Retour à l'accueil du site





Jean-François BEAUCHEMIN


Le jour des corneilles


« Tous mes livres, et chacun à sa façon, interrogent l’âme humaine, s’étonnent de la vie de l’esprit, s’émerveillent de l’activité des sens, s’émeuvent de la beauté du monde. » Jean-François Beauchemin offre des livres singuliers et Le jour des corneilles suit cette tendance bienheureuse, tissant une histoire très insolite grâce aussi à la création d’une forme originale pour la conter. Ce roman édité en 2004, l’auteur écrit, dans la préface, avoir acquiescé sans hésiter à sa réédition. Il ne pensait pas qu’un livre inspirant par ailleurs un film d’animation, écrit en une quinzaine de jours, puisse passionner autant un public et devenir un succès.

L’auteur soigne l’incipit et confie le soin à son narrateur, dont le lecteur ignore pendant quelques chapitres le nom, d’esquisser, en avant-propos, l’environnement singulier au sein duquel il vit en compagnie de son père, en totale autarcie, évitant toutes relations avec le village le plus proche. « Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n'y manquait : depuis l'eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu'à l'âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait aussi nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis encore l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. » Le fils admire son père et le considère comme un savant, détenteur en son "casque" de notions et lumières. Ainsi, la terre plate stationne au centre des cieux et la Lune, une déesse, veille au salut de toutes choses "vives". Le père commente les mouvements de l’air en grimpant aux arbres et pénètre le sens des astres et des étoiles par son don de lecture. Ce préambule achevé, il entreprend de raconter son histoire et celle de son père en s’adressant à un Monsieur le Juge et ses gens – « Bourgeois et Créatures composant le jury de ce tribuneau » – car "Le fils Courge" comme le nomment les "Bourgeois et Créatures" du village, qu’occasionnellement il fréquentera, voue, en plus de son admiration, un amour incommensurable à son père.

Le vocabulaire servant la narration suscite indiscutablement un attrait, procure un plaisir de lecture et une curiosité avec une histoire d’amour pourtant noire aux allures de conte. L’auteur s’explique dans une postface. Pour lui, l’évidence a été d’inventer un "parler" immédiatement compréhensible, autorisant une certaine souplesse entre pensée et langage du corps. Il réussit et crée des expressions charnelles, traduit des sensations en adéquation avec un langage organique équivalent à une analyse fruste. Il lui a suffi de gauchiser du français sans avoir besoin de recourir à des dictionnaires ou des ouvrages de linguistique pour élaborer ce nouveau lexique appréhendable rapidement par les lecteurs, en très, très, peu de pages. Par ces moyens de donner vie et chair à ses personnages, il les rend crédibles même avec une trajectoire ébouriffante.

Le père est fou, ce qu’atteste le fils : « Les gens de père allaient et venaient, emplissaient son casque parfois pendant de longues durées, s’enfuyant ensuite comme des filous, puis rebroussant encore et le possédant tel un enchaîné. […] En effet, les gens de père, quand ils s’emparaient de lui, le forçaient aux actes et missions les plus insensés. » L’humeur ombrageuse du père, une colère sournoise niche en lui, se manifeste d’ordinaire, sinon presque continuellement par des attitudes violentes. Lorsque ces gens l’embarquaient dans des actions « au-delà des limites raisonnables de l’agissement humain », le fils habitué à être rudoyé – « Combien de fois fus-je houspillé, affamé, appendu, enseveli, livré à termitières ou établi sur guêpière, enduit de miellé puis offert à fourmis, ficelé à branchotte puis donné pour pâture à chenillettes et quasiment noyé sous l’étang ? Combien de fois ?» – subit alors de plus horribles traitements encore, jusqu’à presque agoniser. Toutefois « Père était terrifié par le trépas. » Le fils n’est pas moins extravagant, il peut lorgner la mort et dialoguer avec les défunts. Souvent, il s’entretient avec sa mère morte en couches, laissant un orphelin en des mains déficientes pour caresser l’amour. L’au-delà ne paraît pas, au fils, un malheur quoique « pour sûr, je concevais qu’aux premiers moments coulés dans le trépas, la frisquetterie devait être un brin trop forte. »

Le père choit d’un arbre au-bas duquel il se fracasse une cheville. La mauvaise chute oblige père et fils à séjourner au village pour bénéficier de soins. C’est aussi ainsi que le fils reçoit et apprend un peu de sa personne, entend pour la première fois comment l’on surnomme son paternel : "père Courge". À l’occasion également, il découvre et éprouve un sentiment difficile à maîtriser en la personne de la jeune Marion. De retour en forêt, quand le père repose sur son "roupil", le "fils Courge" s’autorise quelques flâneries et son casque s’embue. La bise, dans son esgourde, singe une voix qui serine en écho : « Qui es-tu ? Qui es-tu ? » Savoir être "Le fils Courge" ne suffit plus. « Cependant quelque chose avait commencé à voir le jour au milieu de moi. Je sentais en mon poitrin battre un tambour nouveau et carillonner formidableries de cloches. […] "Bien sûr, père chérit mère, me mis-je à songer. Mais m’aime-t-il, moi ?" » Dès lors, une quête éperdue s’engage. « Non, père n'était pas parleur […] Et plus les jours fuyaient, plus j’ambitionnais de voir amour sortir de lui, et s’exprimer de ses machineries, et se montrer, se montrer enfin ! Oui, où donc se cachait amour chez père, et comment le pouvait-on apercevoir vrai ? »

Les lecteurs découvriront cette traque en milieu forestier où l’auteur joue d’ombres et de lumières souvent crues mais séduisantes, à l’instar du tableau Judith et Holopherne de Caravage où Judith décapite Holopherne. Le jour des corneilles rappelle un genre littéraire du continent nord-américain, le Southern Gothic auquel il semble s’apparenter et dont l’un des emblématiques écrivains, William Faulkner, n’est pas le moindre comme d’autres tout aussi prestigieux. S’y développent des thèmes de fictions gothiques avec des paysages désertiques ou des environnements hostiles, d’accès difficiles, habités par des personnages perturbés et superstitieux baignant dans des croyances lugubres. Jean-François Beauchemin se différencie et traite aussi de thèmes intemporels. « Mais, je sentais qu’il fallait, pour mener à bien mon projet, écrire une histoire à haute teneur métaphorique, et faire entrer le lecteur dans cette forêt de symboles dont parle, encore ici, ce bon vieux Charles Baudelaire. »

Par la qualité de son style et son originalité, voire même des traits d’humour, Jean-François Beauchemin captive notre attention jusqu’à la dernière page. Sa plume donne une unité de ton tout au long d’un récit féroce. La force de l’amour se manifeste de manière brute et, faute d’un guide maternel, s’exprime de cruelle façon. Toujours dans sa préface, Jean-François Beauchemin souligne un point important. « Ce que le personnage central de cette brève histoire expérimente, c’est qu’il n’y pas d’humanité sans la parole. » Autrement dit, il réitère l’antienne d’Albert Camus écrivant : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde !! ». L’amour n’est pas que douceur, il connaît des périodes de tensions rudes aussi. C’est une ritournelle bien connue : « les histoires d’amour, en général, finissent mal ».

Michel Martinelli 
(19/03/25)    



Retour
Sommaire
Lectures







Jean-François BEAUCHEMIN, Le jour des corneilles
Québec Amérique

Nouvelle édition
Janvier 2025
216 pages - 18 €

















Jean-François Beauchemin,
né au Québec en 1960,
a déjà publié plus d’une vingtaine de livres.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia











Découvrir sur notre site
d'autres livres
du même auteur :

Archives de la joie

Le vent léger