Portrait
Charles-Albert Cingria
aurait aimé vivre au temps des troubadours
Les petites gens et les choses menues, les grandes idées et les historiettes de village, les montagnes d’altitude et les lieux-dits improbables gardent le souverain pouvoir d’écarquiller les yeux et le cœur du routard. Il le clame lui-même en une interrogation rhétorique : « Si l’on ne trouve pas surnaturel l’ordinaire, à quoi bon poursuivre ? » (Recensement, 1936-1937, Récits). Écrivain, poète et musicien, Charles-Albert Cingria (Genève, 10 février 1883-1er août 1954) qualifie d’événements les spectacles les plus usuels d’un quotidien qui lui réserve son lot d’étonnements, de mystères et d’émerveillements. Chroniques de voyage, textes érudits, nouvelles, réflexions critiques sur l’actualité littéraire et artistique, fables et correspondance dispersés au gré de quelques ouvrages et de revues souvent éphémères se rapportent à une multitude de sujets : des petits riens, des leçons d’histoire, la nature et la montagne, la vie des chats et l’élevage bovin, l’ouvrage des artisans et les chants des bergers gruyériens, des contes et des légendes, les rues et les bistrots. Le lecteur s’en amuse en découvrant - s’il ne l’a pas déjà débusqué - un auteur enfantin et primesautier, baroque et savoureux, despotique et roublard. Par certains aspects, j’invoquerai Francis Ponge ou Jean Follain, mais c’est Jean Starobinski (1920-2019) que je retiens quand il confie : « Charles-Albert Cingria a été pour moi, dans la NRF [Nouvelle Revue française] de 1939, la voix qui faisait sentir le plus de choses de l’expérience quotidienne de Paris. Il savait glorifier le présent : même quand le présent n’était que le passage de la voirie, des cris dans un escalier, l’odeur d’un grenier. Nous le voyions alors en arrêt devant ce que nous n’avions pas aperçu : la posture d’un chat, une affiche, des rideaux à une fenêtre. On découvrait qu’il n’aimait rien tant que la frontalité, le face-à-face, le plain-chant, Pétrarque (en vers italiens ou latins). Nul n’a mieux célébré la simple présence des êtres et des choses. »
Musicien, il joue de l’orgue et de l’épinette
Charles-Albert Cingria naît à Chêne, en banlieue de Genève, dans une famille aisée, originaire de Yougoslavie (Raguse, aujourd’hui Dubrovnik) et de Turquie (Constantinople). Naturalisé puis intégré à la bourgeoisie genevoise en 1870, son père, Albert Cingria (1842-1891)
occupe le poste de codirecteur de la manufacture d’horlogerie Patek & Philippe. Sa mère, Caroline Stryienska (1846-1913) est une artiste peintre qui éduque ses enfants dans le culte des beaux-arts et de la curiosité ; issue d’une parentèle polono-picarde, elle est la sœur de Casimir Stryienski (1853-1912), littérateur et critique, spécialiste de Stendhal. Charles-Albert a un frère aîné, Alexandre (1879-1945), peintre verrier et fondateur du Groupe de Saint-Luc qui renouvellera l’art sacré romand, et une sœur, Anne (1886-1974). Des études de piano, de composition et d’harmonie à Genève (chez Jaques-Dalcroze*1) et à Rome (chez Sgambati*2) alternent avec un enseignement secondaire irrégulièrement suivi dans les abbayes de Saint-Maurice et d’Engelberg. Instrumentiste chevronné, il joue de l’orgue, du piano, de la flûte, du violoncelle et de l’épinette. Au collège de l’abbaye de Saint-Maurice, en Valais, il découvre la liturgie et la musique sacrée, convaincu d’appartenir à une tradition remontant au Moyen Âge chrétien. Dans La Civilisation de Saint-Gall (1929) et Pétrarque (1932), il révèle au gré d’une érudition époustouflante les origines de la poésie lyrique médiévale, italienne et provençale. Il aurait aimé vivre aux XIVe et XVe siècles, quand la musique et la poésie n’étaient pas séparées, autrement dit à l’âge d’or des troubadours. Il a beaucoup étudié ces périodes et signé de savants essais sur le Moyen Âge, la musique et les trouvères, dont on retrouve quantité de traces dans ses récits. Vers 1900, son frère Alexandre lui fait connaître de jeunes écrivains et artistes, Charles Ferdinand Ramuz, Adrien Bovy, Maurice Baud, Gonzague de Reynold, Robert et Georges de Traz,
qui s’opposent aux tenants de l’helvétisme littéraire, soucieux de définir une littérature nationale suisse plus authentique et de réconcilier à la fois la culture alémanique avec la culture romande et le protestantisme avec le catholicisme. En 1904, la publication par le groupe d’un essai de littérature romande, Les Pénates d’argile (Charles-Albert y contribue sous le pseudonyme d’Adalbert d’Aigues-Belles) précède La Voile latine, revue de littérature et d’art à parution trimestrielle, bimestrielle puis mensuelle (1904-1910). Il collabore aux Cahiers vaudois d’Edmond Gilliard et Paul Budry (Lausanne) avant de fonder en janvier 1911 sa propre revue trimestrielle, La Voix Clémentine, qui ne publiera que ses deux premiers numéros. C’est à cette époque que se manifestent à la fois ses aptitudes littéraires et sa boulimie du voyage. La fortune familiale lui permet de séjourner très confortablement à Rome, Naples, Sienne, Florence, en Espagne, au Maroc, en Algérie et à Constantinople où l’appellent des affaires de famille. Le 18 octobre 1926, il est surpris en compagnie de jeunes garçons sur une plage d’Ostie, arrêté par la police des mœurs et condamné à neuf mois de prison. Libéré le 4 février suivant, il compose La Grande Ourse, récit fantasque dont des fragments paraîtront en revue mais dont la publication intégrale, chez Gallimard, devra attendre l’an 2000 !
Paulhan lui ouvre les portes de la NRF
Il a aimé la France comme une autre contrée natale où tout est fait pour lui, les gens, la langue, les mentalités, la ville et la campagne. Il y perçoit de puissantes attirances, une parenté de cœur et d’esprit. En 1914, à Paris, il partage un appartement avec son compatriote Ramuz. Désargenté quatre ans plus tard (la fortune familiale a fondu pendant la guerre), il s’installe dans une chambre de bonne au 59 de la rue Bonaparte, dans le VIe arrondissement parisien, un logement qu’il ne quittera plus jusqu’au déclenchement de la seconde guerre mondiale. L’appui inconditionnel de Jean Paulhan (1884-1968) qui lui ouvre les portes de la prestigieuse NRF en 1933 (C.-A. Cingria fournit des billets et des brèves pour la rubrique "L’air du mois" jusqu’en 1940) conforte une notoriété naissante dans la bohème parisienne des Années folles. Aussi ne tarde-t-il pas à côtoyer les écrivains, poètes et artistes qui comptent dans la capitale, parmi lesquels Louis Aragon, Pierre-Albert Birot, Blaise Cendrars, Paul Claudel, Jean Cocteau, Etiemble, Georges Hugnet, Max Jacob, Marcel Jouhandeau, Daniel-Henry Kahnweiler, Paul Léautaud, André Pieyre de Mandiargues, Tristan Tzara, le compositeur Igor Stravinsky et les peintres Jean Dubuffet, Jean Lurçat, Filippo Tommaso Marinetti (fondateur du futurisme italien) et Amedeo Modigliani. Il écrit beaucoup et avec gourmandise au rythme de ses déambulations, multiples, entre les rives méditerranéennes et les sentiers alpestres qui le ramènent à chaque fois à ses deux foyers, Genève et Paris. Quintessence de cette Lotharingie*3 qu’il exalte continûment, la Provence l’attire, le hante, le passionne au point qu’il entreprend, après la publication de La Reine Berthe et sa famille (1947, Essais), d’en raconter l’antique épopée. C’est d’ailleurs d’Aix-en-Provence*4 qu’il est rapatrié d’urgence à Genève le 29 juillet 1954 : il y meurt d’une cirrhose à l’hôpital le 1er août, jour de la fête nationale. « Quelques mois plus tôt,
racontent Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris dans Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, lors d’un contrôle dans le même établissement, il avait pu se confier à un jeune médecin du nom de… Jean Starobinski ! ».
En chaise à porteurs, à bicyclette et en funiculaire !
Nomade impénitent, flâneur plutôt que grand voyageur, il est animé d’une bougeotte maladive. Il parcourt, avec les moyens de transport les plus disparates, l’Italie, le Maghreb, l’Espagne, la Turquie, la Belgique, la Hollande, la France provençale et surtout les petites routes de la Suisse elle-même. Habitué des trains de luxe et des limousines avec chauffeur, il revient à la bicyclette quand le mécénat parental a tari, mais il utilise dès qu’il le peut toutes sortes de moyens de locomotion, camion, auto, chaise à porteurs, skis, train à crémaillère, chiens de traîneaux, bateau et sous-marin, charrette à cheval, ballon et avions. Jusqu’au funiculaire hydraulique qui l’épouvante et lui inspire une espèce de terreur métaphysique.
Une silhouette épaisse et trapue, la tête toujours coiffée d’un béret, d’une casquette, d’un fez ou d’un foulard, le lascar taillé à la serpe ne passe pas inaperçu avec un nez en coupe-vent, des joues rubicondes, un sourire de carnassier, un formidable tempérament. Il faut dire que le vélocipédiste ne ménage pas le pédalier et les pneumatiques de sa bécane. De ses courses vagabondes et interminables, il rapporte des textes insolites et intemporels d’une singulière nouveauté où transparaissent une liberté de pensée inflexible, une musicalité de la langue, et, plus largement, une conception renouvelée de la littérature. « À l’occasion d’une étape en Ajoie [pays de Porrentruy], raconte l’écrivain suisse Alexandre Voisard (1930-2024), Charles-Albert fut hébergé en la maison Cuttat où la maîtresse de maison paniqua lorsqu’elle vit son hôte gravir péniblement l’escalier en colimaçon de la vénérable demeure avec son vélo sur le dos. Prié de déposer son véhicule à l’entrée du bâtiment, il rétorqua : "Madame, ma bicyclette ne me quitte jamais, je dors avec elle…". » En 1941, le peintre Paul Monnier (1907-1982) l’accompagne en Valais dans la perspective d’un récit, Le Parcours du Haut-Rhône ou la julienne et l’ail sauvage (1944), à paraître chez Egloff (Fribourg-Paris), à l’enseigne de la librairie de l’université de Fribourg. Réalisées de Sierre à Brig et au col du Simplon, les aquarelles de son ami orneront la première édition : « Monnier et moi - chacun sans nous être consultés - il se trouve que nous avons un cycle "Perucca". C’est le nom d’un ancien coureur de Bianchi (Monza-Milan) qui, il y a pas mal de temps déjà, s’est fixé à Genève où il monte et parachève avec science d’incomparables engins. Ce vélocipède, tout au moins, qui est mien, est la douceur et la finesse mêmes. » Ses escapades vélocipédiques alimentent un florilège de notations savantes et de perles truculentes, elles servent aussi de prétexte à des spéculations philosophiques.
Sa prose fascine Paul Claudel
Charles-Albert Cingria transcrit les circonstances de ses découvertes et de ses émotions par le truchement de propos et d’images aussi étonnants que détonants. En Afrique du Nord, dès qu’il pénètre dans le compartiment, il s’extasie devant « un wagon rouge de zouaves ». À un jet de caillou du Simplon, dans un traîneau peint en jaune : « Nous glissons, mais la neige est molle et peu haute et, dans le début, nous sentons des cailloux qui font un curieux bruit. L’on dirait des sons de harpe ou plutôt de sommier métallique contre quoi s’acharnerait je ne sais quel monstre à griffes ». « À Berne, c’est bien - j’aime beaucoup Berne - mais si, dans un hôtel, vous mettez à votre porte, le soir, des souliers jaunes, vous les trouverez le lendemain immanquablement cirés en noir. ». « À Fribourg, les notables célibataires ou mariés conservent toute la vie leurs surnoms d’enfance. On les leur dit au café, dans la rue, en société, partout. Tel qui a un très beau nom contemplable dans les archives ou même figuré en image dans la chronique de Schelling s’entendra appeler Gounette, tel ou tel autre, Nolo, Gateau, Zizi, Poupon, Babal, Chonchi, Zigzag, Pétrone, Dagobert, Fricasse, Droupet, Sosthène, Fanfan, Cuisse, Nainain, Cardon, Cocolet… ». Pour lui, ces sobriquets cocasses procèdent de la littérature, une façon populaire de jouer avec les mots, avec les gens, de perpétuer de nouvelles légendes. Marchant dans une forêt d’alpage, il remarque « un petit lapin qui tremble comme une boule de mercure ». Quant à la toscane et médiévale San Gimignano, elle le bouleverse : « cette ville avec ses quatorze tours s’élevant d’un pâté de maisons ressemble à un vieil orgue de bois ».
Sa prose déconcerte et fascine Paul Claudel qui le tient pour « un de ces lutins insaisissables de qui on peut toujours attendre de l’inattendu. Un papillon de bibliothèque et d’un tas de bouquins dont la poussière était pour lui un pollen qu’il dispensait au vol de ses ailes diaprées ». Jacques Chessex salue en lui un grand portraitiste : « prosateur au génie dru, conteur d’histoires enluminées comme autant de miracles quotidiens, il pratique la digression du chat et la halte du pèlerin comblé par la grâce d’être là. Écrivain sauvage, mondain, intransigeant, et l’un des styles les plus élaborés et printaniers du vingtième siècle ». Rétive aux conventions et échappant à tous les genres littéraires canoniques, l’écriture de Cingria mêle avec une opulence insolente un interminable peloton de personnages, de concepts et d’idées : Apulée, les Carolingiens, Gilbert K. Chesterton, Dante Alighieri, la musique médiévale, Pétrarque, le jazz (qu’il nomme le syncopé anglo-nègre), James Joyce, Charles Péguy, Thomas de Quincey, Arthur Rimbaud, la langue romande, Jean-Jacques Rousseau, les moines irlandais de Saint-Gall, Erik Satie, les troubadours et Walt Whitman. Comprenne qui pourra ! Jugée anachronique et iconoclaste de son vivant, l’œuvre de Charles-Albert Cingria est admirée aujourd’hui pour sa modernité, une modernité qui conjugue avec superbe esthétisme et réalisme. À l’exemple de quelques rares révolutionnaires de son espèce.
*1 Musicien, compositeur et pédagogue suisse, Émile Jaques-Dalcroze (Vienne, 1865-Genève, 1950) a créé une méthode d’éducation musicale portant son nom et fondée sur la musicalité du mouvement.
*2 Pianiste virtuose, Giovanni Sgambati (Rome,1841-1914) était un compositeur, chef d’orchestre et pédagogue italien.
*3 Royaume créé pour Lothaire II (855-869), petit-fils de Charlemagne, qui s’étendait des Vosges à la Frise. Après 960, elle fut divisée en Haute-Lotharingie, future Lorraine, et en Basse-Lotharingie, qui se réduisit au duché de Brabant.
*4 Il est reçu épisodiquement dans la cité du Roy René, de 1947 à 1954, par le couple d’artistes peintres Meraud Guinness-Guevara (Londres, 1904-Paris, 1993) et Álvaro Guevara (Valparaiso, 1894-Aix-en-Provence, 1951).
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- Pages valaisannes - Itinéraires valaisans, Pendeloques alpestres, Ce pays qui est une vallée, Le parcours du Haut-Rhône ou la Julienne et l’ail sauvage, par C.-A. Cingria, préface d’Anne-Marie Jaton, éditions Florides helvètes, 156 pages, 2024 ;
- Florides helvètes et autres textes (Regards sur la Suisse d’un chroniqueur à tous crins, Impressions d’un passant à Lausanne, Musiques de Fribourg), par Charles-Albert Cingria, préface d’Alessio Christen, éditions Florides helvètes, 168 pages, 2022 ;
- Florides helvètes de Charles-Albert Cingria, par Alain Corbellari et Pierre-Marie Joris, éditions infolio, 112 pages, 2011 ;
- Cippe à Charles-Albert Cingria, un recueil d’hommages, écrit par quarante-trois auteurs, sous la direction de Patrick Amstutz, éditions Infolio et Acel (Association pour une collection d’études littéraires), 160 pages, 2011 ;
- Œuvres complètes et Correspondance générale, éditées par Pierre-Olivier Walzer, (17 volumes : 1-11 : Œuvres ; 12-16 : Correspondance ; 17 : Bibliographie et index), éditions L’Âge d’homme, Lausanne, 1967-1981.