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Gérard MORDILLAT

Les Vivants et les Morts, vingt ans plus tard



Vingt ans se sont écoulés depuis le magnifique roman (chroniqué ici) qui décrit les ravages du capitalisme dans la petite ville de Raussel. Pendant ces vingt ans, Mordillat nous l’a confié, ses personnages ne l’ont pas quitté : une série à la télévision et une pièce musicale ont maintenu la présence de Dallas, Rudi, et des anciens de la Kos dans le cœur du romancier.

Depuis la fermeture de l’usine (la Kos), on comprend que la vie n’a pas été facile pour Dallas et Rudi. Leur dernier logement, une sous-location chez Frédo à Montreuil, doit être dégagée. Dallas est retournée à Raussel pour un dernier adieu à son père. Désormais la maison est vide. Ils décident d’y emménager. Rudi travaille dans une entreprise de transport. Quand le patron lui demande d’acheter le camion pour devenir auto-entrepreneur il a la sagesse de refuser mais le voilà au chômage, passant de petits boulots en petits boulots plus durs et plus mal payés chaque jour.

Alors Dallas se fait embaucher dans l’entreprise qui a remplacé la Kos, Property, un concurrent d’Amazon. Les cadences y sont infernales, le travail découpé à l’extrême est absurde. Les employés sont encouragés à la délation. Aucun droit syndical, les pauses sont minutées, les bavardages entre employés interdits.

Pour noircir encore le tableau, la mairie de Raussel est passée au RN, tout comme le député. Et une partie de la police municipale, le journal local et le dernier bar ouvert ont adhéré à leurs idées.

Mais Dallas demeure « belle et rebelle » toujours prête à lutter.  Elle est pourtant rongée de l’intérieur par un immense chagrin : sa fille Ève a disparu depuis deux ans et elle n’a aucune piste, aucun moyen de la retrouver. Elle accueille avec plaisir ses amies. Florence avec qui elle écrit un livre sur les conditions de travail chez Property, Muriel dont elle découvre l’existence. C’est une femme qui déborde d’amour et aime partager. Le docteur Kops lui a donné le goût de la lecture, elle dévore les livres.

Rudi est tendrement amoureux de Dallas et souffre lui aussi de la disparition de sa fille sans deuil possible. Il est d’une force et d’une habileté au combat dignes d’un combattant Ninja. Ses tourments nous sont livrés à travers ses monologues sur les longues routes qu’il mange avec son camion.

Le personnage de Maxime Lorquin, est torturé par des injonctions contradictoires.
Maxime est à la fois fidèle à la mémoire de son père, ancien syndicaliste de la Kos, et il assume son rôle d’actuel patron de Property.

Le roman est découpé en saynètes très courtes comme s’il s’agissait d’un futur scénario. L’auteur analyse les transformations de la société à travers la vie dans l’entreprise. On passe d’une usine de production à une entreprise de service, puis on se prépare à une base de loisirs type Disneyland. Les traditions ouvrières de solidarité ont disparu avec la dernière usine, les ouvriers chômeurs et ruinés ont déserté Raussel ainsi que les commerces et les bars. Plus de vie sociale, une ville morte. On fabrique des chômeurs pour gagner la paix sociale. Après le capitalisme financier, l’ultra libéralisme fascisant.
Dans le style de Mordillat on entend sa gouaille de parisien, son humour décapant et l’écho de notre désespoir. C’est une belle fresque humaine qui intègre l’évolution des mœurs, qui rend hommage à ceux qui luttent même sans espoir de victoire. C’est plein d’énergie et d’amour.

« En touillant son café, Raymonde dresse l’inventaire de tout ce qui a changé à Raussel depuis que Dallas est partie : il n’y a plus de cinéma, le Kursaal a fermé et n’a jamais rouvert ; il n’y a plus non plus de médecin, le Dr Kops s’est installé en Bretagne et, malgré les annonces de la mairie, il n’a toujours pas de remplaçant. »

« – Il y a aussi le problème de la prof qui fait chorale à la MJC. Une putain de gaucho qui se croit à Cuba. Elle fait chanter la révolution dans toutes les langues.
– Je sais dit Matteo. J’ai interdit à Lola d’y refoutre les pieds.
– Elle y allait ?
– Tous les mercredis.
– Putain, grommelle Lesterlong, les gonzesses nous feront toujours chier. […]
– Je vais lui suggérer de leur retirer la salle et de nous l’attribuer pour… je ne sais pas… des conférences sur nos racines chrétiennes ! il ne pourra pas refuser. »

Nadine Dutier 
(30/01/25)    



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Lectures


Gérard  MORDILLAT, Les Vivants et les Morts, vingt ans plus tard
Calmann-Lévy

(Janvier 2025)
528 pages - 22,90 €

Gérard  MORDILLAT, Les Vivants et les Morts, vingt ans plus tard
Livre de Poche

(Septembre 2026)
576 pages - 9,90 €




Gérard Mordillat,
né en 1949, est écrivain et réalisateur de cinéma
et de télévision.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia



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