Retour aux sommaires
des Papiers collés
depuis le N°1


"Papiers collés"

Lectures de
Claude Darras


Note liminaire

J'ai repris la plume et l'encrier de mes "Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août 1923-24 janvier 1978).

À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations météorologiques des états d'âme du diariste.

Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés" saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait (d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)


Papiers collés n° 58 (Été 2026)     Ouvrir en PDF :

Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Au hit-parade des funérailles
La draisienne à moteur des sixties
La marche contre le vent
Le chien descend du loup
Lectures critiques :
L’intelligence artificielle mise à nu
La guerre d’Algérie racontée aux petits et aux grands
La Mémoire de la mer et le spiritisme de Conan Doyle
Les mémoires partagées des postiers
Portraits :
Charles-Albert Cingria aurait aimé vivre au temps des troubadours
Italo Calvino, une œuvre aux mille facettes
Explorer et gouverner Marseille
L’œuvre érotique et fantasque de Félix Labisse
Varia :
Le vol explosif de Jacques de Romas
Lorsque des éruptions volcaniques dégradent le climat de la planète
La production laitière marginale dans l’arrière-pays méditerranéen
De la drôlerie chez Proust


Carnet :      Des brins d’herbe, de la paille et du ciel
J’aimerais faire un livre rien qu’avec des matériaux pareils : des brins d’herbe, de la paille de blé, des morceaux de ciel, avec des histoires qui ne vieillissent pas. Voilà.
(Jules Mougin, « Le Comptable du ciel », Robert Morel éditeur, Paris, 1960)

Responsabilité
Le sens de la responsabilité ne s’enseigne pas, ne s’apprend pas. Le découvrir dans les livres, c’est comme de porter le deuil pour une parente dont on se fiche éperdument.
(Georges Perros, « Lexique », 1955, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)

Trois jours en France…
En France, le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence. (Jean François de La Harpe, « Mélanges »)

La poésie si mal défendue !
Si la poésie est si mal défendue, c’est qu’elle est largement incomprise ! L’autre soir, j’ai accepté de prendre part à une soirée poétique à Marseille. La plupart des auditeurs faisaient semblant d’admirer tel ou tel intervenant, de la même façon que les bourgeois simulent un grand enthousiasme pour la musique qui les ennuie profondément.
(Lundi 23 mars 2026)

Chronique d’une vie
Je lis la chronique d’un de mes amis dans une revue d’histoire et de littérature. Il y raconte un épisode de sa vie d’enseignant à Salon-de-Provence avec, en contrepoint, des commentaires sur les proviseurs qui s’y sont succédé. Dommage qu’il force autant sur l’aïoli, avec des éclats de plume d’une désarmante sensiblerie.

Ah ! la vieillesse !
Quand David James Fisher lui demanda ce qu’il pensait de la vieillesse, le psychanalyste Bruno Bettelheim répondit : « N’y arrivez surtout pas ! ».
(Mercredi 25 mars 2026)

 

Billet d’humeur

Au hit-parade des funérailles

Jadis, il n’était pas rare que les parents et amis de la défunte ou du défunt, arrivant au lieu de culte, fussent accueillis par le curé de la paroisse qui avait appelé l’attention des chrétiens à l’événement en donnant la voix aux cloches de l’église par le glas (trois coups pour les hommes, deux pour les femmes, un pour un enfant). Rideaux noirs sur le parvis du sanctuaire, gerbes florales à l’étrange endeuillement des couleurs, le corbillard à l’ancienne faisait son entrée et l’assistance, au milieu de laquelle quelques femmes vêtues de crêpe noir, entonnait, entre des chapelets de prières, le Salve Regina, cette antienne en l’honneur de la Vierge Marie. Les rituels d’accompagnement ne sont plus ce qu’ils étaient. Certes, demeurent aujourd’hui la lecture des textes préférés du disparu, la prise de parole par les proches, la présence symbolique d’objets familiers et l’audition de chants. Pourtant, les prescriptions du culte des morts sont moins exigeantes, même si la finalité dernière reste de vouloir que le temps ralentisse, que la vie s’arrête un peu au plus aigu du deuil (du latin dolore, souffrir), pour faciliter chez les plus proches du trépassé le « travail de deuil », au sens psychique du terme. Chez les opérateurs de services funéraires, l’Ave Maria de Franz Schubert et l’Hallelujah de Georg Friedrich Haendel côtoient Quelque chose de Tennessee de Johnny Hallyday ou Le Paradis blanc de Michel Berger, en tête des chansons les plus demandées. La plupart des mélodies profanes diffusées lors d’obsèques n’évoquent pas la mort, mais plus souvent l’air préféré du disparu. Parce que neuf personnes sur dix ne connaissent ni les rites ni les chants liturgiques, la variété est désormais préférée, constituant une autre personnalisation des funérailles et le meilleur trait d’union en pareille circonstance. L’institution ecclésiastique en a tiré les enseignements et placé l’exécution des chansons profanes à la fin de la cérémonie. Attentive aux nouveaux rituels d’accompagnement musical, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) s’est manifestée rappelant que tout passage de musique autre que religieuse au sein des cérémonies était soumis au paiement de droits pour rémunérer les auteurs et les interprètes. Un accord est intervenu entre la société de gestion des droits d’auteur et les professionnels des services funéraires qui ont convenu d’adopter un forfait minime payable par les pompes funèbres. Comme quoi, même au seuil de la mort, tout se monnaye, pour le salut de l’âme, et tout finit par des chansons, ainsi que le prétendait Beaumarchais.

 

Lecture critique

L’intelligence artificielle mise à nu

Pour le grand public, l’intelligence artificielle (IA) peut aujourd’hui rivaliser avec l’intelligence humaine et même surpasser ses capacités et performances. Spécialiste des sciences cognitives, Daniel Andler (New York, 1946) ne croit pas du tout que le rêve prométhéen des pionniers de l’IA est sur le point de devenir réalité, et il modère grandement la conviction formulée dans les années 1950 que nos contemporains pourraient produire des machines véritablement intelligentes. Auteur d’un essai cohérent et pertinent, « Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme », le mathématicien et philosophe français ne nie pas pour autant la part déterminante prise par le mathématicien anglais Alan Turing (1912-1954) dès 1936 avec l’élaboration du concept théorique d’une machine à calculer « universelle » (la machine de Turing) capable d’exécuter tous les calculs possibles, sans oublier le quatuor fondateur de l’IA symbolique ou classique composé d’Allan Newell, Herbert Simon, Marvin Minsky et John McCarthy. L’évocation clairement argumentée des multiples tentatives visant à créer une machine pensante ou du moins un automate capable d’exécuter des opérations de l’esprit humain compose dans cet ouvrage une histoire fort bien documentée de l’intelligence artificielle à travers le montage de réseaux dits connexionnistes apparentés aux structures neurales en couches jusqu’aux programmes algorithmiques et systèmes d’intelligence artificielle (SAI) basés sur les applications du deep learning auquel on attribue de nombreux succès dont la victoire, considérée jusqu’à récemment comme impossible, d’un algorithme, AlphaGo, sur l’un des meilleurs joueurs mondiaux de go ! Aujourd’hui, l’IA peut traiter un nombre astronomique de données et résoudre un grand nombre de problèmes, dont certains semblent inaccessibles à l’être humain. Elle est aussi devenue générative, c’est-à-dire susceptible de créer des objets nouveaux comme des textes, des dialogues, des images, des scénarios, des chansons, des modèles de protéines, des molécules chimiques. L’IA intervient avec succès dans de nombreux domaines : traduction automatique, reconnaissance de la parole, identification des personnes, détection des pannes et des fraudes, régulation de la production d’électricité, diagnostic médical, prévention de la récidive, pilotage de robots sur les champs de conflits guerriers. « En avril 2019, écrit D. Andler, Elon Musk promettait de mettre un million de "taxis robots" sur les routes d’ici la fin de l’année 2020. On est aujourd’hui plus prudent : l’autonomie complète (dite de niveau 5) ne serait atteinte, au mieux, que dans quelques décennies. (Je conjoncture pour ma part qu’on y aura renoncé bien avant.) » L’auteur oppose un scepticisme absolu face aux capacités d’une intelligence artificielle qui la rendrait équivalente à l’intelligence humaine et il met en garde le lecteur sur les perturbations, plus ou moins graves, qui peuvent affecter nos communautés quant à l’utilisation néfaste ou frauduleuse des nouveaux systèmes d’intelligence artificielle. Et de citer, en guise de conseil, l’informaticien germano-américain Joseph Weizenbaum : « Puisque nous n’avons aucun moyen pour faire que les ordinateurs soient sages, nous ne devrions pas pour le moment leur confier des tâches qui requièrent de la sagesse ».

Daniel Andler a été élu à l’Académie
des sciences morales et politiques le 5 décembre 2016
© Photo X, droits réservés

  • Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme, par Daniel Adler, éditions Gallimard, nrf essais, 432 pages, 2023.

 

Portrait

Charles-Albert Cingria
aurait aimé vivre au temps des troubadours

Les petites gens et les choses menues, les grandes idées et les historiettes de village, les montagnes d’altitude et les lieux-dits improbables gardent le souverain pouvoir d’écarquiller les yeux et le cœur du routard. Il le clame lui-même en une interrogation rhétorique : « Si l’on ne trouve pas surnaturel l’ordinaire, à quoi bon poursuivre ? » (Recensement, 1936-1937, Récits). Écrivain, poète et musicien, Charles-Albert Cingria (Genève, 10 février 1883-1er août 1954) qualifie d’événements les spectacles les plus usuels d’un quotidien qui lui réserve son lot d’étonnements, de mystères et d’émerveillements. Chroniques de voyage, textes érudits, nouvelles, réflexions critiques sur l’actualité littéraire et artistique, fables et correspondance dispersés au gré de quelques ouvrages et de revues souvent éphémères se rapportent à une multitude de sujets : des petits riens, des leçons d’histoire, la nature et la montagne, la vie des chats et l’élevage bovin, l’ouvrage des artisans et les chants des bergers gruyériens, des contes et des légendes, les rues et les bistrots. Le lecteur s’en amuse en découvrant - s’il ne l’a pas déjà débusqué - un auteur enfantin et primesautier, baroque et savoureux, despotique et roublard. Par certains aspects, j’invoquerai Francis Ponge ou Jean Follain, mais c’est Jean Starobinski (1920-2019) que je retiens quand il confie : « Charles-Albert Cingria a été pour moi, dans la NRF [Nouvelle Revue française] de 1939, la voix qui faisait sentir le plus de choses de l’expérience quotidienne de Paris. Il savait glorifier le présent : même quand le présent n’était que le passage de la voirie, des cris dans un escalier, l’odeur d’un grenier. Nous le voyions alors en arrêt devant ce que nous n’avions pas aperçu : la posture d’un chat, une affiche, des rideaux à une fenêtre. On découvrait qu’il n’aimait rien tant que la frontalité, le face-à-face, le plain-chant, Pétrarque (en vers italiens ou latins). Nul n’a mieux célébré la simple présence des êtres et des choses. »

Musicien, il joue de l’orgue et de l’épinette
Charles-Albert Cingria naît à Chêne, en banlieue de Genève, dans une famille aisée, originaire de Yougoslavie (Raguse, aujourd’hui Dubrovnik) et de Turquie (Constantinople). Naturalisé puis intégré à la bourgeoisie genevoise en 1870, son père, Albert Cingria (1842-1891) occupe le poste de codirecteur de la manufacture d’horlogerie Patek & Philippe. Sa mère, Caroline Stryienska (1846-1913) est une artiste peintre qui éduque ses enfants dans le culte des beaux-arts et de la curiosité ; issue d’une parentèle polono-picarde, elle est la sœur de Casimir Stryienski (1853-1912), littérateur et critique, spécialiste de Stendhal. Charles-Albert a un frère aîné, Alexandre (1879-1945), peintre verrier et fondateur du Groupe de Saint-Luc qui renouvellera l’art sacré romand, et une sœur, Anne (1886-1974). Des études de piano, de composition et d’harmonie à Genève (chez Jaques-Dalcroze
*1) et à Rome (chez Sgambati*2) alternent avec un enseignement secondaire irrégulièrement suivi dans les abbayes de Saint-Maurice et d’Engelberg. Instrumentiste chevronné, il joue de l’orgue, du piano, de la flûte, du violoncelle et de l’épinette. Au collège de l’abbaye de Saint-Maurice, en Valais, il découvre la liturgie et la musique sacrée, convaincu d’appartenir à une tradition remontant au Moyen Âge chrétien. Dans La Civilisation de Saint-Gall (1929) et Pétrarque (1932), il révèle au gré d’une érudition époustouflante les origines de la poésie lyrique médiévale, italienne et provençale. Il aurait aimé vivre aux XIVe et XVe siècles, quand la musique et la poésie n’étaient pas séparées, autrement dit à l’âge d’or des troubadours. Il a beaucoup étudié ces périodes et signé de savants essais sur le Moyen Âge, la musique et les trouvères, dont on retrouve quantité de traces dans ses récits. Vers 1900, son frère Alexandre lui fait connaître de jeunes écrivains et artistes, Charles Ferdinand Ramuz, Adrien Bovy, Maurice Baud, Gonzague de Reynold, Robert et Georges de Traz, qui s’opposent aux tenants de l’helvétisme littéraire, soucieux de définir une littérature nationale suisse plus authentique et de réconcilier à la fois la culture alémanique avec la culture romande et le protestantisme avec le catholicisme. En 1904, la publication par le groupe d’un essai de littérature romande, Les Pénates d’argile (Charles-Albert y contribue sous le pseudonyme d’Adalbert d’Aigues-Belles) précède La Voile latine, revue de littérature et d’art à parution trimestrielle, bimestrielle puis mensuelle (1904-1910). Il collabore aux Cahiers vaudois d’Edmond Gilliard et Paul Budry (Lausanne) avant de fonder en janvier 1911 sa propre revue trimestrielle, La Voix Clémentine, qui ne publiera que ses deux premiers numéros. C’est à cette époque que se manifestent à la fois ses aptitudes littéraires et sa boulimie du voyage. La fortune familiale lui permet de séjourner très confortablement à Rome, Naples, Sienne, Florence, en Espagne, au Maroc, en Algérie et à Constantinople où l’appellent des affaires de famille. Le 18 octobre 1926, il est surpris en compagnie de jeunes garçons sur une plage d’Ostie, arrêté par la police des mœurs et condamné à neuf mois de prison. Libéré le 4 février suivant, il compose La Grande Ourse, récit fantasque dont des fragments paraîtront en revue mais dont la publication intégrale, chez Gallimard, devra attendre l’an 2000 !

Paulhan lui ouvre les portes de la NRF
Il a aimé la France comme une autre contrée natale où tout est fait pour lui, les gens, la langue, les mentalités, la ville et la campagne. Il y perçoit de puissantes attirances, une parenté de cœur et d’esprit. En 1914, à Paris, il partage un appartement avec son compatriote Ramuz. Désargenté quatre ans plus tard (la fortune familiale a fondu pendant la guerre), il s’installe dans une chambre de bonne au 59 de la rue Bonaparte, dans le VIe arrondissement parisien, un logement qu’il ne quittera plus jusqu’au déclenchement de la seconde guerre mondiale. L’appui inconditionnel de Jean Paulhan (1884-1968) qui lui ouvre les portes de la prestigieuse NRF en 1933 (C.-A. Cingria fournit des billets et des brèves pour la rubrique "L’air du mois" jusqu’en 1940) conforte une notoriété naissante dans la bohème parisienne des Années folles. Aussi ne tarde-t-il pas à côtoyer les écrivains, poètes et artistes qui comptent dans la capitale, parmi lesquels Louis Aragon, Pierre-Albert Birot, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Jean Cocteau, Etiemble, Georges Hugnet, Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Daniel-Henry Kahnweiler, Paul Léautaud, André Pieyre de Mandiargues, Tristan Tzara, le compositeur Igor Stravinsky et les peintres Jean Dubuffet, Jean Lurçat, Filippo Tommaso Marinetti (fondateur du futurisme italien) et Amedeo Modigliani. Il écrit beaucoup et avec gourmandise au rythme de ses déambulations, multiples, entre les rives méditerranéennes et les sentiers alpestres qui le ramènent à chaque fois à ses deux foyers, Genève et Paris. Quintessence de cette Lotharingie*3 qu’il exalte continûment, la Provence l’attire, le hante, le passionne au point qu’il entreprend, après la publication de La Reine Berthe et sa famille (1947, Essais), d’en raconter l’antique épopée. C’est d’ailleurs d’Aix-en-Provence*4 qu’il est rapatrié d’urgence à Genève le 29 juillet 1954 : il y meurt d’une cirrhose à l’hôpital le 1er août, jour de la fête nationale. « Quelques mois plus tôt, racontent Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris dans Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, lors d’un contrôle dans le même établissement, il avait pu se confier à un jeune médecin du nom de… Jean Starobinski ! ».

En chaise à porteurs, à bicyclette et en funiculaire !
Nomade impénitent, flâneur plutôt que grand voyageur, il est animé d’une bougeotte maladive. Il parcourt, avec les moyens de transport les plus disparates, l’Italie, le Maghreb, l’Espagne, la Turquie, la Belgique, la Hollande, la France provençale et surtout les petites routes de la Suisse elle-même. Habitué des trains de luxe et des limousines avec chauffeur, il revient à la bicyclette quand le mécénat parental a tari, mais il utilise dès qu’il le peut toutes sortes de moyens de locomotion, camion, auto, chaise à porteurs, skis, train à crémaillère, chiens de traîneaux, bateau et sous-marin, charrette à cheval, ballon et avions. Jusqu’au funiculaire hydraulique qui l’épouvante et lui inspire une espèce de terreur métaphysique.
Une silhouette épaisse et trapue, la tête toujours coiffée d’un béret, d’une casquette, d’un fez ou d’un foulard, le lascar taillé à la serpe ne passe pas inaperçu avec un nez en coupe-vent, des joues rubicondes, un sourire de carnassier, un formidable tempérament. Il faut dire que le vélocipédiste ne ménage pas le pédalier et les pneumatiques de sa bécane. De ses courses vagabondes et interminables, il rapporte des textes insolites et intemporels d’une singulière nouveauté où transparaissent une liberté de pensée inflexible, une musicalité de la langue, et, plus largement, une conception renouvelée de la littérature. « À l’occasion d’une étape en Ajoie [pays de Porrentruy], raconte l’écrivain suisse Alexandre Voisard (1930-2024), Charles-Albert fut hébergé en la maison Cuttat où la maîtresse de maison paniqua lorsqu’elle vit son hôte gravir péniblement l’escalier en colimaçon de la vénérable demeure avec son vélo sur le dos. Prié de déposer son véhicule à l’entrée du bâtiment, il rétorqua : "Madame, ma bicyclette ne me quitte jamais, je dors avec elle…". » En 1941, le peintre Paul Monnier (1907-1982) l’accompagne en Valais dans la perspective d’un récit, Le Parcours du Haut-Rhône ou la julienne et l’ail sauvage (1944), à paraître chez Egloff (Fribourg-Paris), à l’enseigne de la librairie de l’université de Fribourg. Réalisées de Sierre à Brig et au col du Simplon, les aquarelles de son ami orneront la première édition : « Monnier et moi - chacun sans nous être consultés - il se trouve que nous avons un cycle "Perucca". C’est le nom d’un ancien coureur de Bianchi (Monza-Milan) qui, il y a pas mal de temps déjà, s’est fixé à Genève où il monte et parachève avec science d’incomparables engins. Ce vélocipède, tout au moins, qui est mien, est la douceur et la finesse mêmes. » Ses escapades vélocipédiques alimentent un florilège de notations savantes et de perles truculentes, elles servent aussi de prétexte à des spéculations philosophiques.

Sa prose fascine Paul Claudel
Charles-Albert Cingria transcrit les circonstances de ses découvertes et de ses émotions par le truchement de propos et d’images aussi étonnants que détonants. En Afrique du Nord, dès qu’il pénètre dans le compartiment, il s’extasie devant « un wagon rouge de zouaves ». À un jet de caillou du Simplon, dans un traîneau peint en jaune : « Nous glissons, mais la neige est molle et peu haute et, dans le début, nous sentons des cailloux qui font un curieux bruit. L’on dirait des sons de harpe ou plutôt de sommier métallique contre quoi s’acharnerait je ne sais quel monstre à griffes ». « À Berne, c’est bien - j’aime beaucoup Berne - mais si, dans un hôtel, vous mettez à votre porte, le soir, des souliers jaunes, vous les trouverez le lendemain immanquablement cirés en noir. ». « À Fribourg, les notables célibataires ou mariés conservent toute la vie leurs surnoms d’enfance. On les leur dit au café, dans la rue, en société, partout. Tel qui a un très beau nom contemplable dans les archives ou même figuré en image dans la chronique de Schelling s’entendra appeler Gounette, tel ou tel autre, Nolo, Gateau, Zizi, Poupon, Babal, Chonchi, Zigzag, Pétrone, Dagobert, Fricasse, Droupet, Sosthène, Fanfan, Cuisse, Nainain, Cardon, Cocolet… ». Pour lui, ces sobriquets cocasses procèdent de la littérature, une façon populaire de jouer avec les mots, avec les gens, de perpétuer de nouvelles légendes. Marchant dans une forêt d’alpage, il remarque « un petit lapin qui tremble comme une boule de mercure ». Quant à la toscane et médiévale San Gimignano, elle le bouleverse : « cette ville avec ses quatorze tours s’élevant d’un pâté de maisons ressemble à un vieil orgue de bois ».
Sa prose déconcerte et fascine Paul Claudel qui le tient pour « un de ces lutins insaisissables de qui on peut toujours attendre de l’inattendu. Un papillon de bibliothèque et d’un tas de bouquins dont la poussière était pour lui un pollen qu’il dispensait au vol de ses ailes diaprées ». Jacques Chessex salue en lui un grand portraitiste : « prosateur au génie dru, conteur d’histoires enluminées comme autant de miracles quotidiens, il pratique la digression du chat et la halte du pèlerin comblé par la grâce d’être là. Écrivain sauvage, mondain, intransigeant, et l’un des styles les plus élaborés et printaniers du vingtième siècle ». Rétive aux conventions et échappant à tous les genres littéraires canoniques, l’écriture de Cingria mêle avec une opulence insolente un interminable peloton de personnages, de concepts et d’idées : Apulée, les Carolingiens, Gilbert K. Chesterton, Dante Alighieri, la musique médiévale, Pétrarque, le jazz (qu’il nomme le syncopé anglo-nègre), James Joyce, Charles Péguy, Thomas de Quincey, Arthur Rimbaud, la langue romande, Jean-Jacques Rousseau, les moines irlandais de Saint-Gall, Erik Satie, les troubadours et Walt Whitman. Comprenne qui pourra ! Jugée anachronique et iconoclaste de son vivant, l’œuvre de Charles-Albert Cingria est admirée aujourd’hui pour sa modernité, une modernité qui conjugue avec superbe esthétisme et réalisme. À l’exemple de quelques rares révolutionnaires de son espèce.


*1 Musicien, compositeur et pédagogue suisse, Émile Jaques-Dalcroze (Vienne, 1865-Genève, 1950) a créé une méthode d’éducation musicale portant son nom et fondée sur la musicalité du mouvement.

*2 Pianiste virtuose, Giovanni Sgambati (Rome,1841-1914) était un compositeur, chef d’orchestre et pédagogue italien.

*3 Royaume créé pour Lothaire II (855-869), petit-fils de Charlemagne, qui s’étendait des Vosges à la Frise. Après 960, elle fut divisée en Haute-Lotharingie, future Lorraine, et en Basse-Lotharingie, qui se réduisit au duché de Brabant.

*4 Il est reçu épisodiquement dans la cité du Roy René, de 1947 à 1954, par le couple d’artistes peintres Meraud Guinness-Guevara (Londres, 1904-Paris, 1993) et Álvaro Guevara (Valparaiso, 1894-Aix-en-Provence, 1951).


Charles-Albert Cingria © Photo X, droits réservés

  • Pages valaisannes - Itinéraires valaisans, Pendeloques alpestres, Ce pays qui est une vallée, Le parcours du Haut-Rhône ou la Julienne et l’ail sauvage, par C.-A. Cingria, préface d’Anne-Marie Jaton, éditions Florides helvètes, 156 pages, 2024 ;
  • Florides helvètes et autres textes (Regards sur la Suisse d’un chroniqueur à tous crins, Impressions d’un passant à Lausanne, Musiques de Fribourg), par Charles-Albert Cingria, préface d’Alessio Christen, éditions Florides helvètes, 168 pages, 2022 ;
  • Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, éditions infolio, 112 pages, 2011 ;
  • Cippe à Charles-Albert Cingria, un recueil d’hommages, écrit par quarante-trois auteurs, sous la direction de Patrick Amstutz, éditions Infolio et Acel (Association pour une collection d’études littéraires), 160 pages, 2011 ;
  • Œuvres complètes et Correspondance générale, éditées par Pierre-Olivier Walzer, (17 volumes : 1-11 : Œuvres ; 12-16 : Correspondance ; 17 : Bibliographie et index), éditions L’Âge d’homme, Lausanne, 1967-1981.

 

Varia : le vol explosif de Jacques de Romas

« L’Histoire est bien ingrate ! Elle glorifie les frères Montgolfier, dont la démarche scientifique était pourtant bien aléatoire, et relègue dans l’arrière-cour l’impeccable physicien Jacques Charles qui a eu le tort de s’envoler quelques jours après Pilâtre de Rozier. De même, elle célèbre ­ Benjamin Franklin pour avoir démontré la présence d’électricité dans les nuages d’orage à l’aide d’un cerf-volant hâtivement bricolé et d’une clé nouée à une corde mouillée, alors que les envolées minutieusement préparées et décisives de Jacques de Romas, quelques mois plus tard, sont oubliées de tous, hormis des habitants de Nérac.
« C’est en effet dans cette petite ville de Guyenne, non loin d’Agen, que naît et meurt Jacques de Romas (1713-1776). Fils de bonne famille, il devient magistrat au tribunal de cette cité florissante. Aux actes d’accusation et au droit privé, le jeune juge préfère néanmoins la grande aventure des sciences, avec une préférence pour les énigmes de l’électricité et du magnétisme. Un colon américain, Benjamin Franklin, désireux de démontrer que la foudre est un phénomène électrique, propose d’installer, au sommet d’une tour, une longue tige de fer reliée à un tabouret conducteur d’électricité. « Si le tabouret électrique est propre et sec, un homme qui y sera placé, lorsque des nuages électrisés y passeront un peu bas, peut être électrisé et donner des étincelles », assure-t-il. Prudent, malgré tout, il laisse à d’autres le soin de réaliser « son expérience », comme le physicien russe Richmann qui y perdit la vie…
« Jacques de Romas la répète plusieurs fois, en l’améliorant, pendant l’été 1752. Il constate que les étincelles sont d’autant plus fortes que la tige est longue. Il propose donc à ses pairs de l’Académie des sciences de Bordeaux d’utiliser un cerf-volant pour atteindre la base des nuages. Vivement intéressés, mais peu convaincus par l’idée d’utiliser un jouet d’enfant, ces derniers lui conseillent de poursuivre les « expériences de Franklin » alors que la saison des orages prend fin : un contretemps qui lui coûtera la postérité. […]
« Contrairement à Franklin, le magistrat de Nérac ne se contente pas [d’un] seul vol. Il poursuit ses expériences, atteignant une hauteur de 500 mètres, en consignant et communiquant rigoureusement ses observations en fonction de la météo, des types de nuages, de l’altitude, etc. Pendant plusieurs mois, il croit être le tout premier homme à avoir expérimenté le cerf-volant électrique, avant d’apprendre que, quelques mois plus tôt, ce Benjamin Franklin avait, lui aussi, lancé un tel engin, avec des résultats bien moins probants. Mais le vent de l’Histoire soufflait déjà de ce côté de l’Atlantique…
« Jacques de Romas dut se contenter d’une réputation de sorcier capable de maîtriser la foudre de Dieu, réputation qui le suivit à Bordeaux où il se rendit en 1759 pour répéter son expérience. En attendant que les conditions soient propices, il remisa son cerf-volant chez un cafetier logé sur la terrasse du jardin public d’où il devait s’envoler. Le hasard fit que la foudre tomba justement sur la maison ! La foule, en colère, menaçant de tout casser, le cafetier, effrayé, n’eut pas d’autre choix que de livrer l’innocent cerf-volant aux émeutiers qui le mirent en pièces. »
Extraits de l’ouvrage de Gérard Guerrier, « Rêves d’Icare - Pionniers et aventuriers du vol non motorisé », éditions Paulsen, 240 pages, 2023.



Carnet : l’art est difficile
Le « travail à chaud » qui est le lot de presque tous les journaux télévisés aujourd’hui impose au journaliste la phénoménale difficulté d’avancer une analyse sur l’événement sans la garantie du recul.

Miroir de nos passions
C’est vrai que lorsque nous parlons de nos passions on dévoile beaucoup de soi-même.

Je confesse
Je suis parfois très bon public en émettant des quolibets faciles et en riant à me trémousser des plaisanteries de mes comparses d’une qualité fort inégale.
(Mardi 7 avril 2026)

Faux, usage de faux !
Lorsque Jean Lecomte de Nouÿ peint sa Porte du sérail, souvenir du Caire en 1876, quand Benjamin Constant réalise en 1880, dans son atelier de Pigalle, son Léopard apprivoisé, et lorsque Henri Regnault réalise à Tanger en 1870 l’Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, les scènes représentées n’ont jamais existé dans aucune société musulmane. Tout est faux, sauf les tapis.

Mieux comprendre Arabes, musulmans et Islam
Il convient d’être attentif aux propos des intellectuels qui savent expliquer le monde où nous vivons. Ainsi, l’historien et islamologue algérien Mohammed Arkoun (1928-2010) aimait à répéter que bien qu’ils aient une longue fréquentation du monde arabe et de l’islam, les Français continuent à confondre ou à ne pas comprendre les relations et les distinctions entre Arabes, musulmans, Islam. « L’Islam en tant que religion et nouveau modèle d’action historique, enseignait-il, est né en Arabie, plus exactement à La Mecque et à Médine entre 610-632. Le Coran transmet la Révélation faite au prophète Muhammad en langue arabe. Ainsi l’Islam, dès ses origines, est lié à la société arabe, à son histoire, à ses croyances, à sa culture, à sa langue. Le statut sacré du Coran, recueil de la Parole de Dieu pour les musulmans, a imposé et maintenu, à travers les siècles et dans toutes les sociétés où la nouvelle religion s’est imposée après 632, la primauté "ontologique" de la langue arabe et la nécessité culturelle de revenir aux origines socioculturelles "arabes" de la Révélation. »
(Jeudi 16 avril 2026)


Billet d’humeur

La draisienne à moteur des sixties

Inspiré de la bicyclette motorisée imaginée par l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler (1834-1900) et mue dès 1885 par un moteur monocylindrique vertical, le Vélosolex a été fabriqué en série à partir de 1946 consécutivement à la mise au point d’un carburateur étanche par l’ingénieur motoriste Maurice Goudard (Paris, 1881-1948) et l’industriel Marcel Mennesson (Villeneuve-sous-Dammartin, 1884-Paris, 1976). En 1942, le tandem avait conçu un premier prototype doté d’un cadre en col de cygne à éléments boulonnés et d’un moteur à deux temps qui engrenait sur le pneu avant du cycle par l’intermédiaire d’un galet de corindon (pierre fine). Il semble que l’histoire ait « oublié » un troisième inventeur, Johann-Christian Dietz (1890-1975), qui créa le fameux moteur à deux temps Solex secondé par un certain Victor Marcellin ; J.-C. Dietz montra ledit moteur ainsi qu’un vélo pliant en 1937 à l’exposition parisienne « Les Étapes du progrès ». Retiré en 1958 à Marignane, en Provence, J.-C. Dietz aura ainsi contribué au développement du « vélo à moteur ». Issu du duché des Nassau Dietz (République fédérale d’Allemagne), il connut une ascendance de prestigieux inventeurs, Jean-Chrétien, Charles et Christian Dietz, liés, selon Charles Dollfus, à l’avènement du transport automobile avec la première application de la vapeur à la locomotion, ainsi qu’à la conception d’instruments de musique. Les trente-huit cm3 de la première motorisation déléguaient au Solex 650 de 1946 une vitesse de 25 kilomètres par heure (km/h). Porté à 45 cm3, invariablement noir, il gagnait 4 cm3 en 1953, passant de 45 à 49 cm3, et un embrayage automatique en 1959. Coloré en bleu, blanc et rouge en 1968, le Solex 3.800 roule à 35 km/h, consomme 1,3 litre de carburant aux 100 kms et pèse 28 kilogrammes lorsqu’en 1988 Motobécane interrompt les chaînes qui fabriquaient l’engin monomoteur. Le moteur du Solex comme de la Mobylette ne devait pas excéder 50 cm3 de cylindrée, ni la vitesse 50 km/h pour que le conducteur, âgé d’au moins quatorze ans, soit dispensé du permis de conduire. Huit millions de Solex ont été produits entre 1946 et 1988 ; il en resterait 1,5 millions en circulation principalement en France. En 2010, la marque prend le virage du vélo électrique avec son modèle Solexity Infinity D8 au cadre noir et selle bleue. En 1989, à la fondation Cartier pour l’art contemporain, les artistes Arman, Baquié, César, Dietman, Spoerri et quelques-uns de leurs confrères ont trafiqué les tubes, tordu les fourches du cadre et maquillé le cycle noir : le Solex est entré au musée de la nostalgie.

 

Lecture critique

La guerre d’Algérie racontée aux petits et aux grands

Nos potaches de la communale pourront lire ce livre dès leur onzième printemps, avertit l’éditeur de « La Guerre d’Algérie - Chronologie et récits » où nous retrouvons Jean-Michel Billioud (Marseille, 1964), un de ces journalistes rares qui savent non seulement raconter l’Histoire mais aussi l’expliquer de la manière la plus didactique. À l’exemple de bon nombre d’ouvrages pour la jeunesse, celui-là pourra être lu avec fruit par les parents et grands-parents des premiers destinataires. Au-delà de la bande dessinée qui rythme sobrement les quatre-vingts pages du corpus, le lecteur comprendra mieux la guerre d’Algérie et les rapports si complexes qui encombrent les histoires et les mémoires des Algériens anticolonialistes ou partisans de l’Algérie française, acteurs, témoins ou descendants des uns et des autres, militaires français, combattants du FLN, pieds-noirs, harkis, Juifs d’Algérie et travailleurs algériens émigrés. La narration des événements chronologiques s’accompagne de portraits, de citations et de récits qui rappellent des éléments de l’histoire qu’on aurait tendance à oublier. L’auteur rappelle ainsi l’importance des Berbères (Kabyles, Touaregs, Mzabites, Libyens, Numides…) dont les tribus ont de tout temps opposé la plus farouche résistance aux conquérants étrangers, depuis les Phéniciens, venus du Liban actuel vers 1 000 av. J.-C. pour installer des comptoirs sur les côtes algériennes, jusqu’aux Français, qui colonisent le pays à partir de 1830. Évoquant Messali Hadj (1898-1974), le père du nationalisme algérien, il indique que le drapeau algérien, présenté pour la première fois à la population en 1934, a été cousu par sa compagne Émilie Busquant (1901-1953), militante anticolonialiste. En août 1955, en rappelant 60 000 réservistes, la France prolonge le service militaire de 18 à 28 mois en raison du conflit commencé à la Toussaint 1954. 1,1 million d’appelés participent à la guerre et près de 26 000 soldats français et harkis sont tués. Vecteurs d’un exode violent et sans retour, les camps de regroupement modifient la géographie des anciens départements français de l’Algérie et rassemblent en 1961 deux millions de personnes dans l’indifférence générale de la métropole. L’Algérie est restée sous juridiction française jusqu’au 3 juillet 1962. Dernier président à avoir pris part, en tant qu’appelé du contingent, à la guerre d’Algérie, Jacques Chirac (1932-2021) est le premier à vouloir apaiser les tensions entre les deux pays. Mais un article de loi malencontreux, en 2005, soulignant le rôle positif de la colonisation aggrave le climat, si bien qu’après onze mois de polémique le texte est retiré…
L’ignorance de cette longue histoire de près de deux siècles ne peut qu’aboutir à l’incompréhension de ce qui se passe encore aujourd’hui et conduit à des explications de type déterministe, ethnologiques ou psychologiques, qui, dans leur méconnaissance des facteurs sociaux, économiques, culturels et politiques, débouchent à chaque fois aux mêmes impasses, aux mêmes antagonismes. Aussi avons-nous besoin d’écouter les historiens, ceux qui mènent depuis des dizaines d’années un travail scientifique et critique visant à étudier et expliciter sans complaisance ni tabous le passé si complexe de la guerre d’Algérie dans la plus rigoureuse objectivité.

Jean-Michel Billioud, journaliste, écrivain et historien
© Photo X, droits réservés

  • La Guerre d’Algérie - Chronologie et récits, par Jean-Michel Billioud, avec la collaboration de l’historien Abderahmen Moumen, illustrations de Jérôme Meyer-Bisch, éditions Gallimard (Jeunesse), 80 pages, 2022.

 

Portrait

Italo Calvino, une œuvre aux mille facettes

Un temps, il avait souhaité qu’on n’écrive plus « Calvino » sur la couverture de ses livres, parce qu’il considérait être un auteur différent dans chacun de ses ouvrages. Dans une lettre à l’écrivain et acteur américain Gore Vidal (1925-2012), Italo Calvino (Santiago de Las Vegas, 15 octobre 1923-Sienne, 19 septembre 1985) explique la complexité, sinon l’impossibilité, à réduire l’auteur qu’il est à un unique personnage : « J’ai toujours pensé qu’il était difficile d’extraire de mes livres, si différents l’un de l’autre, un discours unitaire, une définition globale, peut-être même la physionomie d’un auteur, qui ne soit pas elle aussi fragmentée » (lettre du 20 juin 1974, reprise dans « Le Métier d’écrire. Correspondance 1940-1985 »). L’homme de lettres est multiple : conteur, fabuliste, essayiste, moraliste, traducteur, journaliste (La Repubblica et L’Unità), critique, revuiste, épistolier, éditeur, amateur de science et militant politique. Ses œuvres ont accompagné les mouvements de la société et de la littérature italiennes (et internationales) des dernières années de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 1980. Elles rapportent avec sobriété et pudeur son engagement dans la Résistance et son implication dans les débats de l’après-guerre tout en soulignant la vigueur de ses prises de position à l’égard de la société qui ne cesseront pas jusqu’à sa mort en 1985. L’occurrence de travaux scientifiques menés par ses parents agronomes le fait naître à Cuba en 1923. Il grandit dans une propriété qui abrite une station botanique, à San Remo, la ville natale de son père Mario Calvino (1875-1951) et de ses ascendants. Le lycéen s’amuse du caractère fantasque de son père ; il poursuit une scolarité heureuse sous la tutelle sévère et clairvoyante de sa mère, Eva Mameli (1886-1978), originaire de Sardaigne. Le 20 mai 1927, le foyer accueille Floriano, dit Flori, le second fils de Mario et d’Eva. Dans la somptuosité de la Riviera ligure, Italo découvre l’antifascisme d’une famille singulièrement partagée entre l’anarchisme et le socialisme. De ses amitiés d’adolescence émerge la figure du futur écrivain et journaliste Eugenio Scalfari (1924-2022), fondateur de l’hebdomadaire L’Espresso et du quotidien La Repubblica, deux des journaux les plus importants de l’autre côté des Alpes. Avant que l’intérêt pour le cinéma ne devienne pour lui une passion exclusive (ses premiers textes publiés seront des recensions de films), il est fortement influencé par les journaux illustrés, plus spécialement le Corriere dei piccoli, qui était à l’époque l’hebdomadaire italien pour enfants le plus répandu. Étudiant à l’université de Turin à dix-huit ans, il choisit l’agronomie pour complaire à ses parents en dépit d’une évidente prédilection pour la littérature. La guerre interrompt son cursus : en 1943, il s’engage dans les rangs des partisans combattant les forces allemandes et mussoliniennes ; l’année suivante, il devient résistant sous le nom de « Santiago ». À partir de 1945, il fréquente le milieu littéraire turinois et se rapproche de la maison d’édition Einaudi, cénacle intellectuel et politique du milieu antifasciste de la ville. Il occupera plusieurs fonctions auprès de Giulio Einaudi (1912-1999), fondateur de l’enseigne et fils de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955. Il y fait la connaissance d’Elio Vittorini (1908-1966) avec lequel il fonde la revue Menabò en 1959, de Natalia Ginzburg (1916-1991) et de Cesare Pavese (1908-1950) qui deviendra son mentor. Ses premiers récits relatent des événements, quasi autobiographiques, de l’histoire de la Résistance : « Le Sentier des nids d’araignée » (1947) et « Le corbeau vient en dernier » (1949). Ils portent en creux les qualités de conteur et de fabuliste qui marqueront la trilogie allégorique « Le Vicomte pourfendu » (1952), « Le Baron perché » (1957) et « Le Chevalier inexistant » (1959), regroupés plus tard sous le titre de « Nos ancêtres ». Dès lors, ses récits se nourrissent de la bande dessinée, de la chevalerie, de la science-fiction et de la combinatoire formaliste (système mettant l’accent sur la forme d’un texte plutôt que sur le fond). Ses chers classiques que sont Ovide, l’Arioste, Voltaire et Galilée ainsi qu’Edgar Poe continuent cependant de gouverner l’écriture où les mots, selon leurs sons et leurs combinaisons, produisent une harmonie qui anime le style, de même la construction de phrases courtes engendre une cohérence qui domine le style et lui confère, avec la concision du propos et une extrême précision lexicale, une espèce de plénitude narrative. « Marcovaldo ou les Saisons en ville », « La Spéculation immobilière » (1963), « Cosmicomics » (1965), « Les Villes invisibles » (1972), « Le Château des destins croisés » (1973) et « Si par une nuit d’hiver un voyageur » (1979) exhibe ainsi les mille facettes d’une œuvre qui évolue à la croisée de l’humour, du fantastique et de la sémiotique. En 1963, « La Journée d’un scrutateur » témoigne que son engagement politique n’a pas faibli d’un iota, même s’il a rompu avec le Parti communiste italien (il en était adhérent depuis 1944) parce que ses collègues n’ont pas dénoncé l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques en novembre 1956. En avril 1962, grâce à l’écrivain argentin Julio Cortázar (1914-1984), il rencontre Esther Judith Singer, dite « Chichita » (1925-2018), native de Buenos Aires, qui gagne sa vie comme traductrice pour des organisations internationales : il l’épouse à La Havane en février 1964. En 1967 le couple s’installe avec leur fille Giovanna (Rome, 1965) à Paris où ils résideront jusqu’en 1980. Italo Calvino se lie d’amitié avec Georges Perec et Raymond Queneau dont il traduit Les Fleurs bleues (1965), heureux de se confronter aux formes d’écriture à contraintes et aux systèmes combinatoires si prisés par les disciples de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle). L’écrivain implique dans ses exercices d’admiration Paul Valéry, William Carlos Williams, Elsa Morante, Marianne Moore, Eugenio Montale, Francis Ponge, Carlo Emilio Gadda, Gustave Flaubert, Beppe Fenoglio, Thomas Mann, Goethe, Jorge Luis Borges, Leonardo Sciascia, Giacomo Leopardi et Léonard de Vinci. Auteur prolifique, il publie également une riche anthologie de « Contes italiens » (traduction de deux cents fables populaires), deux volumes de critique : « La Machine littérature » (essais, 1980) et « Lettres américaines : aide-mémoire pour le prochain millénaire » (à titre posthume, 1988) et deux livrets d’opéras pour le compositeur Luciano Berio (1925-2003) : « La vera storia » (1977-1978) et « Un re in ascolto » (1984). Dans la nuit du 18 au 19 septembre 1985, une attaque cérébrale le saisit en pleine activité, alors qu’il se consacrait à traduire Le Chant du Styrène de Raymond Queneau (1958). Le défunt laisse plusieurs recueils inachevés, « Sous le soleil jaguar » (1988), « La Route de San Giovanni » (1990), « Pourquoi lire les classiques » (1991) et « Ermite à Paris » (1994).

Italo Calvino © Photo X, droits réservés

  • Récits, d’Italo Calvino, préface de Martin Rueff, traduit de l’italien par Éliane Deschamps-Pria, Marie Fabre, Mario Fusco, Gérard Genot, Maurice Javion, Jean-Paul Manganaro, Christophe Mileschi, Martin Rueff, Roland Stragliati et Jean Thibaudeau, Quarto Gallimard, 1472 pages, 2025 ;
  • La Route de San Giovanni, par I. Calvino, traduit par Jean-Paul Manganaro, Folio Gallimard, 192 pages, 2018 ;
  • Leçons américaines - Six propositions pour le prochain millénaire, traduit par Christophe Mileschi, Folio Gallimard, 224 pages, 2018.

 

Varia : lorsque des éruptions volcaniques dégradent le climat de la planète

« Le fait est bien connu que les anciennes archives écrites chinoises constituent une source inestimable de renseignements historiques concernant l’astronomie, la technologie, l’économie et le climat. Certaines d’entre elles remontent au deuxième millénaire avant l’ère chrétienne. De nombreuses études ont établi que les conséquences de l’éjection dans l’atmosphère d’aérosols volcaniques est susceptible d’avoir un impact majeur sur le climat de toute la planète. Les éléments de preuve, d’origine chinoise, d’une anomalie climatique de ce type dans les années 530 ont été examinés. Principalement tirés de carottes de glace et d’anneaux de croissance d’arbres prélevés sur l’ensemble du globe, ces éléments indiquent plus d’une éruption volcanique massive au cours de cette décennie, bien qu’on ne sache pas encore de façon sûre quel volcan en a été le lieu. De manière plus sévère encore qu’en 1815, "l’année sans été" due à l’éruption du Tambora, en 536-537 des gelées estivales et des chutes de neige se produisirent en Chine et causèrent une sécheresse de plusieurs années, de mauvaises récoltes et une famine désastreuse. L’étude des textes de l’époque pré-impériale confirme l’hypothèse selon laquelle au milieu du deuxième millénaire avant l’ère chrétienne, un déchargement massif dans l’atmosphère d’aérosols volcaniques provenant de l’éruption de Théra (Santorin) aurait pu causer la spectaculaire dégradation climatique du seizième siècle AEC. Une datation des événements fondée sur des archives vérifiables ayant consigné des phénomènes astronomiques suggère que cette calamité, qui resta longtemps dans les mémoires, aurait pu être causée par l’éruption à Théra, en Méditerranée orientale. Cette date de référence peut nous aider à établir une chronologie fiable des royaumes de cette région, à cette époque. »
Extrait de la chronique de David W. Pankenier, « Les dégradations climatiques en Chine causées par des éruptions volcaniques en 535-40 EC, ainsi que par celle de Théra (Santorin) comme événement inaugural de la dynastie Shang (1562 AEC) », traduit de l’anglais par Stéphane Normand, issue de la revue Kadath, octobre 2024, 23 pages, Enghien (Belgique).



Carnet : dans l’ombre de la beauté…
Lorsque José Cabanis est élu à l’Académie française, le 21 juin 1990, au fauteuil de Thierry Maulnier, l’écrivain et diplomate Jacques de Bourbon Busset prononce le discours de réception. Il évoque les travaux de critique de l’impétrant en ces termes : « Vous vous révélez un remarquable critique, à la fois perspicace et passionné. Cette lucidité dans la passion est, je crois, un de vos traits distinctifs. Vous vous abandonnez certes à l’admiration de vos auteurs favoris, mais le censeur veille et signale les fautes qui se glissent parfois dans l’ombre de la beauté. »

Polar : auteur et lecteur dos à dos
Émile Gaboriau que Gide et Kessel considéraient comme le père du roman policier prétendait que « la technique du roman judiciaire est enfantine. Le rôle du lecteur est de découvrir l’assassin, le rôle de l’auteur est de dérouter le lecteur ». Cette science s’applique encore aux enquêtes des polars qui apparaissent aujourd’hui à la vitrine du libraire.
(Samedi 25 avril 2026)

La vraie richesse
« La vraie richesse de la vie, c’est l’affection, assurait le philosophe et théologien suisse Alexandre Vinet (1797-1847) ; sa vraie pauvreté, c’est l’égoïsme. »

Hêtre ou ne pas hêtre
« Il y a deux sortes d’arbres, disait Raymond Queneau, les hêtres et les non-hêtres ».

Habib Bourguiba, incomparable tribun
Subtil observateur de la vie sociale et politique, l’écrivain et journaliste Jean Daniel (1920-2020) prétendait que lorsque Habib Bourguiba (1903-2000), président de la République tunisienne (de 1957 à 1987) et incomparable tribun, parlait en public, ses gestes précédaient à ce point l’expression de sa pensée que lorsqu’il s’exprimait on avait l’impression qu’il se répétait.
(Vendredi 8 mai 2026)

 

Billet d’humeur

La marche contre le vent

moonwalk est popularisé par le chanteur de pop américain le 16 mai 1983 quand il interprète une de ses chansons fétiches, Billie Jean, lors d’un show télévisé célébrant les 25 ans du label discographique Motown (Los Angeles). C’est donc le personnage du mime, Bip, le petit homme blanc au chapeau claque orné d’une fleur rouge, qui est à l’origine de la fameuse rétro-glissade, back-slide en américain, très en vogue dans les cabarets de jazz de La Nouvelle-Orléans au début du XXe siècle. Le mime Marceau a montré sa « marche sur place » pour la première fois en 1953 dans les studios de la télévision française : il reconnaît qu’il en a appris la gestuelle, les attitudes et la mimique chez son professeur le mime Étienne Decroux (Paris, 1898-1991), précurseur de la pantomime moderne. Michael Jackson est devenu un admirateur précoce et inconditionnel des mimodrames de Bip dès 1972 (il avait quatorze ans !) lorsque le comédien français était l’invité des grandes salles de spectacle américaines et japonaises. Par la suite, il a beaucoup étudié le style du grand virtuose du geste, un art qui se situe à la croisée de la tradition pantomimique (mouvement et mutisme) et du mimodrame moderne (jeu plus émotionnel et ambiance dramatique). Nul doute qu’il ait retiré des comédies burlesques ou facétieuses de son modèle les meilleurs enseignements pour ses propres chorégraphies. Les deux hommes que liait une estime et un respect réciproques ont travaillé ensemble, le chanteur a notamment sollicité le mime, en 1994, afin qu’il mette en scène un autre de ses tubes, Childhood, qui s’inspire de l’histoire du personnage de fiction britannique Peter Pan, un garçonnet qui refuse de grandir et auquel Michael Jackson s’identifiait souvent, s’attachant, adulte, à vouloir rattraper l’enfance dont il avait été privé dans la ville ouvrière de Gary (Indiana), au sud-est de Chicago. Marcel Marceau tenait Michael Jackson pour un grand poète de la chanson et de la danse, inoubliable autant pour ses performances vocales que pour sa breakdance aux déhanchés frénétiques et aux mouvements d’une étonnante fluidité. À Charlie Chaplin, Buster Keaton et Fred Astaire, la pop star associait dans son panthéon le mime Marceau à propos duquel Jean Cocteau avait commis cette sublime adresse : « Il entre chez nous sur ses pieds de voleur avec le terrible sans-gêne du clair de lune ».

 

Lecture critique

La Mémoire de la mer et le spiritisme de Conan Doyle

En 1880, Arthur Conan Doyle (Edimbourg, 1859-Crowborough, 1930), étudiant en médecine à l’université d’Edimbourg, s’engage pour six mois sur le Hope, un navire de pêche écossais à vapeur et à double coque en partance pour l’Arctique. Il y tient un journal de bord, illustré de dessins et de croquis, publié sous le titre « Conan Doyle au Pôle Nord ». L’ouvrage - le carnet de bord - dévoile les coulisses de la vie des marins à bord du vaisseau, leurs pratiques pas très orthodoxes dans l’exercice de la chasse aux baleines et aux phoques et l’âpre rivalité opposant les équipages des baleiniers sous le pôle arctique. Le voyage a très certainement inspiré « Le Capitaine de l’Étoile polaire » (1883), récit fantastique et étude psychologique où l’écrivain reprend certains des thèmes développés dans son journal de bord tout en soulignant les phénomènes irrationnels qui déconcertent les marins confrontés aux esprits de la mer à bord du Pole-Star. Les dommages causés aux mers arctiques par deux siècles de pêche intensive préoccupent également le narrateur et élève médecin, John McAlister Ray, tandis que l’observation très aiguë du capitaine Nicholas Craigie entretient une atmosphère inquiète, pesante qui incline parfois à l’effroi, à l’épouvante. Bateau hanté et fantômes : l’étrangeté de certains faits survenus durant la navigation et commentés aussi bizarrement par le capitaine ne laisse pas de dérouter le lecteur. « Une chose est sûre, déclare le narrateur : le capitaine Craigie a trouvé la mort sans souffrir car il y avait sur son visage bleui et pincé un sourire radieux, et ses mains étaient encore tendues comme pour chercher à étreindre l’étrange visiteuse qui l’avait appelé à la rejoindre dans le monde obscur d’outre-tombe. » Au terme du récit, le père du jeune médecin qui a connu Nicholas Craigie indique que le capitaine était fiancé à une jeune fille d’une rare beauté qui vivait sur la côte de Cornouailles et qui est morte dans des circonstances atroces alors que le bâtiment du capitaine croisait dans l’océan Arctique.
Ainsi l’ancien médecin formé aux sciences dures, l’homme qui inventa Sherlock Holmes, le fin limier de Baker Street, le romancier féru d’histoire, ne méprisait pas les superstitions populaires : il affirmait même voir des anges et croyait aux fées ! La mort de sa première femme, surnommée « Touie », après vingt et un ans de mariage, et celle de son fils Kingsley des suites d’une pneumonie en 1918 alors qu’il avait été gravement blessé dans les tranchées de la Somme accrut son intérêt pour le spiritisme et lui fera entreprendre de nombreuses tournées de propagande. Certains prétendent qu’il aurait hérité de l’inclination à s’émerveiller du surnaturel à travers sa mère, native d’Irlande, pays des fées comme l’on sait.
Dans l’ouvrage publié par les éditions Interférences, « Le Capitaine de l’Étoile polaire » côtoie « Le Port fantôme » (1936) de M. J. Bardine et « Quand la mer livre ses morts » (1929) de Carl Buchanan (Robert Peery). Deux textes où la mer charrie des situations également inexplicables, irrationnelles et surnaturelles, le premier expose comment un naufragé a retrouvé le bateau, La Fille d’Or, de son grand-père dans un port peuplé de vaisseaux fantômes, le second évoque l’obsession de Jack le Marin qui entend chaque mois et à chaque nouvelle lune sur une plage de Caroline du Sud l’équipage d’un trois-mâts disparu, le Greta, danser avec frénésie et boire jusqu’à l’ivresse sur la tombe de Naïka - sa bien-aimée qu’il avait embarquée clandestinement à bord du brick !

  • La Mémoire de la mer, traduit de l’anglais par Véronique David-Marescot, Le Capitaine de l’Étoile polaire, par Sir Arthur Conan Doyle, Le Port fantôme, par M. J. Bardine, Quand la mer livre ses morts, par Carl Buchanan (Robert Peery), éditions Interférences, 80 pages, 2012.

 

Portrait

Explorer et gouverner Marseille

Quand il s’agit de décrire ou de présenter Marseille, peu de sociologues ou de géographes espèrent atteindre à la quasi-exhaustivité de l’exercice tant la complexité habite la plus vieille ville de France. Urbaine, économique, sociale, ethnique, politique, culturelle, artistique, ses composantes échappent à tout inventaire. Sans épuiser le sujet, deux ouvrages offrent une certaine cohérence dans le traitement de leur étude respective. Sous l’égide du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et d’Aix Marseille Université (AmU), André Donzel (né en 1949) poursuit depuis quarante ans des travaux portant sur les enjeux du développement urbain en Europe et en Méditerranée. Dans son livre « Explorer Marseille - De la cité à la métropole », le sociologue souligne les transformations urbaines de la cité phocéenne, de son économie, de l’action publique en termes d’aménagement, de son esprit civique et de sa nature protestataire. Sous l’effet de la métropolisation, l’aire urbaine marseillaise s’est étendue au-delà de l’hémicycle de collines balisant son périmètre communal, entraînant l’occupation à des fins portuaires et industrielles des espaces disponibles situés sur le littoral et dans l’arrière-pays. « Par-delà le choc de la décolonisation, envisage-t-il, une nouvelle économie hautement performante et en prise directe sur la mondialisation va voir le jour en substitution de l’ancien "système marseillais", qui reposait sur "l’unité du port de la ville et de la cité" ». Si la réforme métropolitaine a dopé l’attractivité économique de la ville, elle n’a pas réduit les fractures séparant les résidents du centre rénové de leurs homologues des quartiers nord, injustes dépositaires de transports inadaptés, de logements insalubres et de services publics précaires. Avec l’instauration d’un nouvel ordre urbain, les élus n’ont-ils pas trop précocement préjuger de l’influence croissante de la pensée et du militantisme écologiques et, surtout, d’une mobilisation civique des habitants plus soutenue que les décennies précédentes ? « Gouverner Marseille - Enquête sur les mondes politiques marseillais » de l’anthropologue Michel Peraldi (Draguignan, 1952) et du journaliste Michel Samson (né en 1949) se prévaut de traiter ensemble la société locale urbaine et ses formes politiques, en considérant que la politique peut être un analyseur social pertinent plus qu’un réel moteur des transformations vécues par la ville de Marseille ces cinquante dernières années. En tirant le fil généalogique de l’historicité, les deux auteurs sont parvenus à une synthèse particulièrement éclairante du sujet qui nous fait mieux comprendre de quelle manière les acteurs politiques marseillais ont de tout temps recherché la souveraineté de leur territoire, de la cité oligarchique des origines à la démocratie dans la République, en passant par le « fédéralisme jacobin ». Le décryptage des faits et des actes, notamment les discours, les jeux et les postures des acteurs dans l’embrouillamini urbain rappelle parfois les clichés qui caricaturent l’histoire de la ville, de la légende fondatrice de la princesse gauloise Gyptis et du marin grec Prôtis, aux parrains de la mafia des années 1930 Paul Carbone et François Spirito en passant par les historiettes de Marcel Pagnol.

Repères

Colonie fondée en 600 avant Jésus-Christ par les Phocéens, Massalia connaît une longue prospérité au temps des Romains (devenue alors Massilia). Siège d’une vicomté vassale du comte de Provence au Xe siècle, elle retrouve une activité florissante au temps des croisades (XIIe-XIIIe s.). Française en 1481, elle devient un grand centre d’affaires après l’ouverture du canal de Suez (1869). Mais c’est surtout au XIXe s. que le port apporte à la cité ses ressources principales dans le négoce et l’industrie à la croisée des mondes occidentaux et orientaux. Elle a su conserver son monopole puisqu’elle est aujourd’hui encore le premier port maritime de France, le second sur le plan méditerranéen et le cinquième en Europe. La colonisation a exercé une forte influence sur la cité, lui permettant d’organiser au XXe s. des expositions coloniales très réputées (en 1906 et 1922). Marseille peut se targuer d’être devenue une des cités les plus cosmopolites de la Méditerranée, un territoire où les nouveaux immigrés sont intégrés avec beaucoup de tolérance, notamment en ce qui concerne la liberté de culte. La stigmatisation des quartiers et du trafic de drogue apparaît dans les années 1960. Le vote marseillais est contestataire et plutôt à gauche si l’on excepte la longue parenthèse de Jean-Claude Gaudin (1995-2020). Forte de 30 000 associations, la ville est restée profondément militante. Cet état d’esprit remonte au Moyen Âge, Marseille ayant toujours refusé de se soumettre à l’autorité royale. Centre d’une métropole au statut particulier, elle regroupe 92 communes dans lesquelles ont été recensés en 2023 1 939 077 habitants. Le 18 octobre 1946 a été officialisée la division administrative de la ville en 111 quartiers.

À la lecture des deux ouvrages, le lecteur (ré)apprend beaucoup sur les particularités historiques et politiques d’une vie publique marseillaise dont il avait sûrement entendu parler sans savoir comment prolonger ses connaissances par une mise en perspective clairvoyante d’un sujet aussi vaste. La narration croisée des deux livres amène-t-elle à cette mise en perspective ? Elle permet en tout cas de saisir intellectuellement les causes et les conséquences qui se rattachent aux événements sociaux, politiques et économiques de l’histoire de Marseille et qui les expliquent.
Dans « Explorer Marseille - De la cité à la métropole », André Donzel souligne la réputation d’intégrité morale de Siméon Flaissières (1851-1931), médecin philanthrope et premier maire socialiste de Marseille de 1906 à 1930 : libre penseur et franc-maçon, le « médecin des pauvres » avait clairement manifesté son ancrage à gauche par son anticléricalisme et ses positions anticolonialistes. Plus loin, le sociologue développe le processus d’isolement du Parti communiste avec la création en 1948 du syndicat Force ouvrière mis en œuvre par Gaston Defferre avec le soutien du gouvernement américain. Il date des années Defferre (1944-1945 et 1953-1986) la venue des milieux d’affaires dans le champ politique local, entrepreneurs et industriels prévoyant les multiples possibilités d’extension de la sphère économique au sein de la collectivité territoriale - jusqu’à l’installation du siège de la compagnie maritime d’affrétement CMA-CGM en 2002. Mettant en exergue les enjeux et les succès de l’interculturalité dans les domaines de la musique, du cinéma et du sport, il n’hésite pas à associer le stade Vélodrome à une espèce de temple de l’universalisme où l’Olympique de Marseille forge ses lettres de noblesse et attire toutes les classes de la société autour du match de football… jusqu’au pape François venu y célébrer une messe en juillet 2023 ! Au titre de l’action publique en matière culturelle, il rend hommage à l’adjoint à la culture de Robert-Paul Vigouroux (1986-1995), Christian Poitevin (poète-performeur sous le nom de Julien Blaine) qui invite de grands créateurs à séjourner à Marseille, à l’exemple de Tadeusz Kantor et Armand Gatti, et encourage toutes les formes de bouillonnement culturel dans différents domaines, comme la musique, le théâtre, les arts de la rue et le cinéma, notamment à la Friche Belle de Mai, complexe culturel créé en 1992 dans les locaux de l’ancienne manufacture des tabacs de la Belle de Mai.
Dans leur livre-enquête, « Gouverner Marseille - Enquête sur les mondes politiques marseillais », Michel Peraldi et Michel Samson s’étonnent justement de l’élection triomphale en 1989 du neurochirurgien Robert-Paul Vigouroux (1923-2017) qui avait succédé à Gaston Defferre en 1986. Ensuite, ils observent que Jean-Claude Gaudin (1939-2024) est entré en politique après avoir assisté à un meeting de Germaine Poinso-Chapuis (Marseille, 1901-1981) : militante démocrate-chrétienne, elle fut la première femme ministre de la République française. Les auteurs signalent à cet égard : « Le futur maire obtient le soutien du secrétaire général des Républicains indépendants, Jean-Pierre Soisson, pour une raison formidable : La mère de Soisson est de Mazargues, comme celle de Gaudin, et les deux familles ont un cabanon à Sormiou, ravissante calanque dans laquelle le jeune énarque bronzé qui deviendra maire d’Auxerre fait du ski nautique. Soisson soutient son ami Gaudin, élu en compagnie de Joseph Comiti, qui sera longtemps son concurrent de droite, mais que l’antigaullisme puissant de la ville marginalise un peu. » Abordant le domaine de la criminalité, ils prétendent que l’éclatement du Milieu traditionnel est intervenu à la fin des années 1970, avec notamment l’arrivée de Gaétan Zampa, né en 1933 dans le quartier du Panier et dont le père, ancien navigateur d’origine napolitaine, avait suivi Paul Bonaventure Carbone, puis Barthélémy (dit Mémé) et Antoine Guérini. « Francis le Belge apparaît à la même période, écrivent-ils. Quant aux anciens "grands" caïds de la "french connection", de même que la grande bourgeoisie a reconverti une partie de ses biens et capitaux dans l’immobilier, ils ont « réalisé [leur] patrimoine », comme le dit un Corse qui les connaît bien. Ils ont épuré leurs affaires pour ne garder que les plus visibles sur place ; ou sont devenus des industriels respectables, au Maroc ou en Espagne. » Il était opportun de rappeler l’implication de Marseille et des Marseillais dans la lutte pour l’égalité des droits et contre le racisme, moment-clé dans l’histoire de l’immigration et de l’antiracisme en France qui faisait suite à des violences policières et à des discriminations basées sur la nationalité : « De la cité des Flamants partiront les marcheurs de la grande marche "pour l’égalité et contre le racisme" qui gagne Paris en 1983 et consacre la naissance des mouvements antiracistes en même temps que la reconnaissance médiatique de la génération "beur". » 20 000 protestants, 80 000 Arméniens, 70 000 Juifs, 3 000 bouddhistes, 140 000 musulmans et quelque 500 000 catholiques : les communautés religieuses sont, elles aussi, sollicitées par les acteurs politiques qui cherchent à s’attacher, par cette forme de clientélisme, les faveurs des électeurs en leur accordant des avantages ou des privilèges.

André Donzel © Photo X, droits réservés

Michel Samson (au premier plan) et Michel Peraldi
© Photo Mathilde Ceilles / 20 Minutes

  • Explorer Marseille - De la cité à la métropole, par André Donzel, Presses universitaires de Provence, 244 pages, 2025 ;
  • Gouverner Marseille - Enquête sur les mondes politiques marseillais, par Michel Peraldi et Michel Samson, éditions La Découverte, 320 pages, 2006.

 

Varia : la production laitière marginale dans l’arrière-pays méditerranéen

« Lait. Quelle que soit l’espèce (chèvre, vache, brebis) élevée pour le lait, la physiologie de l’animal a été favorisée par la sélection pour la production laitière, et pas seulement pour répondre aux besoins de son propre état corporel. Une chèvre, une vache, une brebis, mobilise prioritairement ses réserves corporelles pour produire du lait, avant de restaurer son propre état. De ce fait, en termes de besoins alimentaires et de stratégies d’alimentation animale, l’élevage laitier est conçu différemment de la production de viande. En effet, la production de lait suppose une performance régulière sur les résultats journaliers, afin de ne pas déstabiliser la courbe de lactation qui est immédiatement ressentie au quai de traite. Par contre, l’allaitement des jeunes est moins exigeant, en raison de la recherche non pas d’un maximum du pic de lactation, mais d’un optimum de déroulement de la courbe de lactation, susceptible de récupérer des écarts journaliers auxquels le jeune s’adapte. L’allaitement est ainsi plus souple que la lactation, avec une courbe de production laitière plus écrasée et capable d’absorber de faibles variations de résultats.
« Or le lait est aujourd’hui un produit très intégré dans les marchés. Il est largement collecté pour des laiteries coopératives ou autres, à destination d’une mise sur le marché sous une forme quasiment exclusivement industrielle. Le lait est désormais une matière première, moyennant le plus souvent sa transformation initiale en poudre déshydratée. Devenu un produit-minerai, il constitue la base des laitages (crèmes desserts, glaces, yaourts, fromages blancs, beurre, etc.) réunis dans une collection infinie de recettes et de labels.
« En Méditerranée, la production laitière se développe avec les mêmes tendances d’intensification animale et fourragère que dans le reste du pays, que ce soit en élevage caprin ou ovin, voire pour des élevages bovins moins répandus. Dans l’Hérault, cette dynamique a été impulsée à la fin du XIXe siècle avec les élevages de brebis situés dans le Rayon des caves de Roquefort. Elle concernait aussi à la marge les élevages de vaches laitières périurbains. Moins de pâturage, plus de distribution et de complémentations, liés à l’exigence de performance et à un temps calibré d’astreinte pour la traite, entrent directement en résonance avec cette évolution. C’est pourquoi, sauf dans quelques petits territoires favorisés en surfaces mécanisables, la production laitière est désormais marginale dans l’arrière-pays méditerranéen. Aujourd’hui, elle a majoritairement laissé la place à la production de fromages et d’autres produits fermiers (glaces, yaourts, faisselles), ou à une réorientation des élevages à composante pastorale - bovins et ovins - vers la production de viande. »
Extrait de « Un abécédaire pastoral - Échapper à l’impasse productiviste », de Gérard Guérin et Luc Capdevila, éditions Cardère, 216 pages, 2024.


Carnet : de la forme des pyramides
Le poète Jean Tardieu (1903-1995) aimait à citer l’aphorisme prudhommesque du journaliste Pierre Dumayet (1923-2011) selon lequel « la forme même des pyramides prouve hélas qu’aujourd’hui comme hier, les ouvriers travaillent de moins en moins. »

Le hors-la-loi, ce héros !
Le dessinateur japonais Katsuhiro Ōtomo (Tome, 1954) est un personnage aussi singulier que ceux qu’il incorpore dans ses scénarios. « Je déteste les histoires de héros qui ont abreuvé ma jeunesse, prétend-il. Je trouve suspect qu’ils soient toujours vainqueurs. Ça devient énervant de voir, semaine après semaine, le héros vaincre le méchant au nom de la justice. Pour moi, le méchant est un hors-la-loi, et c’est là qu’il acquiert l’étoffe du héros. »
(Mercredi 20 mai 2026)

Carnet : vous avez dit commissaire ?
Je voudrais bien savoir qui a décidé de nommer les organisateurs d’expositions des commissaires. Certains d’entre eux frôlent le ridicule, accusés, non sans raison, de se prendre pour les artistes qu’ils servent.

La vérité selon Donner
« Jurez-vous de dire la vérité, rien que la vérité ? » À la question posée par Claire Devarrieux du journal Libération (le 22 mars 1990), l’écrivain Christophe Donner (Paris, 1956) répond : « Je jure d’essayer tout le temps. Je n’y arrive pas, mais j’essaie. Dire la vérité, c’est comme finir sa maison. On meurt. »
(Jeudi 21 mai 2026)

 

Billet d’humeur

Le chien descend du loup

Au cours de son histoire, l’homme a tenté de domestiquer beaucoup d’animaux. Parfois sans beaucoup de réussite comme avec le zèbre, l’autruche, la gazelle, le pélican, la pieuvre, le crocodile… Le chien aura été le premier animal à être apprivoisé et domestiqué, avant même que les hommes ne passent du statut de chasseurs-cueilleurs nomades à celui d’agriculteurs-éleveurs sédentaires lors de la révolution néolithique, vers 8 500 ans avant Jésus-Christ. Si les paléontologues, éthologues et généticiens s’accordent sur le fait que le chien descend du loup gris (Canis lupus), ils n’en finissent pas de débattre sur le lieu et la date de la domestication du loup. Pour pister le chien, archéologues et biologistes ont étudié des crânes et des mâchoires issus de fouilles en Europe, au Proche-Orient et en Sibérie. Certains ossements enterrés avec des humains chasseurs-cueilleurs ont été datés d’il y a 14 000 ans. D’autres chercheurs pensent avoir identifié, en Sibérie (dans les monts de l’Altaï) et en Belgique (dans les grottes de Goyet, près de Namur), des chiens vieux de 33 000 et 42 000 ans, à l’arrivée d’Homo Sapiens. En étudiant les horloges moléculaires à partir de l’ADN mitochondrial de chiens (fossiles), des scientifiques n’ont pas hésité à faire remonter la domestication à 135 000 ans ! Si certaines de ces thèses imposent d’être confirmées ou étayées, les analyses montrent clairement qu’il y a plus de 16 000 ans, les chiens ressemblent déjà davantage aux chiens actuels et se distinguent des loups depuis plusieurs générations. Malgré des distances géographiques parfois considérables, les canidés restent génétiquement très homogènes, même si des différences physiques notables apparaissent, par exemple entre le chihuahua et le golden retriever… Récemment, on a trouvé des squelettes d’hommes et de loups côte à côte en France (datant d’il y a 150 000 ans) et en Chine (300 000 ans). Quand l’homme a-t-il donc domestiqué le loup ? La question reste posée, l’enquête est loin d’être close.

 

Lecture critique

Les mémoires partagées des postiers

L’anarcho-syndicalisme qui prône la lutte pour le mieux-être des travailleurs et l’organisation d’une société sans classes et sans État transparaît fatalement au travers des quelque trois cents pages de l’ouvrage « Mémoires partagées ». À l’exemple de la maison d’édition Prolit’s, les récits des agents des Postes, télégraphes et téléphones (PTT) sélectionnés et ordonnés par Laurent Jeulin et Raphaël Romnée, postiers aux-mêmes, procèdent de la littérature prolétarienne, ce courant littéraire et libertaire que l’écrivain Henry Poulaille (1896-1980) fut le premier à définir et à organiser en France dans les années 1930. Littérature de résistance produite par des ouvriers, des paysans et des employés, elle aura naturellement hérité de l’anarcho-syndicalisme du XIXe siècle. S’ils témoignent des réalités sociales et humaines, individuelles ou collectives de leur temps, tous les auteurs ne sont pas relégués dans les marges de la discipline. Un certain nombre d’entre eux mériteraient à coup sûr d’être promus à la vitrine des librairies et leurs œuvres portées à une plus juste reconnaissance. Parmi les textes retenus, certains sont tirés de la revue Prolétariat (12 numéros sont parus de juillet 1933 à juillet 1934 chez Jacques Haumont, éditeur à Paris). La pluralité des témoignages évoque les hommes et les métiers des PTT depuis les trente premières années du XXe siècle jusqu’aux deux premières décennies du siècle suivant : les bureaux de poste, la vie quotidienne des préposés, des guichetiers, des ambulants, des nuiteux, les contraintes du tri et des moyens réquisitionnés, nuit et jour, pour assurer la distribution du courrier. Aux premières pages du livre, Raphaël Romnée commente les principaux jalons de l’histoire de l’institution postale. « Les premières traces d’une messagerie apparaissent dans des textes royaux de 1296 et 1315 sous Philippe IV le Bel pour le premier et Louis X pour le second, rappelle-t-il. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, écrit-il encore, Pierre-Georges Latécoère décide d’utiliser les avions de guerre devenus obsolètes et de les adapter au transport aérien postal. » Il nous apprend en outre qu’« un facteur ayant débuté sa carrière à 20 ans qui arrête à l’âge de 55 ans (âge où il peut réclamer sa pension de retraite) aura parcouru 383 000 kilomètres (à pied !). D’après "Le Journal des Postes" de novembre 1868, un facteur rural durant sa carrière aura marché une distance équivalente à celle d’une locomotive durant la totalité de son service (15 ans) » ! Laurent Jeulin, quant à lui, décrit le premier logotype des PTT apparu en 1900, un objet en fer forgé figurant les lettres de l’acronyme PTT selon une calligraphie tout asiatique. Plus tard, un autre modèle dû à l’affichiste Guy Georget (1911-1992) représentera un oiseau bleu ou une flèche bleue, selon l’imagination de chacun. C’est à cette époque, en 1962, que la couleur jaune est adoptée pour identifier objets et outils postaux, les boîtes aux lettres ainsi que les véhicules. L’ouvrage offre une attrayante immersion des agents des PTT attachés à diverses spécialités en des lieux différents à travers des textes où l’évocation des conditions de travail alterne avec des anecdotes singulières ou drôles. Suivant la « Tournée d’étrennes » de Lucien Brunel, le lecteur est invité dans l’intimité et le quotidien de personnalités et de petites gens à Paris, prétexte pour l’écrivain de philosopher sur la libéralité d’un chiffonnier et la pingrerie d’un ministre quant à la gratification offerte en échange du calendrier des Postes… « On doit reconnaître que cette pratique des calendriers postaux, intervient à cet égard Tessi Rom, arrangeait surtout la Poste qui, tout en refusant de tous temps de la reconnaître et de l’avaliser, voyait dans son existence un bon moyen d’éviter de verser un treizième mois aux postiers tout en les confortant dans l’idéologie maison : "chacun est propriétaire de sa tournée, vous êtes donc des petits entrepreneurs", un raccourci bien reçu, mais scabreux, du service public à la "libre entreprise". » L’œuvre polymorphe du facteur-poète Jules Mougin (1912-2010) est bellement saluée par Daniel Lérault : « "Poète de la souffrance" a dit de lui Jean Giono, certainement un humaniste sur lequel nous pouvons compter, nous ses frères humains, gratifiés ainsi de quelques heures étoilées… Une étoile en effet a remplacé le point sur le i de Mougin. » Le voyage nocturne d’un wagon postal du « Paris-Nantes » où s’activent des ambulants est proposé par Sylvain Massé [frère de l’écrivain du Roussillon Ludovic Massé] : « Le wagon glissait sur les rails comme un nageur rapide qui nage la coupe, avec des ruades, de brusques torsions, jetant son contenu d’un bloc, de droite à gauche, de gauche à droite, cassant ce rythme de brusques sursauts de bête cabrée. Les vieux routiers épousaient la danse de la monture de fer ; les jeunes qui raidissaient les jambes, déjetés, secoués, abandonnés par le plancher, avaient de brusques réflexes de défense. » N’est-ce pas superbement écrit ? Le métier de téléphoniste est aussi convoqué avec le témoignage d’une de ces « demoiselles du téléphone », Henriette Valet en l’occurrence qu’Henry Poulaille tenait pour « un des premiers vrais écrivains prolétariens où sens de classe et esprit de classe se complètent ». Jean-Pierre Lardin revient sur la cordée protestataire qu’il a exécutée avec Gérard Tournoy au printemps 1998 lors d’une assemblée générale du personnel du centre de tri postal de Nancy-Gare. Menacés de sanction par la direction du centre, les deux syndicalistes, férus d’alpinisme, se sont encordés en haut de la façade du centre de tri pendant trois heures. Terrifiée par l’escalade de ses deux agents, la direction a annulé la procédure disciplinaire engagée, ce qui a inspiré à J.-P. Lardin cette belle sentence : « Les voies de la lutte sont impénétrables… Sortir des mobilisations rituelles peut s’avérer payant ». Le plus ardent militantisme sourd de ces multiples narrations où plus d’un auteur déplore et condamne la dégradation de la notion de service public qui affecte les PTT (La Poste aujourd’hui) au profit d’une politique mercantile et d’une douloureuse déshumanisation. Car la mission du facteur, l’un des personnages préférés des Français (derrière le boulanger mais devant le pompier), selon un sondage TNS Sofres, est en train de se métamorphoser, hélas ! Au point de bousculer les habitudes des clients et des postiers eux-mêmes.

  • Mémoires partagées - D’hier à aujourd’hui des agents PTT prennent la plume, ouvrage coordonné par Laurent Jeulin et Raphaël Romnée, éditions Prolit’s, 312 pages, 2024.

 

Portrait

L’œuvre érotique et fantasque de Félix Labisse

L’« Histoire naturelle » de Félix Labisse (Marchiennes, 9 mars 1905-Neuilly-sur-Seine, 27 janvier 1982) pourrait constituer une utile introduction à l’œuvre du peintre dont les sources d’inspiration sont à rechercher dans l’art et la littérature fantastique, ainsi que dans la démonologie et l’occultisme. Venu à la peinture en autodidacte, il naît à Marchiennes, dans le Nord, mais c’est à Douai où ses parents résident qu’il passe toute son enfance. En 1922, il séjourne dans la station balnéaire belge d’Ostende : il y suivra pendant cinq ans les cours de l’École de pêche maritime, influencé par son père qui avait abandonné une minoterie pour un armement de pêche à Zeebruge. Sa famille déménage à Heyst-sur-Mer, en région flamande, au moment où il réalise ses premières peintures. En 1926, il décide de s’y consacrer plus complètement, poussé par les artistes et poètes ostendais qui louent ses travaux. Proche des artistes Constant Permeke et Léon Spilliaert et des poètes Jean Teugels et Henri Vandeputte, il se lie au peintre et graveur James Ensor qui lui décerne en 1930 un fameux dithyrambe : « Peintre extraordinaire, vos accents déchirants déforment des femelles dominées par l’effroi, longues amoureuses minables aux doigts interminables… Gare à toi, Félix, oiseau bleu, papillon téméraire, tu as frôlé nos toiles bien tendues, enduites de saccharine et tissées de fil frais… Je vous salue, Félix, plein de grâce. » Cette même année, il fonde avec le poète Henry Van Vyve une revue littéraire et artistique baptisée Tribord qui reçoit au nombre de ses contributeurs Maurice Carême, Michel de Ghelderode et Franz Hellens. Avec le cinéaste Henri Storck, il inaugure un club de cinéma à Ostende où il ouvre une galerie, la Galerie d’art moderne, avec sa sœur Antoinette. Il expose à Ostende, Anvers, Amsterdam et Bruxelles des dessins, gouaches et autres peintures qui rappellent l’expressionnisme flamand et le monde de son mentor, J. Ensor. Il tourne un de ses premiers films, La Mort de Vénus,que réalise H. Storck avant de s’établir à Paris, en 1933, accompagnant la troupe de Raymond Rouleau, acteur et metteur en scène belge. Il devient alors l’ami de Robert Desnos, d’Antonin Artaud, de Paul Eluard, de Jean-Louis Barrault, des frères Prévert (Jacques et Pierre), de Philippe Soupault, de Roger Vitrac (dramaturge et poète) et de Germaine Krull (photographe). Ses premières toiles surréalistes (mais qui ne furent jamais admises comme telles au sein du groupe parisien) datent de 1938, l’année de sa rencontre avec Joséphine Herlin qui deviendra sa compagne puis son épouse en 1955. Mobilisé à Cambrai au début de la Seconde Guerre mondiale, il est affecté au camp de Suippes, dans la Marne, où il intègre avec d’autres artistes une unité de camouflage qui se fixera bientôt au château d’Ermenonville (Oise). Démobilisé en 1941, il rejoint Paris où il poursuit la création de décors (et de costumes) de théâtre, de danse ou d’opéra. On lui doit plus de soixante-quinze décors depuis 1934, date de Tandis que j’agonise, d’après Faulkner, à l’Atelier, pour J.-L. Barrault, avec qui il travailla souvent. Citons également La Symphonie fantastique, ballet tiré de l’œuvre d’Hector Berlioz, avec les Ballets de Monte-Carlo, Le Partage de midi de Paul Claudel en 1948, pour l’Opéra de Paris, et Noé d’André Obey, à la comédie française. Au cours d’un séjour à Bruxelles, il fait la connaissance de René Magritte et de Paul Delvaux. Il peint des personnages étranges mis en scène selon des situations oniriques, des êtres hybrides résultant de la fusion des règnes animal, végétal et humain, des corps féminins alternativement érotiques ou menaçants, de la femme feuillage à la Méduse pétrifiante. « Sa fréquentation du zoo d’Anvers et du Jardin des Plantes à Paris dans les années 30, explique le médecin Jean Binder, dans « Histoire d’une "Histoire naturelle" », ses souvenirs de la forêt d’Ermenonville, qu’il découvrit sous l’uniforme en mars 1940, ses observations entomologiques provençales sur les mantes religieuses, les criquets, les scorpions et les araignées dès 1941-1942 à Fontvieille [près d’Arles], ainsi que son intérêt pour les livres anciens sur la nature, dans lesquels on découvre parfois d’étranges descriptions. » « Son "Histoire naturelle" serait entièrement à décrypter, poursuit l’exégète pertinent de l’artiste. On peut, plus ou moins facilement, y retrouver les traits de certains contemporains. C’est ainsi que la "Guivre-Guénégote" a le visage de Lina Casadesus qui deviendra Lina Brasseur. Selon le journal, le "Chérubin", un être tricéphale à trois visages, ange, lion et aigle, serait Jean-Louis Barrault et l’"Angelot", le philosophe Jean-Paul Sartre (si l’on se fie à des allusions évoquant Le Mur et La Nausée). Simone de Beauvoir serait la "Tarentule des Lettres", et sous le "Fluviot", qui ressemble à un poisson plat, se cacherait le peintre André Marchand, son voisin d’atelier au 31bis rue Campagne-Première. »

Félix Labisse dans son atelier © Photo X, droits réservés

  • Histoire naturelle, par Félix Labisse (textes et dessins), suivi de Histoire d’une "Histoire naturelle", par Jean Binder, éditions Interférences, 136 pages, 2012.

 

Varia : De la drôlerie chez Proust

« À vingt ans, je me suis étonnée : comment, lors de ma première lecture d’"À la recherche du temps perdu" cinq ans plus tôt, ne m’étais-je pas aperçue que Proust était drôle ?
« Drôle à éclater de rire, toute seule, dans mon lit ou dans le métro.
« J’avais l’impression de lire un autre livre.
« Comment ne pas rire quand le liftier de l’hôtel de Balbec insiste pour appeler la marquise de Cambremer Mme de Camembert ? C’est un comique clownesque, accessible aux enfants de quatre ans. J’ai ri à cause de son erreur, de son refus de croire le narrateur qui le corrige, ri du mot "Camembert", de ce nom de fromage associé à celui de "marquise". J’ai ri quand le même liftier annonce au narrateur, en toussant et en lui crachant à la figure, qu’il a sans doute la coqueluche, et que le narrateur lui répond "d’un air de bonté feint : ‘Ne nous fatiguez pas à parler’", parce qu’il a peu de la contagion, tandis que le liftier continue à parler et à cracher "comme un virtuose qui ne veut pas se faire porter malade". […]
« Proust est un grand comique dans la veine de Molière et de Woody Allen : sa lecture est un remontant, une joie, un antidépresseur. »
Extraits de « Ma vie avec Marcel Proust », de Catherine Cusset, éditions Gallimard, 240 pages, 2025.

Haut de page