoire
Lorsqu’il était moniteur dans une colonie juive fréquentée par des Juifs de gauche, Guillaume Erner a préconisé en vain d’enseigner l’histoire juive : raconter l’exil de Babylone, l’expulsion des Juifs d’Espagne, l’instauration d’un Foyer national juif, l’impulsion de Théodor Herzl et la création de l’État d’Israël en 1948. S’il croit salutaire de pareilles leçons d’histoires, il condamne vertement le mythe d’Auschwitz, devenu selon lui un véritable parc d’attractions, une sorte de zone commerciale « où les parents traînent leurs enfants pour se donner bonne conscience ». Quant à la Shoah, elle est devenue, ainsi que l’a souligné le philosophe George Steiner, une métaphore, un signifiant écrasant et creux, à peine historicisé, mais prêt à être déclamé à tort et à travers. « En fait, considère-t-il, l’ensemble des mots associés aux Juifs et à la Shoah sont devenus de pures constructions lexicales, comme si leur réalité était finalement secondaire par rapport à leur capacité narrative potentielle ou illustrative ». De grands sociologues, tels Émile Durkheim, Georg Simmel, Werner Sombart et Max Weber ont exploré et analysé l’histoire juive et la judéophobie : « Tous n’étaient pas juifs, remarque Guillaume Erner, mais beaucoup l’étaient… Pour qui se donne comme mission d’étudier les groupes, le destin des Juifs est naturellement fascinant - même si les Juifs auraient préféré qu’il le soit un peu moins. »

Guillaume Erner, Photo Roberto Frankenberg
© Flammarion, 2024

  • Judéoobsessions, par Guillaume Erner, éditions Flammarion, 352 pages, 2025.


 

Portrait

Andrew Knoll : la géologie de la Terre n’a pas livré tous ses secrets

Tout en réaffirmant que notre planète s’est formée il y a quelque 4,54 milliards d’années, Andrew H. Knoll (1951, West Reading, États-Unis) ne cache pas les interrogations complexes qui demeurent dans son domaine d’expertise, la paléontologie et la géologie sédimentaire des terrains précambriens. Ainsi, on ne connaît pas quelles roches existaient aux 600 premiers millions d’années de la Terre primitive. Professeur émérite d’histoire naturelle à l’université Harvard, le paléontologue a porté l’essentiel de ses recherches sur l’évolution précoce de la vie et l’histoire environnementale de la Terre, s’efforçant plus particulièrement de trouver des correspondances et des liens entre ces deux phénomènes. Récompensé par le prix Crafoord en géosciences, l’équivalent du prix Nobel, attribué par l’Académie royale des sciences de Suède, il a également intégré, ces dix dernières années, l’équipe scientifique de la mission MER de la NASA vers la planète Mars.

De la naissance de la Terre
« La Terre est une boule rocheuse dont le diamètre à l’équateur est de 12 746 kilomètres, professe-t-il dans son ouvrage "Une brève histoire de la Terre" : en réalité, notre planète n’est pas exactement sphérique ; en raison de sa rotation, elle est un peu bombée à l’équateur et aplatie au niveau des pôles. Le noyau central, une boule de 1 226 kilomètres de diamètre, est solide. Le noyau externe, d’une épaisseur de 2 260 kilomètres, reste pour sa part en état de fusion et se déplace lentement par convection, sous l’effet de sa base plus dense qui, en chauffant, tend à remonter pour finalement refroidir et replonger. Le mouvement de ce noyau externe constitue une dynamo électrique, à l’origine du champ magnétique terrestre. » La naissance de la Terre pose encore de multiples questions aux chercheurs. Ils savent seulement qu’elle est née de l’accroissement de la matière ancienne d’une étoile, activée par sa fusion et caractérisée par l’apparition de couches structurant ses entrailles, précédant la formation de l’atmosphère et des océans qui recouvrent par fragments les futurs continents.

Comment la vie a-t-elle commencé ?
En étudiant les caractères physiques et chimiques des roches originelles, les scientifiques ont pu reconstruire l’histoire, encore partielle, de la Terre et envisager de quelle façon la vie a commencé à y proliférer. Considérées comme la base de toute matière vivante, les protéines ont d’ores et déjà apporté de précieuses réponses à cette question fondamentale. Composés organiques azotés, animaux et végétaux, qui donnent par dégradation hydrolytique des acides aminés et des substances non azotées diverses, les protéines sont apparentées par Andrew Knoll à des usines structurelles et fonctionnelles présentes dans des cellules. Elles se forment en associant vingt composés relativement simples appelés les acides aminés : « ces acides aminés sont reliés les uns aux autres dans des structures semblables à des combinaisons de lettres composant des mots et des phrases ayant un sens, explique-t-il. Ainsi, si nous étions capables de synthétiser en laboratoire des acides aminés, cela signifierait que nous disposons des briques élémentaires formant les protéines ». Autrement dit déterminer l’origine de la synthèse des protéines s’avère vital pour comprendre d’où vient la vie.

Il est urgent d’agir !
En distinguant la période récente sous le nom d’« anthropocène », les scientifiques soulignent l’influence des humains sur leur environnement et sur la différence avec toutes les périodes géologiques passées. « Il est en effet probable, prévient Andrew Knoll, que les futurs géologues et paléontologues considéreront notre époque comme singulière, marquée par des rythmes de changement environnemental rares à l’échelle géologique et par une réduction de la diversité biologique. » De l’époque du Christ à mille années plus tard, la population humaine mondiale est restée stationnaire avec ses 200 millions d’habitants : en moins de deux siècles, nous sommes passés du cheval et de la vapeur à l’essence et au kérosène. « La population humaine a atteint le milliard autour de 1800, les deux milliards dès 1930 et les quatre milliards en 1975, surenchérit-il. Nous sommes bien partis pour achever un autre doublement dans les dix ans à venir. Non seulement la population a augmenté, mais l’empreinte écologique par personne s’est également considérablement accrue. Si l’extinction des combustibles fossiles existe depuis le XIXe siècle, leur utilisation a presque décuplé depuis la Deuxième Guerre mondiale. » La prise de conscience de cette réalité impose une action commune et urgente.

  • Une brève histoire de la terre - Quatre milliards d’années en huit chapitres, par Andrew Herbert Knoll, éditions LLL Les Liens qui libèrent, 272 pages, 2024.

 

Varia : une cinquantaine de pays producteurs de café dans le monde

« L’ICO (International Coffee Organisation) répertorie en 2022 cinquante-six pays où le café est cultivé. Le Brésil en est le principal, avec presque 40 % de la production mondiale. Mais il est également un gros consommateur qui utilise 50 % de sa production pour ses propres besoins. Viennent ensuite le Vietnam (18 %), avec surtout du Robusta, puis l’Indonésie (8 %) et la Colombie (6 %), second producteur jusqu’en 1999 qui n’est désormais plus qu’au quatrième rang. Parmi les producteurs les plus importants, notons aussi l’Éthiopie, berceau du café (4 %), le Honduras et l’Ouganda (3 % chacun). D’autres pays n’ont qu’une toute petite production, quasiment anecdotique, mais parfois d’une si belle qualité qu’ils deviennent néanmoins des incontournables du monde du café. C’est le cas d’Hawaï, au 42e rang, et de la Jamaïque, au 44e rang, dont les cafés sont vendus très au-dessus des cours normaux.
« En 2022, les 14 millions d’hectares de caféiers cultivés sur la planète ont produit plus de 10 millions de tonnes de café vert sec, avec sept pays qui couvrent à eux seuls 76 % de la production mondiale. L’Amérique latine produit 57 % du café, suivie de l’Asie avec 32 %, alors que l’Afrique, qui est pourtant le continent où le café est apparu, n’en produit que 11 %. Mais ces chiffres ne veulent pas dire grand-chose, dans la mesure où ils concernent à la fois le Robusta et l’Arabica, qu’il faut considérer comme deux produits différents.
« La production d’Arabica sur soixante ans est à peu près stable, avec seulement une petite diminution en Amérique centrale et aux Caraïbes, en particulier en Équateur, au Salvador et au Costa Rica. Il faut cependant noter les très fortes fluctuations de la production de café au Brésil, qui subit de plein fouet l’impact des gelées ou des sécheresses. À l’inverse, la production de Robusta sur la même période connaît de grandes transformations. Elle augmente sensiblement plus que celle de l’Arabica et, surtout, elle se développe énormément en Asie-Pacifique au détriment de l’Afrique centrale et de l’Ouest. Le Vietnam, en particulier, fait un bond de production spectaculaire. Jusqu’au milieu des années 1980, il ne produisait que 5 000 tonnes par an. À partir de 1985, à force de plantations et de travail, il passe à 1 800 000 tonnes, avec une progression constante sur moins de quarante ans.
« Ces évolutions présentent un impact fort sur la position des grandes régions productrices. L’Asie-Pacifique monte en puissance, tandis que les productions d’Amérique centrale et des Caraïbes, et surtout celles de l’Afrique centrale et de l’Ouest, sont en baisse. »
Extrait de l’ouvrage de Michel Barel et Christophe Montagnon, « La Grande Épopée », éditions Quæ, 128 pages, 2024.


Carnet : quel métier !
Le métier de géopoliticien est dangereux. À peine les lignes d’un livre sont imprimées qu’il faudrait les retoucher parce que de nouveaux événements n’ont pas été pris en compte. Le politologue est sauvé, quelquefois, lorsque sa conviction n’a pas infirmé les pronostics.

Féroce Pasolini
Pier Paolo Pasolini (1922-1975) a pratiqué avec subtilité la critique littéraire. Trois années durant, il fournissait chaque semaine au quotidien Il Tempo un « papier » où il n’épargnait pas toujours les plus chers de ses amis. Ainsi Elsa Morante (1912-1985) dont « La Storia » (1977) s’est vu qualifier « par moitié livre extraordinaire » mais « roman grossier, maniériste, prédicatoire ». « Je suis glacé, "méchant" ; mes mots "font mal" », se repentait-il. Il ressentait le singulier besoin de ne pas tromper ses lecteurs et de livrer à la postérité ce qu’il était vraiment.
(Mardi 14 octobre 2025)

Une recette de Lu Xun
L’écrivain chinois Lu Xun (1881-1936) cultivait à la fois perspicacité et vigilance. Il était capable de prévoir l’avenir en songeant au passé. « Nos ancêtres, écrivait-il, si débiles qu’ils fussent, après y avoir réfléchi quelques milliers d’années, finirent par élaborer une recette subtile pour contrôler les gens : écrasez tous ceux que vous pouvez écraser, et les autres mettez-les sur un piédestal. En les mettant sur un piédestal vous pouvez également les contrôler : il n’y a qu’à leur souffler constamment à l’oreille : "Obéis-moi, sinon je te fais dégringoler de ton perchoir ! »."

Vélo et vagabondage
Belle sentence de l’écrivain et homme politique Maurice Barrès (1862-1923) à propos de la bicyclette : « La "petite reine" satisfait cet instinct antique : le vagabondage ».

Comme le jockey de Magritte
À force d’écouter journalistes et animateurs de télévision réciter leurs évangiles, j’éprouve l’impérieux besoin de m’esbigner, de bifurquer aux tristes échos de l’actualité comme le jockey de Magritte hors du chemin battu.
(Mercredi 15 octobre 2025)



 

Billet d’humeur

La coquille du pétrolier

Au tournant du XXe siècle, une âpre lutte d’influence oppose les trois premières firmes mondiales de pétrole, la Branobel de Ludwig et Robert Nobel, industriels suédois et frères de l’inventeur de la dynamite, la Standard Oil Company (ancêtre d’ExxonMobil) de John Davison Rockefeller Senior et la Shell Transport and Trading Company de Samuel et Marcus Samuel Junior (Londres, 1855-1934/1853-1927). Fondateurs de la Compagnie pétrolière de la Caspienne et de la mer Noire, les barons Alphonse et Edmond de Rothschild, banquiers de la branche française de la célèbre dynastie, ont jugé opportun dès 1891 de s’associer aux frères Samuel, fils d’un marchand juif londonien, Marcus Samuel Sr. (1799-1870) dont le négoce d’import-export s’étendait depuis Houndsditch, au cœur de Londres, jusqu’au Japon. Profitant de l’abrogation, en 1834, du monopole que la compagnie des Indes orientales détenait sur le commerce en Extrême-Orient, le descendant d’émigrants juifs hollandais et bavarois (arrivés en Angleterre dans les années 1750) développe l’importation de coquillages et de pierres semi-précieuses en provenance de l’Asie et la fabrication de boîtes décorées de coquillages très prisées des foyers britanniques. Ses deux héritiers l’imitèrent avec le même bonheur, associant aux articles de bimbeloterie et aux pierres fines la commercialisation de la soie, de la porcelaine, du riz, du sucre, des épices et du thé d’Extrême-Orient ; en retour, elle exporte vers l’Asie des produits industriels et des textiles « made in Great Britain ». La proposition des Rothschild les conduit à se lancer dans l’exploitation et la distribution de produits pétroliers. Visionnaire, Marcus Samuel Jr. est convaincu que l’huile de pierre (petra oleum, néologisme latin tardif du haut moyen âge), utilisée dans les lampes à huile et les réchauds, sera de plus en plus substitué au charbon pour faire tourner les bielles des moteurs des navires, des locomotives et des premières automobiles. Député à la Chambre des communes et banquier d’affaires, Sam Samuel Jr. laisse progressivement les rênes de la société familiale à son frère. En 1907, Marcus se rapproche de la Royal Dutch Petroleum (créée en 1890), société créée en 1885 par un planteur de tabac néerlandais, et la fusion des deux entités, Royal Dutch et Shell Transport and Trading Company (fondée en 1890), aboutit au groupe Royal Dutch Shell. En anglais, « coquillage » se dit shell, et c’est le nom que les frères Samuel ont gardé pour dénommer leur compagnie en l’honneur des coquillages qui ont consacré la fortune de leur père. Aux premières années du XXe siècle, le logotype de la société anglo-néerlandaise représente une coquille de moule ; il représente désormais la coque d’un pétoncle, autre mollusque bivalve marin autrement appelé coquille Saint-Jacques (le Pecten maximus des malacologues) et lié au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Les tankers de la Shell qui sillonnent les mers des continents américain, asiatique et européen portent, chacun le nom d’un coquillage : Murex, Conch, Turbo, Clam, Batillus, Bellamya, etc. Marié et père de deux garçons et deux filles, Marcus Samuel Jr. est élu lord-maire de Londres en 1902 et élevé au rang de vicomte de Bearsted en 1925. La reine Victoria l’anoblit en 1898 pour sa participation au sauvetage du HMS Victorious qu’un de ses pétroliers, le SS Pecten, avait secouru et remorqué lors du naufrage de ce cuirassé de la Royal Navy. Il est ainsi devenu le premier seigneur britannique de l’or noir à recevoir le titre de chevalier.



 

Lecture critique

Johnny Weissmuller n’aurait jamais troqué
une médaille d’or contre un César

Né le 2 juin 1904 dans un village germanophone du Banat hongrois (Freidorf), en Autriche-Hongrie, János Péter Weissmüller a suscité l’incarnation durable d’un double mythe à l’égal d’Achille, Astérix, D’Artagnan, Tintin, Romulus et Remus : l’accession d’un jeune immigré meurtri par la poliomyélite parmi les meilleurs nageurs du monde et le succès extraordinaire d’un acteur autodidacte interprétant douze fois le rôle de Tarzan (un « homme singe ») au cinéma, à Hollywood. Dans « Johnny Johnny », Frédéric Rossignol raconte la vie exceptionnelle de ce personnage hors du commun en usant de la première personne du singulier, une façon de rapprocher davantage son héros du lecteur.

La consécration des Jeux olympiques de Paris
János Weissmüller débarque à l’âge de sept mois, en 1905 à Ellis Island (New York) avec ses parents, Peter Weissmüller, ancien officier autrichien, et Elisabeth Kersch, immigrés d’Europe centrale, près de Timișoara. Atteint par la polio à l’âge de huit ans, il apprend à nager dans le lac Michigan à Chicago où la famille s’est installée après un premier séjour à Windber (Pennsylvanie) où son père, alcoolique et silicosé, est mineur de fond et où naît son frère Peter. « À Chicago, remarque Weissmuller/Rossignol, le lac Michigan ressemble à la mer. Le vent y prend vitesse et plonge, dans les rues, l’air glacé de l’hiver. L’été tout en légèreté, c’est la plage et la liberté. […] Mais ce qui fascine le plus et suscite mes allées et venues se trouve au 1921 de Cleveland Avenue. À côté de chez nous, seulement quatre blocs à vol d’oiseau, c’est le Lincoln Park Zoo. C’est magique d’habiter si près du plus grand zoo d’Amérique. » Les conseils et l’entraînement d’un ancien nageur et vétéran de la guerre de Cuba, William Bachrach surnommé Big Bill, lui sont si profitables qu’il est champion du monde le 6 août 1921, dans le Minnesota, après avoir remporté les quatre courses sur les 50, 100, 120 et 150 yards. Le 9 juillet de l’année suivante, il est le premier nageur à passer sous la minute au 100 mètres en 58,6 secondes. Les Jeux olympiques de Paris en juillet 1924 lui sont une consécration magistrale avec quatre médailles, l’or sur 100 mètres où il prive l’Hawaïen Duke Kahanamoku d’un troisième titre olympique consécutif, sur 400 mètres nage libre, au relais 4 x 200 mètres, et une médaille de bronze en water-polo (où il occupe le poste d’avant-centre). Il conserva son titre olympique sur 100 mètres quatre ans plus tard à Amsterdam, assorti d’une autre médaille d’or en relais. Le champion analysait sa manière de nager le crawl en ces termes : « Le corps doit faire quille, il ne faut pas qu’il roule sur l’eau, la respiration d’un côté ou de l’autre ne doit, en aucun cas, provoquer un déséquilibre et créer une résistance à l’avancement. »

Ami d’Errol Flynn et de Gary Cooper
Le 2 avril 1932 sort au cinéma « Tarzan, l’homme singe », film américain réalisé par W.S. Van Dyke d’après le roman d’Edgar Rice Burroughs : c’est le premier volet d’une série de douze Tarzan avec Johnny Weissmuller dans le rôle-titre et Maureen O’Sullivan (mère de Mia Farrow), interprétant sa compagne Jane Parker. E.R. Burroughs avait aimé Le Livre de la jungle (1894), de Rudyard Kipling et il avait lu avec passion des récits d’explorateurs. Johnny Weissmuller (ce sont ses copains de Chicago qui ont préféré ce prénom au hongrois János) doit son entrée dans les studios de cinéma à Bernard H. Hyman, de la Metro Goldwyn Meyer, qui recherchait une star susceptible de se glisser dans la peau du héros culte de Burroughs. Johnny jouera douze fois Tarzan jusqu’en 1948 puis deviendra Jungle Jim jusqu’en 1955 : héros de bandes dessinées, Jungle Jim Bradley est un chasseur, guide et explorateur qui fera apparaître Johnny Weissmuller dans seize longs métrages. Malgré la réussite de l’acteur que l’on crédite de deux millions de dollars de gains pour ses courts et longs métrages, il accumule dettes et procès et se retrouve vite ruiné en raison de son mode de vie désordonné, de son alcoolisme chronique, de l’ampleur de son train de vie et des pensions alimentaires qu’il doit à ses cinq ex-épouses (Bobbe Arnst, Lupe Vélez, Beryl Scott, Allene Gates et Maria Baumann). Sa troisième épouse, Beryl Scott, lui a donné trois enfants, Johnny Weissmuller Jr (1940-2006), Wandy Anne (née en 1942) et Heidi Elizabeth (1944-1962). Le 20 janvier 1984, Johnny meurt au Mexique d’un œdème pulmonaire à l’hôpital psychiatrique d’Acapulco. Il était âgé de quatre-vingts ans. Mais le copain d’Errol Flynn et de Gary Cooper, de Marlene Dietrich et d’Humphrey Bogart fait encore rêver avec sa tyrolienne intempestive, sa légende d’enfant sauvage, les coulisses mystérieuses de la jungle et le cousinage avec les grands singes - pour lesquels l’écrivain Burroughs avait inventé un langage propre, le mangani (Tarzan signifiant « peau blanche » dans ce langage). Cependant, pour rien au monde, disait-il, il n’aurait troqué une médaille d’or contre un Oscar.

Frédéric Rossignol © Photo X, droits réservés

  • Johnny Johnny, par Frédéric Rossignol, éditions Arléa, 208 pages, 2023.

 

Portrait

Le loup, cet inconnu…
Une monographie de Jean-Marc Landry

Parce que nos contemporains fondent beaucoup trop souvent leurs raisonnements à propos du loup sur des croyances plutôt que sur des faits avérés, Jean-Marc Landry (Bienne, 1964) multiplie les interventions auprès du public afin de corriger les appréciations faussées de ses auditeurs et/ou de ses lecteurs, et d’améliorer leurs connaissances parcellaires en leur dressant un portrait plus crédible du loup. « Notre relation au loup s’est construite sur un conflit avec la nature, remarque-t-il, un conflit que nous essayons de maîtriser depuis le néolithique. » Dans son livre « Le Loup », véritable monographie du mammifère, le biologiste et éthologue suisse répète que ce canidé cherche à (sur)vivre dans son environnement originel dont les équilibres ont été plus ou moins compromis par l’homme. Il importe selon lui de parvenir à concilier la présence du prédateur avec nos activités, particulièrement pastorales, ce qui représente un formidable défi.

Un coureur de fond
Si l’on sait que les premiers mammifères, issus de reptiles mammaliens, sont apparus il y a 220 millions d’années (ère mésozoïque), alors que régnaient les dinosauriens, on cherche encore à mieux situer les lointaines origines de Canis lupus (loup). On a bien découvert sur le continent européen des crânes de loup, datant d’environ 150 000 ans (ère paléolithique), vraisemblablement disposés devant l’entrée d’abris sous roche par des hommes de Néandertal, mais beaucoup reste à trouver quant à l’extrême antériorité de l’espèce. Aujourd’hui, la population lupine mondiale ne dépasserait pas 240 000 individus, dont moins de 14 000 en Europe et environ 6 000 aux États-Unis, en exceptant l’Alaska. « Les loups sont capables de vivre dans des milieux très variés, indique le scientifique, des plus sauvages aux plus investis par l’homme. On peut ainsi les trouver dans les grandes forêts des Carpates (Europe centrale et du Sud-Est), dans des régions de steppes, de toundra, semi-arides (comme le plateau du Golan en Syrie ou le Sinaï en Égypte), ou encore dans le désert de Gobi, en Mongolie. Enfin, on peut les observer dans les plaines agricoles de la Castille-et-Léon, en Espagne, dans des plantations de conifères en Allemagne, de pins en Espagne et d’eucalyptus au Portugal. » La taille des territoires occupés par l’animal peut varier : de 52 kilomètres carrés pour une meute de 5 individus au Minnesota (États-Unis) à au moins 1780 km2 pour une meute de 8 à 10 loups au Canada, voire jusqu’à plus de 2 500 km2 en Alaska. Pour une meute de 5 loups, la superficie des territoires oscille entre 120 et 200 km2 en Italie (Abruzzes), de 200 et 400 km2 dans les Alpes, jusqu’à 300 km2 dans les Carpates polonaises. En France où l’espèce a fait son retour depuis l’Italie en 1992, les meutes rassemblent en général 2 à 6 individus, avec temporairementtout au plus une dizaine de loups. Un loup peut parcourir 40 kilomètres par nuit et parfois plusieurs centaines de kilomètres en quelques jours. Équipé en Slovénie d’un collier émetteur, un loup a parcouru environ 2 000 km en quelques semaines : Slavko (ainsi a-t-il été baptisé) a traversé un fleuve de 280 mètres de largeur, des autoroutes, des cols, etc., avant d’arriver dans la province de Vérone, en Italie, où il a rencontré une femelle en provenance des Alpes occidentales. Ils ont formé le premier couple connu de deux sous-espèces différentes : Canis lupus italicus et Canis lupus lupus.

De la protection des troupeaux ovins
Il était fatal que le loup, un jour ou l’autre, tente de recoloniser ses anciens territoires : « le loup n’a pas choisi la meilleure période, lance à cet égard l’éthologue, à plus forte raison parce que beaucoup d’efforts ont été réalisés par la filière ovine pour s’adapter aux contraintes économiques ». La présence du loup en France n’est évidemment pas à l’origine de la crise de la filière ovine, il reste que la protection des troupeaux implique de nouvelles contraintes pour les éleveurs de moutons, de brebis et de bovins. « Sur l’alpage, constate J.-M. Landry, la protection des bêtes contre le loup pose problème à tous les systèmes d’élevage. Les sédentaires doivent en plus assurer la protection des moutons dans les parcs, au printemps et en automne. La colonisation du loup s’étendant hors du massif alpin, les transhumants sont toujours plus nombreux à se retrouver en zone à loups dans leurs quartiers d’hiver, ce qui augmente la durée d’exposition des troupeaux à la prédation. » Dans ce domaine, la méconnaissance des éleveurs face à la prédation retarde les progrès et fausse les jugements. On tire des enseignements hâtifs sur la manière dont le loup se comporte face à la prévention, juge le scientifique. Parmi les moyens empêchant les prédateurs d’accéder au bétail, voire de modifier leur comportement, le chien de protection (chien de montagne des Pyrénées, komondor ou berger d’Anatolie) reste sans aucun doute le plus efficace. En revanche, pratiquer des tirs de prélèvement au hasard, s’avère contre-productif. Jean-Marc Landry appelle de ses vœux la mise au point de nouvelles techniques ou méthodes qui permettraient de diminuer encore davantage les dommages, notamment sur les foyers de prédation ; il réaffirme cependant la nécessité pour les acteurs de la scène pastorale de mieux comprendre la biologie du loup, préalable indispensable à toute avancée. Préfacier de l’ouvrage, le philosophe Baptiste Morizot se plaît à souligner l’extraordinaire intelligence inductive du loup : « Si on signifie au loup, par des mesures d’effarouchement adaptées à sa fenêtre perceptive, qu’il n’est pas le bienvenu, il le retiendra, et peut-être même le transmettra-t-il à sa meute. On peut ainsi espérer fixer aux loups des limites sur notre territoire commun, non pas en créant des barrières physiques, mais en transformant leurs usages de ce territoire ».

Jean-Marc Landry © Photo X, droits réservés

  • Le Loup, par Jean-Marc Landry, préface de Baptiste Morizot (maître de conférences en philosophie, Aix-Marseille Université), éditions Delachaux et Niestlé, 368 pages, 2017.

 

Varia : Catherine de Médicis et le succès de… l’artichaut

« L’artichaut que nous dégustons religieusement feuille après feuille est un capitule floral que l’on consomme avant son épanouissement. Ce sont ces fleurs en formation qui, avec les soies qui les entourent, constituent le "foin" que l’on ôte du réceptacle floral (le "fond" d’artichaut). Par ailleurs, les "feuilles" dont nous enlevons la chair tendre avec les dents sont en réalité des bractées, nom donné aux languettes protectrices que l’on trouve à la base des fleurs de certaines plantes.
« L’artichaut (famille des astéracées ou composées) est issu de la domestication puis de la sélection du cardon sauvage, une plante proche du chardon et dont le berceau se situe dans la partie ouest du bassin méditerranéen. Selon certains auteurs, cette domestication aurait été réalisée deux ou trois siècles avant le début de l’ère chrétienne sur les terres de Tunisie, de Sicile ou d’Espagne. À partir du cardon sauvage, deux sélections furent opérées par les jardiniers du monde arabo-musulman. La première a donné naissance à l’artichaut. La seconde est à l’origine des actuels cardons cultivés.
« Il est difficile de déterminer avec précision le lieu et la date d’apparition de l’artichaut. On sait que celui-ci était présent en Italie du Nord à partir du XVe siècle (il y aurait été introduit à partir de l’Espagne). Les Piémontais et les Lombards le nommaient articiocco, un mot dérivé de l’arabe al-harsuf. Mais ce n’est qu’au siècle suivant qu’il prit véritablement son essor. La légende dit que c’est la Florentine Catherine de Médicis qui, en 1533, a introduit ce légume-fleur à la cour de France à la faveur de son mariage avec le futur Henri II. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’elle raffolait tellement des fonds d’artichaut qu’elle faillit en mourir ! Un chroniqueur de la Cour a en effet raconté qu’à l’occasion d’un repas de mariage, "la reine mère mangea tant qu’elle [crut] crever et fut malade […]. On disoit que c’étoit d’avoir trop mangé de culs d’artichauts et de crêtes et de rognons de coq dont elle étoit fort friande". La passion de Catherine a sans doute contribué au succès de ce légume auprès des élites du royaume. Un légume qui, à cette époque, était mangé… au dessert, intercalé entre les fruits et les pâtisseries. »
Extrait de « Petite et Grande Histoire des légumes », par Éric Birlouez, éditions Quæ, 168 pages, 2023.


Carnet : de la littérature soufie
La littérature soufie est dominée par deux personnalités, deux poètes et théologiens : Rumî le Persan (1207-1273) qui a fondé l’ordre des derviches tourneurs, et Ibn Arabî (1165-1240), l’Espagnol musulman qui aurait influencé Dante Alighieri et qu’admirait le philosophe andalou Averroès. Ses contemporains avaient surnommé Ibn Arabî al-Shaykh al-Akbar, c’est-à-dire « le plus grand des maîtres ».

Julien Green et Brigitte Bardot
Julien Green (1900-1998) aimait beaucoup Brigitte Bardot : « On sent chez elle un cœur pur, justifiait l’écrivain américain de langue française. Dans les films d’elle que j’ai vus, elle ne joue pas, elle existe. Elle donne l’impression de la vie, elle est vraie. Les autres à côté ne sont que des acteurs ».
(Samedi 18 octobre 2025)

Journalisme et philosophie
Les journalistes parfois se muent en philosophes quand ils ne se préoccupent pas des incidents de la matinée mais de la densité de l’époque et de l’étoffe des personnages. L’urgence est alors révolue et la lenteur s’impose. L’information deviendrait-elle une vertu ? Quand la sagesse filtre, à pas comptés, le sable des nouvelles
(Jeudi 13 novembre 2025)

 

Billet d’humeur

La Pacific 231 à vapeur et en musique

En 1804, un ingénieur des mines britannique, Richard Trevithick (1771-1833), conçoit la locomotive à vapeur, une machine qui opère la traction d’un train de chemin de fer. La traction à la vapeur restera le plus couramment utilisée, de la naissance du chemin de fer jusque dans les années 1950. Un siècle plus tard, en 1901, le constructeur américain Baldwin livre à la Société des chemins de fer de Nouvelle-Zélande la première locomotive de ce type. L’engin est acheminé à travers l’océan Pacifique dont le nom, Pacific, restera attribué à ces locomotives. La disposition des essieux, de l’avant vers l’arrière, en explique la numérotation : 2 essieux porteurs, 3 essieux moteurs et 1 essieu porteur à l’arrière, soit 231 en codification française. La conduite de la Pacific 231 est plutôt musclée et rude : le mécanicien est chargé de la conduite tandis que le chauffeur alimente en combustible et en eau la chaudière pour la production de vapeur. Construite en France de 1909 à 1932, la Pacific 231 roule à une vitesse moyenne de 80 km/h (130 km/h de vitesse maximale). Elle consomme 12 000 à 15 000 litres d’eau aux 100 km, de l’eau chauffée par 1,5 à 2 tonnes de charbon. Locomotive mythique sur la ligne impériale du PLM (Paris-Lyon-Marseille, en hommage à Napoléon III) dont seuls deux exemplaires sont en état de marche en France, elle a suscité la création en 1923 d’un poème symphonique, Pacific 231, par Arthur Honegger (Le Havre, 1892-Paris, 1955). « J’ai toujours aimé passionnément les locomotives, a témoigné le compositeur suisse. Pour moi, ce sont des êtres vivants… Ce que j’ai cherché dans "Pacific", ce n’est pas l’imitation des bruits de la locomotive, mais la traduction d’une impression visuelle et d’une jouissance physique par une construction musicale. Elle part de la contemplation objective : la tranquille respiration de la machine au repos, l’effort du démarrage, puis l’accroissement progressif de la vitesse, pour aboutir à l’état lyrique, au pathétique du train de 300 tonnes, lancé en pleine nuit à 120 à l’heure. Comme "sujet", j’ai choisi la locomotive type "Pacific", symbole 231, pour trains lourds de grande vitesse. » Quatre années plus tôt, son collègue Darius Milhaud (1892-1974) composa Les Machines agricoles (1919), une suite pour chant et sept instruments solistes qu’avait suscitée en lui la visite d’une exposition de… machines agricoles en 1913 ! Il s’en expliqua plus tard dans ses Mémoires : « J’avais été tellement saisi par la beauté de ces grands insectes de fer multicolores, magnifiques frères modernes de la charrue et de la faux, que l’idée me vit de les célébrer ».

 

Lecture critique

Gérard Traquandi par Olivier Cena :
le discours de la méthode d’un peintre maniériste

Entrepris par le critique d’art Olivier Cena (né en 1963) à la 57e biennale de Venise, dans les ateliers de Gérard Traquandi (à Paris, Marseille et Aix-en-Provence) et sur des lieux d’expositions, les entretiens rassemblés dans l’ouvrage « Toute peinture est un désir contrarié » présente l’avantage, inestimable, de révéler la profession de foi du peintre né à Marseille en 1952. C’est une sorte de discours de la méthode qui explique la relation fondamentale qu’il a noué avec la nature depuis ses débuts. Un credo où il revendique sa proximité avec les maniéristes italiens, des artistes qui ont apporté en leur temps un changement radical de palette : « Ils déforment, mais en même temps ils retrouvent la couleur des Primitifs, les verts, les roses tendres, les rouges violacés. Les autres posaient ces couleurs sur les habits et eux vont même jusqu’à les mettre sur les chairs, avec la même sensualité, la même ambiguïté sexuelle. Et ce faisant, ils s’éloignent du clair-obscur, ils s’éloignent de l’illusionnisme. » À ce même propos, il rapporte une anecdote très éclairante puisée dans son quotidien le plus banal alors qu’il évoque ses travaux d’aquarelle : « L’an dernier, j’ai été victime d’une sorte d’insomnie qui me réveillait très tôt le matin. J’ai donc vu le jour se lever. Il se lève avant que n’apparaisse le soleil. Pendant quelques minutes, une lumière sans source visible éclaire donc le monde et ne crée pas d’ombres. Il n’y a pas de clair-obscur. Cette lumière me fascine. Et j’essaie de restituer dans le tableau à la fois cette lumière sans ombre et la fascination qu’elle produit sur moi. J’appartiens à la famille des maniéristes, comme Parmesan ou Pontormo. » Il se défend de concevoir des tableaux abstraits, assurant exécuter des tableaux non figuratifs. « L’abstrait, considère-t-il, je n’ai rien à voir avec ça, c’est devenu un genre. […] J’ai toujours voulu représenter, toujours. Il m’a simplement fallu une vie entière pour que ne subsistent dans ma peinture que la lumière et l’espace. » Au sortir des beaux-arts de Marseille, ce qui lui a donné l’envie de peindre des fleurs, ce sont les photos de coucous autrichiens de Jeff Koons, avec fleurs et oiseaux ! La photographie d’ailleurs reste, avec la céramique, un médium qu’il assortit de temps à autre à ses expérimentations fondées sur le dessin et la peinture. Il ne cesse de dessiner dans ses carnets des paysages, des arbres notamment et des plantes, invoquant souvent l’obsession de Paul Cezanne. Il ne cesse de s’émerveiller face à la réalité la plus ordinaire, les miroitements argentés de la Méditerranée, les écharpes de brume surplombant les vallées queyrassines ou une lumière matinale traversant la frondaison d’un pin parasol en Toscane. Gérard Traquandi aime à citer les peintres, de tendance très diverse, qu’il a appris à connaître et à aimer, tels Frank Stella, Cimabue, Ruysdael, Eugène Leroy, Christophe Wool, Phillip Guston, Louis Pons, Mark Rothko, Barnett Newman, Helmut Federle, Camille Corot, Albert Marquet et… Cezanne dont il est devenu un théoricien avisé. « On parle toujours de la part structurée de la peinture de Cezanne, déplore-t-il, mais jamais de sa sensualité. Il disait qu’il fallait toujours mettre un peu de bleu pour faire sentir l’air et tu vois qu’il caresse de bleu les objets qu’il peint : il met un petit voile d’air autour et tu pourrais presque les prendre. » En fin d’ouvrage, Olivier Cena décrit un mur de l’atelier aixois où sont accrochés des bas-reliefs floraux aux volutes délicates flanqués de crucifix et de dépositions, des « poteries » que l’artiste modèle dans un atelier d’Aubagne. « Il modèle des céramiques biscornues - j’allais écrire l’adjectif "baroques", écrit O. Cena, en pensant aux sculptures que modela Lucio Fontana dans les années cinquante, mais je lui préfère le mot de Giacometti. Gérard dit modestement "des Jésus". Leurs formes s’inspirent de ses nombreux dessins qui s’inspirent eux-mêmes de la peinture ancienne, illustrant ainsi la définition qu’il donne de son art : maniériste. »

Gérard Traquandi © Photo X, droits réservés

  • Toute peinture est un désir contrarié, par Olivier Cena & Gérard Traquandi, L’Atelier contemporain, François-Marie Deyrolle éditeur, 128 pages, 2024.

 

Portrait

Le génie facétieux d’Erik Satie

En mai 1917, au théâtre du Chatelet, à Paris, est créé le ballet « Parade » commandé à Erik Satie par Serge de Diaghilev pour ses Ballets russes. Le compositeur s’est associé à un peintre, Pablo Picasso, et à un poète, Jean Cocteau, dans cette œuvre où il ajoute aux pupitres d’un orchestre banal quatre machines à écrire Remington, un « bouteillophone », deux sirènes, une roue de loterie foraine, un claquoir et un revolver ! Le scandale qui répond à cette composition révolutionnaire traduit l’accueil que le public réserve ordinairement aux incartades de l’agitateur et du polémiste. Dès 1891, de rares amateurs dont Claude Debussy reconnaissent à Erik Satie (Honfleur, 17 mai 1866-Paris XIVe, 1er juillet 1925) une singularité savante, plus spécialement dans ses œuvres pour piano seul dont ils se plaisent à souligner la nouveauté : sous une ligne mélodique et rythmique assez simple, une invention sonore se découvre à cent lieues des compositions académiques du moment. L’intermittence régulière des discordances propre aux « Trois Gymnopédies » (1888) et aux « Trois Gnossiennes » (1889) ou les touches dissonantes plaquées par séries (« Le Fils des étoiles », 1891) isolent le motif musical en une mise en suspens qui n’est pas suivie du développement habituel de la phrase dans la partition. Avec l’exclusion de l’accord parfait, la déconstruction des règles harmoniques qu’il pratique suscite l’hostilité de nombreux confrères ; elle en intéresse d’autres, comme Debussy et Ravel et plus tard John Cage, qui en tireront le meilleur parti.

Pianiste de cabaret au Chat Noir
Fils d’Alfred Satie (1842-1903), courtier maritime normand, et de Jane-Leslie Anton (1838-1872), d’origine écossaise, Alfred-Éric Leslie Satie, dit Erik Satie (l’orthographe Erik n’interviendra qu’en 1884) passe son enfance entre la Normandie et Paris. Issu d’une famille bourgeoise cultivée mais modeste, son père apprécie les spectacles et emmène souvent Erik et son frère cadet Conrad (1869-1938) aux cours du Collège de France et aux conférences de la Sorbonne. L’enseignement du piano commencé à douze ans est prolongé au Conservatoire national de musique et de déclamation (Paris IXe) mais les orientations de l’institution ne lui conviennent pas. En 1887, il devient pianiste de cabaret à Montmartre, au Chat Noir de Rodolphe Salis, lieu éclectique où se croisent bohèmes et bourgeois, intellectuels et excentriques. Il tisse à cette époque de solides amitiés avec les poètes français Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine et espagnol Patrice Contamine de Latour. Second pianiste à l’Auberge du Clou dès 1891, il fait la connaissance de Claude Debussy avec lequel il noue une amitié de trente ans. Au nombre de ses amis les plus fidèles figurent Georges Auric, Constantin Brancusi, Georges Braque, André Derain, Marcel Duchamp, Paul Dukas, Valentine Gross, Arthur Honegger, Vincent Hyspa, Fernand Léger, Francis Picabia, Francis Poulenc, Henri-Pierre Roché, Igor Stravinsky et Darius Milhaud, le plus chaleureux d’entre eux. S’il a publié en 1888 ses trois Gymnopédies pour piano, il s’intéresse à l’activité de cercles ésotériques, tel celui de Joseph-Aimé Péladan, dit Sâr Péladan. Il fonde lui-même en octobre 1893 l’« Église métropolitaine d’art de Jésus conducteur » dans le but affiché de « combattre la société au moyen de la musique et de la peinture ». Cette même année, il s’est lié à l’artiste peintre Suzanne Valadon, mère de Maurice Utrillo, une brève histoire d’amour pour laquelle il compose « Vexations » dont l’interprétation dure une vingtaine d’heures avec la répétition, 840 fois, d’un court motif ! L’impertinence et les facéties du personnage sont telles qu’il brocarde les indications de mouvement de plus d’une de ses partitions. En place des Adagio et autres Moderato cantabile habituels, il intègre des annotations cocasses du type : « Courageusement facile et complaisamment solitaire », « Superstitieusement », « En y regardant à deux fois », etc. De sa prose baroque autant qu’agressive, il fustige critiques et détracteurs au moyen de missives assassines en tout genre. Il va jusqu’à moquer les titres mallarméens de son ami Debussy, en affublant ses œuvres d’intitulés grinçants : « Véritables préludes flasques pour un chien », « Embryons desséchés », « En habit de cheval pour quatre mains » ! Une soixantaine de pièces dites « humoristiques » balisent les années allant de 1911 à 1917. Elles s’intitulent : « Les pantins dansent », « Descriptions automatiques », « Vieux sequins et vieilles cuirasses » ou bien encore « Trois valses distinguées du précieux dégoûté »…

Une boîte à musique au mécanisme délabré…
L’homme n’est pas indifférent à la vie politique et intègre en 1914 la cellule SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) d’Arcueil au lendemain de l’assassinat de Jean Jaurès par Raoul Villain. En 1920, il adhère au Parti communiste, marqué semble-t-il par les aspirations du camp révolutionnaire et pacifiste mises en exergue au congrès de Tours (18e congrès national de la SFIO).  En 1922, le compositeur et son ami Cocteau influèrent sans conteste sur la création du Groupe des Six, constitué par Darius Milhaud, Louis Durey, Georges Auric, Arthur Honegger, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre. L’année suivante, à la faveur d’une conférence au Collège de France, il annonce la création de l’École d’Arcueil qui regroupe quatre compositeurs : Henri Cliquet-Pleyel, Roger Désormière, Henri Sauguet et Maxime Jacob. Erik Satie aura été pauvre toute sa vie. Pendant vingt-sept ans, il a vécu seul dans un minuscule appartement d’Arcueil, dans le Val-de-Marne. Découvert après sa mort, « l’appartement de Satie, évoque Christian Wasselin, ressemblait à une boîte à musique au mécanisme délabré, une lampe d’Aladin éteinte dont le musicien était le génie obscur et reclus. On y trouva des faux cols par boîtes de douze, des vêtements neufs achetés au Bon Marché à moitié dévorés par des insectes, des costumes de velours caducs depuis que messire Satie avait choisi le déguisement du fonctionnaire, deux pianos ligotés comme si l’on avait voulu en faire des pianos siamois (Braque et Derain en seront les héritiers), des appareils de gymnastique pour entretenir son corps souffrant, des boîtes contenant plusieurs milliers de petits cartons [joliment calligraphiés ou enluminés], des parapluies bien sûr, par dizaines, le livret de "Paul et Virginie", sans oublier deux partitions qu’on croyait perdues : celle de "Jack in the Box", retrouvée dans la poche d’un de ses costumes, et celle de "Geneviève de Brabant", tombée entre les deux pianos. »

Erik Satie © Photo X, droits réservés

  • Erik Satie, par Christian Wasselin, Gallimard, collection Folio biographies, 352 pages, 2025 ;
  • Erik Satie de A à Z - Un musicien à la plume fantasque, éditions Flammarion, 256 pages, 2025.

 

Varia : la mémoire de l’esclavage au secret

« En Anôsy, au sud de Madagascar, le souci de taire l’esclavage fait naître une illusion partagée d’égalité, tout en entretenant des soupçons qui entravent la mobilité sociale des descendants d’esclaves : la société tanôsy est tenue par ce secret. Cette obsession nous éloigne de l’ignorance et de l’oubli souvent caractéristiques des sociétés post esclavagistes. Sa mémoire est silencieuse et cependant impérieuse : elle force à la réaction. Le secret de l’esclavage se réalise dans des non-dits qui rendent présent l’absent. Comment reconnaît-on son existence ? Les interactions sociales modifiées par l’existence d’un secret peuvent être comparées aux valeurs chromatiques inversées sur un film négatif. Si l’on perçoit difficilement ce que le secret dissimule, on peut en revanche détecter ses contours par les effets de la dissimulation : il échappe seulement à une représentation directe.
« Madagascar connut à la fois un esclavage interne - jusqu’en 1896, officiellement - et une traite esclavagiste transocéanique. Les formes de cette pratique sur l’île ont varié suivant les régions et selon les époques. Les esclaves (andevo, ondevo) étaient cultivateurs, soldats, serviteurs dans les foyers. Ils appartenaient aux rois ou aux sujets privés, parfois aux deux. Dans la plupart des régions, il leur était interdit d’établir des tombeaux collectifs durables, indispensables à l’élévation des défunts en ancêtres. L’esclavage fut accompagné de l’injonction de ne pas laisser de traces, matérielles ou discursives, ce qui ne signifie pas qu’elles soient venues à manquer.
« L’inscription de l’esclavage dans les programmes de recherche académiques, comme ses commémorations publiques, ont été tardives et sont restées rares. Il a fallu notamment attendre la fin des années 1990 pour que les premiers colloques internationaux soient tenus sur le sujet. Cette relative occultation reflète un rapport de forces semblable à ceux existant dans d’autres sociétés post esclavagistes.
Les descendants d’esclaves n’ont le contrôle ni des politiques mémorielles, ni de l’écriture de l’histoire. L’absence de représentation de l’esclavage est également liée à l’histoire coloniale. Le dilemme apparent concerne le choix de célébrer soit l’indépendance nationale, soit la libération des esclaves. L’abolition, en effet, fut décidée par l’administration coloniale française après la conquête. En Anôsy, au sud de l’île, l’une des périphrases pour désigner les anciens esclaves, plusieurs décennies après l’abolition, faisait référence à l’extériorité de la décision : ils étaient « ceux qui avaient été nettoyés par l’homme blanc ». À Madagascar, la reconnaissance de la nature de l’institution et des origines serviles varie toutefois suivant les modalités particulières de la reproduction des statuts et de l’accès à la terre. Là où les positions se confirment grâce aux preuves d’ancestralité et d’autochtonie, l’ascendance servile est généralement considérée comme un embarrassant secret. »
Extrait de « Les marques du secret », de Dominique Somda, anthropologue de l’université du Cap en Afrique du Sud, enquête issue de la revue Terrain n° 72, sur le thème général de « Censures », automne 2019, 208 pages.


Carnet : la science de la mélodie
Quel esprit, ce George Steiner ! L’écrivain et philosophe américain (1929-2020) a beaucoup à nous apprendre. « Pourquoi des millions d’hommes et de femmes, se demande-t-il, sentent leur vie enrichie, changée, renforcée, attristée, exaltée, par une lecture, une musique, un tableau ? Quand Claude Lévi-Strauss dit que l’invention de la mélodie est le système suprême des sciences de l’homme, je crois qu’il a raison. »
(Mardi 9 décembre 2025)

Léautaud, ce diariste désenchanté
Avez-vous lu quelques pages du journal de Paul Léautaud (1872-1956) ? Il le commença le 3 novembre 1893 et sa mort le clôtura en 1956, plus de soixante années d’un ouvrage assidu entrepris à la faveur de longues veillées et à la lueur des chandelles. Dix jours avant sa disparition, le 15 février 1956, il y mit un point final. Assez curieusement, il lui arrivait de juger assez sévèrement ce Journal : « Je ne suis qu’un greffier, s’accusait-il. Un bavard, un collectionneur de propos, d’anecdotes. Cela ne requiert aucun talent. Rien d’un créateur. Autant dire un zéro. » D’autres fois, il se plaisait à relire ces propos, ces images, de son passé avec une fringale d’épicurien.
(Lundi 15 décembre 2025)

 

Rencontre avec

La langue des signes et des formes de Marie Behier

Quand, au bout d’un certain laps de temps, la toile est entrée dans l’âme ou l’esprit du spectateur, elle y exerce un effet qui ne s’explique pas seulement comme une perception visuelle et sensible propre à la peinture. Dans certains cas, elle est aussi de verbe et de musique… Ce « Don Quichotte » n’est pas un Don Quichotte comme les autres : Marie Behier (1) nous invite à le saisir, à en faire plusieurs fois le tour, à le reconnaître dans sa transparence graphique avant que nous n’en acceptions définitivement la savante métamorphose. De la fabuleuse histoire de Miguel de Cervantès, elle fait son miel. Gentilhomme campagnard et fantasque, Alonso Quixano ennoblit son cheval décharné en l’appelant Rossinante ; il prend lui-même, comme nom de bataille, celui de Don Quichotte de la Manche et choisit comme dame de compagnie une paysanne, en la transfigurant sous le nom de Dulcinée du Toboso : rien n’est plus loquace et mélodieux que cette peinture-là, lorsque l’on sait l’écouter. Superbe et prédominant, le bleu de Prusse qu’elle soumet ici à de puissantes variations n’est pas pour elle une simple longueur d’ondes : on pense au vibrato d’un orchestre de cordes, sur lequel se déploient des lignes souples, soutenues par de brèves appogiatures colorées d’ocre et de violine. Providentiels dans la formation de l’adolescente, son père, Pierre, et Julien Behier, son grand-père, l’un et l’autre ingénieur, lui ont légué avec les premiers rudiments de la discipline la passion de peindre. Par Jeanne Maisonnave, sa mère bordelaise, et Alda Mary, sa grand-mère native de Tamatave, elle reste marquée de l’humeur aquitaine et de l’esprit malgache, les deux berceaux de sa parentèle. Chez cette Girondine de Talence (où elle naît le 11 mai 1963), les sujets de ses huiles, de ses encres, de ses acryliques, de ses dessins ne sont ni des répliques conformes d’arbres ou de paysages ni des idées abstraites de voiliers ou de personnages antiques. En eux traversent des symboles et des stylisations qui en font des objets à part. Aussi convient-il de s’imprégner assez longtemps de cet « Arbre de vie », de la « Forêt de bouleaux » (encre sur papier, 60 x 40 mm, 2025) et de cette « Égyptienne », pour enfin percevoir leur caractère entre le vraisemblable et l’invraisemblable ; ils deviennent alors des propositions sur la capacité à créer des êtres et des choses inconnus qui investissent bientôt le cœur de l’espace intime du regardeur. Graduellement, selon les intermittences de son inventivité, elle a ajouté à sa palette, outre des techniques mixtes, une multitude de matériaux, gouache, aquarelle, huile, encre, tempera, marbre, laque et coquille d’œuf, jusqu’au goudron minéral, des matières qu’elle a expérimentées sur les supports traditionnels que sont le bois, le papier et la toile de lin. Les périodes qui jalonnent son évolution ont pu dérouter, à l’instar de celle représentant des éclatements de verre (« Profondeurs »). C’est bien à la vibration amplifiée des tons et à la nervosité des traits que la géométrie de ses quadrilatères cristallins doit son dynamisme. Ses rapports de couleur - une couleur de plus en plus lumineuse et transparente - y sont extraordinaires : ils excluent toute monotonie. Coloriste opiniâtre, elle utilise souvent les nuances voisines du spectre qui se fondent ainsi l’une dans l’autre, sans heurt, sous la fluidité d’un glacis. Un œil exercé pourra mesurer quel chemin elle a parcouru en un quart de siècle de dévotion passionnée à son art, quel approfondissement de sa sensibilité, quel allègement des servitudes de la matière en ont résulté. Quelle que soit la place que ses recherches ont pu lui mériter dans la peinture d’aujourd’hui, elle pense que pour l’artiste véritable tout est toujours remis en question et que seule reste vivante cette inquiétude dont celui-ci ne se délivre qu’en inventant de nouvelles formes, de nouveaux signes.

(1) Marie Behier vit et travaille à Marseille.

 

  • Don Quichotte, huile sur toile, 150 x 100 mm, 2004 ;
  • Arbre de vie, encres, pigments, poudre de marbre sur toile, 100 x 100 mm, 2024 ;
  • L’Égyptienne, encre et acrylique sur papier, 40 x 30 mm, 2021 ;
  • Profondeurs, huile sur toile, 100 x 100 mm, 2004.

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