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Un roi sans terre ni couronne Jean-Paul Delfino avait constaté qu’aucun roman historique fleuve n’existait, concernant la Guyane, sinon que des polars se déroulant à notre époque contemporaine. Pour réparer ce dommage il écrit Guyanes, un roman d’aventure paru en 2023, se déroulant sur ce territoire à la fin XIXe siècle avec trois personnages : Clara, une très belle jeune femme ayant participé à la Commune et envoyée au bagne. Mané, un jeune esclave brésilien boiteux en fuite, traverse la frontière franco-brésilienne, l’esclavage étant toujours d’actualité au Brésil. Enfin, Alphonse, un arriviste intriguant de la pire espèce qui a abandonné femme et enfants. À l’occasion de la présentation de cet ouvrage, l’auteur prévoyait une suite sachant que son prochain livre était dédié à L’affranchie de Montmartre, à savoir Suzanne Valadon. L’auteur tient sa promesse et nous offre, Counani un roi sans terre ni couronne dans lequel nous retrouvons deux des personnages, Clara et Mané. Toutefois, sans avoir lu Guyanes, le lecteur trouve son compte et Counani se lit indépendamment. Jean-Paul Delfino donne, à propos, les grands linéaments de l’histoire précédente en lien avec le récit qu’il développe. Un roman sur la soif de liberté animant constamment les personnages de Clara et Mané, également le désir de conserver une identité dans une société qui cherche à briser la mémoire afin de mieux asservir et modeler des populations. L’imaginaire devient une force de rêve pour échapper aux conditions de vie ignobles de l’enfermement, ou devient prison quand source de folie en quête de reconnaissance utopique, il coupe du monde et sa sociabilité. Les genoux repliés sous le menton, Clara regarde le fleuve Maroni couler à ses pieds. Songeuse, elle se dit bête à manger du foin. « Cela faisait maintenant plus d’une année que Clara Martinelli avait été reconduite, manu militari, au couvent de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Chaque jour près du wharf, les pieds dans l’herbe humide de rosée, elle revivait les événements qui l’avaient par deux fois ensevelie dans l’enfer de Saint Laurent. » Au bout de six ans, lors de sa première incarcération, elle avait épousé Mané Albuquerque pour améliorer ses conditions de détention. « Ce devait être un mariage de raison, une union de papier. Mais l’amour s’en était mêlé. » Un matin, en l’absence de Mané parti travailler, rongée par la nostalgie du pays et après avoir écrit à son époux une lettre d’explication lui promettant d’envoyer l’argent nécessaire pour son passage en France, elle part retrouver ses racines. En France, elle vivote quelques temps, puis trahie par son fournisseur de faux papiers, l’affaire tourne mal. Retour au bagne et Mané dans la nature. Plutôt que criminelle, Clara est victime d’injustice et suscite souvent l’admiration et le respect par sa beauté et son éthique. Elle fait l’objet d’attentions enflammées tantôt bienveillantes ou odieuses qui n’aboutissent jamais à la sérénité rêvée de Clara. « Clara l’avait promis. Elle l’attendrait là-bas dans la Ville Lumière, dans la capitale, dans la cité des droits de l’homme et de l’abolition de l’esclavage. » Mané fait son possible pour retrouver Clara, « sa femme, son épouse, l’amour de sa vie. » Il s’embarque sur un transatlantique, endure trois semaines de traversée périlleuse. Clara n’a résidé à l’adresse parisienne indiquée que dix jours. Par miracle, la concierge du lieu se souvient qu’elle désirait rejoindre Aix-en-Provence où sa mère et un peu de famille résidaient. Mané s’y rend mais aggrave le ressentiment de la sœur de Clara. Menacé à son tour, il ne lui reste qu’une solution, regagner Paris, trouver du travail afin d’économiser son billet de retour vers la Guyane. C’est le chassé-croisé donc de deux êtres voulant à tout prix se rejoindre malgré les embûches. Elles seront nombreuses, Jean-Paul Delfino les enchaîne. Elles rythment son récit, emportent le lecteur, ne lui laissent pas de répit. Les pages défilent, d’autant que l’auteur mêle les personnages avec une histoire réelle, les situant dans un contexte historique documenté, l’émergence de la République indépendante de Guyane aussi dénommée République de Counani. Quand la réalité dépasse la fiction. Déclarée en 1886 sur le coup de bluff de deux aventuriers ayant vraiment existé, l’explorateur Jean Guigues et un ami suisse Paul Quartier. Ils promettent un pays libre à des esclaves fugitifs résidents de Counani. Le territoire est situé dans la zone du Contesté franco-brésilien dû à un différend entre la France et le Brésil et dont l’histoire remonte au traité d’Utrecht en 1713. Jean Guigues et Paul Quartier chargent Jules Gros, personnage réel lui aussi, un journaliste parisien membre de la société de géographie d’en devenir le Président à vie. Ce dernier, tout à sa folie, crée un drapeau, nomme des ministres, bat monnaie et obtient par une relation amicale un hymne sans quitter Paris. Des titres nobiliaires et des actions de mines d’or fictives sont ainsi vendus. Le trio réussit à convaincre également quelques investisseurs crédules. Jean-Paul Delfino fait un truculent portrait de Jules Gros, de son délire et son ivrognerie. Il figure à lui seul toute une catégorie d’intellectuels déconnectés du terrain. L’homme n’a jamais mis les pied en Guyane, mais colonialiste convaincu, il claironne : « La grandeur de la France, ne vous en déplaise messieurs, devra passer par une expansion énergique et raisonnée de sa politique coloniale. Voyons ! Vous savez fort bien qu’ici, en Europe, des barrières protectionnistes iniques se dressent contre nos intérêts. Dès lors, comment nos industriels pourraient-ils continuer à prospérer ? » Il disserte beaucoup, titube souvent, boit sans retenue jusqu’au malaise parfois. Un jour, avant de s’effondrer en pleine rue, il est retenu par un bras vigoureux, celui de Mané. Jules Gros voit en Mané venu de Guyane l’homme providentiel accréditant son affaire. Il en fait son secrétaire, une manière pour l’auteur de confronter deux modes de vie très opposées, l’un sombre dans une idiote vacuité et l’autre se sauve grâce à son sens pratique. Le portrait pourrait être à charge, mais la jobarderie du personnage tellement désopilante, sous la plume évocatrice de l’auteur, devient poignante. Jules Gros ne se rend nullement compte du ridicule dont Mané s’attriste. Rencontre opportune pour Mané, la mascarade contribue à adoucir ses conditions de vie à Paris. Toutefois, son attachement à Gros provoquera une onde se répercutant à distance sur la vie de Clara loin de se résigner et qui se débat contre un sort malchanceux. Le projet annoncé, l’auteur en avait tracé les grandes lignes dans une interview : « dénoncer les décisions politiques prises, le plus souvent, depuis Paris. Tout se passera durant la fin du XIXe siècle, non loin du territoire contesté brésilien. C'est un épisode qui éclairera d'une lumière forte la méconnaissance et le mépris absolu des politiciens métropolitains pour cette terre. » Le talent romanesque de Jean-Paul Delfino s’applique à nous faire revivre cette époque et ses dérives. Des descriptions très imagées, un dépaysement assuré mais aussi une fresque remplie d’enseignements en pleine expansion coloniale française. L’auteur distille et illustre par son récit documenté l’effet de toute l’idéologie d’une soi-disant bienfaitrice civilisation apportant progrès et bien-être, en réalité regorgeant du mépris du dominant sur le dominé, son racisme et ses abus, l’attention aussi de la condition féminine en générale et celles de l’incarcération du bagne en particulier. Passionnant et foisonnant roman d’aventure, et d’amour qui ne laisse pas indifférent, entre deux êtres à la recherche de leur émancipation, mais aussi, d’un territoire. Michel Martinelli (11/09/25) |
Sommaire Lectures ![]() Istya & Cie (Août 2025) 432 pages - 23 €
Bio-bibliographie sur Wikipédia Retrouver sur notre site d’autres romans de Jean-Paul Delfino : ![]() Assassins ! ![]() L’homme qui marche ![]() L’affranchie de Montmartre |
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