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Amélie FERRIGNO

Le secret de la Fornarina
selon Raphaël


Depuis le XVIIe siècle, le portrait de la Fornarina, peint par Raphaël, a été considéré comme celui de sa maîtresse supposée, Margherita Luti, fille d’un boulanger, fornaio en italien. Entre temps, une nouvelle hypothèse ne rapporte plus l’identification de la Fornarina à la maîtresse de Raphaël mais, après recherche entre les liens d’amitié et de complicité unissant le peintre à Agostino Chigi, à l’épouse de celui-ci. « Chaque élément du tableau – le style pictural, les détails botaniques de l’arrière-plan, les bijoux, le contexte de réalisation – permet ainsi non pas d’affirmer une identification à Francesca Ordeaschi, mais de discuter la thèse de l’identification à la maîtresse de Raphaël et d’admettre que tous ces éléments coïncident étrangement avec l’histoire de la jeune Vénitienne… » D’abord les doutes de Claudio Strinati, puis à partir de ses propres travaux et publications liant Raphaël et Agostino Chigi, Amélie Ferrigno nous offre son regard sur Le secret de la Fornarina selon Raphaël, laissant la narration à Francesca Ordeaschi, une voix transgressive pour l’époque.

Un jour de février 1511, un riche marchand siennois, banquier du pape et fermier des mines d’alun, Agostino Chigi, vint à la boutique où Francesca Ordeaschi, ainée de quatre filles aide parfois dans l’étal son père veuf, un vendecolori, un vendeur de couleurs. Agostino Chigi avait besoin d’acquérir des pigments pour le travail d’artistes à son service. Invité par le père de Francesca à pénétrer dans la boutique, Agostino lance un regard en direction de la jeune fille. Attention qu’elle remarque en lui rendant un sourire sans détourner les yeux et provoque l’ire du père envers sa fille.

 Amélie Ferrigno brosse avec beaucoup de vivacité un tableau convaincant de Venise et de la position des femmes dans la Sérénissime en cette fin de XVe et début du XVIe siècle. La société vénitienne évolue dans un cadre social avec ses codes. « Un moyen de renforcer la puissance de la cité par un système d’alliance. Un contrôle politique et économique qui s’exerçait à travers les filles à marier, devenues monnaie d’échange. » Une œillade ne suffit pas pour annihiler cet enchaînement social. Francesca Ordeaschi est une jeune femme déterminée. Elle aspire à la liberté, bien que sensible à l’hommage du patricien. Curieuse, elle désire comprendre comment procèdent les peintres, élucider pourquoi le mélange des pigments aux huiles produit des images splendides. Mais sa condition le lui interdit alors que les courtisanes le peuvent. Leur monde enflamme son imagination. « Et elles étaient les véritables maîtresses de la cité, au cœur de la vie artistique, au courant des conflits diplomatiques les plus délicats… » Fille d’un père, elle est destinée à un mari et avoir un fils alors que ces courtisanes sont affranchies de toute autorité.

Le peintre Sebastiano Luciani fréquente l’étal du vendecolori et propose à Francesca de devenir son modèle, sans le consentement de son père. « Je n’avais senti aucun malentendu dans sa demande. Je poserais et il peindrait. Point. […] Mes formes, mes courbes, les traits de mon visage étaient des lignes qu’il fallait mettre en images. […] La sensualité que je laissais se découvrir à nos yeux était objet d’étude, une grammaire à mettre en forme pour créer le poème de peinture. » Toujours en recherche de nouveaux talents, Agostino Chigi visite l’atelier de Sebastiano. Il s’extasie devant « l’image de la bella donna, et à travers elle, moi. Il commenta son dessin vigoureux, l’effet de "grandeur" que produisaient les proportions du modèle dans la perspective du tableau. » Francesca cachée derrière un paravent maîtrise mal les battements de son cœur. Plus tard, la foule du carnaval fait se croiser le patricien et la jeune femme, scellant leur destin et celui de Raphaël.

« Raphaël est devenu un artiste influent à Rome, responsable de multiples chantiers d’envergure, notamment ceux du Vatican. […] Son atelier ne cessait de s’agrandir, en même temps que les rivalités entre clans des maîtres de la cité, notamment avec Michel-Ange. » Raphaël et Agostino évoluent dans la même sphère. À la mort du pape Jules II, Agostino craint d’être évincé des affaires du Vatican. Manœuvrant avec adresse, il réussit à renforcer sa position auprès du nouveau pontife. En revanche, la situation de Francesca n’est guère enviable. « Aux yeux de tous, j’étais considérée comme une prostituée, la puttana veneziana et, pour les Chigi une menace pour les ambitions familiales. Les menaces, Agostino n’y prêtait pas attention, du moins faisait-il tout son possible pour me le faire croire. » Francesca Ordeaschi et Agostino Chigi vivent à Rome depuis cinq ans, dans une magnifique villa, face au Tibre, en compagnie de deux enfants et en attente d’un troisième. Certains travaux de décoration de la villa s’achèvent dont la fresque de Baldassare Peruzzi, d’autres avec l’intervention de Raphaël Sanzio, ami intime et peintre favori d’Agostino, commencent.

À Venise déjà, Agostino évoquait avec enthousiasme les portraits extraordinaires de vérité peints par Raphaël. À son arrivée à Rome, Francesca fait la connaissance du peintre et de Margherita Luti, la maîtresse du peintre, la "fornarina", "la petite boulangère". L’amitié des deux couples fut immédiate, cependant l’orage gronde au-dessus de leur tête. La liste des ennemis d’Agostini augmente sans cesse. La relation entre Agostino et Francesca tolérée par le pape Léon X, incompréhensible à la famille et la haute société jalouse exacerbe les rancœurs et gêne le pape. Léon X propose l’officialisation de leur union par le sacrement d’un mariage qu’il célébrera. Quant à Raphaël dont le génie sublime toutes les influences picturales, il agace. Le pape lui a confié la charge de protéger du pillage les antiquités retrouvées sur le sol romain faisant de lui la cible de nouveaux ressentiments.

« Ce n’est pas l’ami fidèle que j’ai d’abord perçu, c’est le peintre, tout de suite, que je reconnus dans sa façon de me regarder : l’œil du peintre au travail […] Il sondait un modèle. » Séduite, en tout bien tout honneur, Francesca ne tarit pas d’éloges à propos de Raphaël. Elle loue sa technique presque sans retouches, la virtuosité de son geste qui ne trahit pas sa pensée claire et précise, la justesse de son regard. Elle n’est pas en reste à l’égard de son époux d’avoir stimulé le génie de Raphaël dans la décoration de leur villa. Le peintre ressuscite l’esprit de l’Antiquité dans sa représentation des corps, rend la chair vraisemblable grâce une variété de nuances qui exalte un idéal de beauté et renouvelle sa peinture. Agostino suggère à Raphaël, Margherita posant déjà pour lui, d’avoir aussi Francesca pour modèle, leurs visages aux traits similaires s’accordent à merveille. Margherita ne posait jamais nue. Francesca, en confiance, pose dénudée devant Raphaël. « Je sentais que je pouvais dépasser avec lui cette frontière que je n’avais osé franchir avec Sebastiano. La barrière de la pudeur extérieure et intérieure. » Pour Raphaël, c’est « accepter de se voir tel que l’on est. » « C’est la raison pour laquelle tous voulaient se voir à travers le pinceau du Maître, afin qu’il perce le paraître pour pénétrer leur être. »

L’être sous le paraître, Francesca veut en faire cadeau à Agostino par le biais d’une œuvre la représentant. Elle la commande à Raphaël pour ainsi « affirmer tout ce que j’avais à dire de mon amour, de moi, à travers ce corps, un corps de femme entravé par sa condition, assujetti par son genre. Un corps habitué à ne rien dire. Un corps que l’on doit cacher, conformer, discipliner, vêtir et positionner selon des codes, donner à un homme contre un contrat de mariage. Un corps qui n’appartient pas à celle qui l’habite, qui vit à l’intérieur, mais à ceux qui en disposent au fil de son existence. » Ce tableau, Raphaël ne le finit pas. Agostino, le 6 avril 1520 rejoint Raphaël dans le centre de Rome pour l’office du Vendredi Saint avec des cardinaux. Après la messe, toute la compagnie déjeune pour ensuite enchaîner sur une nouvelle célébration. « C’est à ce moment-là que le Cardinal Rangone, Agostino et Raphaël commencèrent à présenter les signes inquiétants d’une forte fièvre, apparue soudainement. » Raphaël meurt dans la nuit, suivi le 10 avril par Agostino.

Amélie Ferrigno conjugue efficacement peinture, biographie, histoire par un propos romanesque plein de vie et d’érudition, d’une lecture passionnante, dans un texte relativement court mais dense. Elle fait revivre un Raphaël chaleureux avec empathie, fait apprécier un artiste majeur et influent sur le développement de la peinture tout en donnant envie de connaître plus son œuvre ou de nous y introduire. L’ami, le riche patricien Agostini Chigi eut le courage de tenir tête aux us et coutumes d’une époque et mérite le respect. Enfin et surtout, au travers d’une magnifique plongée en pleine Renaissance, Amélie Ferrigno rend hommage au bas bruit du combat mené par Francesca Ordeaschi et plus généralement par des générations de femmes de toutes conditions, éclairant ainsi la position des femmes invisibilisées et si souvent exposées à la domination masculine.

Michel Martinelli 
(28/04/25)    



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Amélie FERRIGNO, Le secret de la Fornarina selon Raphaël
Ateliers Henry Dougier

(Avril 2025)
152 pages - 14,90 €













Amélie Ferrigno,
historienne de l’art, spécialiste de la Renaissance italienne et de la période romaine du peintre Raphaël, a déjà publié Raphaël et Agostino Chigi : Le peintre et son mécène (Presses Universitaires de Rennes, 2018).








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