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Anne-Marie GARAT

La nuit atlantique


Nous sommes en automne au bord de l’Atlantique, à Illian, station balnéaire de Gironde d’à peine deux cents âmes, près de Soulac-sur-Mer. Les vacanciers, des campeurs majoritairement, ont repris le chemin des villes et la plage désertée est balayée par le vent. 

Perdue dans les dunes, au pied de l’océan, se tient une maison en déshérence, château des courants d’air construit au début du vingtième siècle frappé de longue date de désaffection sentimentale, menacé à terme d’engloutissement par le sable et appelé à disparaître avalé par l'océan. Lors des tempêtes, la villa est aux premières loges.

Hélène, 36 ans, dite aussi ma reine, marraine ou Maren, née d’« une fille-mère infâme et lâche fuyarde » et élevée de façon collégiale par  la tante Zabé et sa sœur Madeleine et pour cela peut-être célibataire, nullipare, et satisfaite de l'être comme elle aime à le proclamer, a acheté à la vieille institutrice cette maison déjà passablement délabrée, il y a dix ans. Un acte déraisonnable lié à l’histoire tragique d’un petit sabot perdu par une fillette disparue, qui très vite va lui peser et qu’elle va s’empresser d’oublier, ne quittant jamais Paris pour Illian plus d’une fois par an et pour une semaine maximum. « En fait, j’aime tout de la ville, ses vieilles pierres, ses foules anonymes et métissées, ses cinémas, ses cafés, ses pavés, son macadam et même ses pigeons miteux, ses jardins et ses ponts, j’aime prendre le bus, le métro, encore mieux aller à pied ou à vélo, tout me plaît en ville, sauf le débile mental arrimé au volant de sa tonne de ferraille qui monopolise l’espace public en suffoquant les populations avec son infect diesel à particules fines. »

Cela fait plusieurs années qu’elle n’y a pas mis les pieds quand elle décide à la fin de l’été de s’y rendre pour la mettre en vente. Ne possédant comme de nombreux Parisiens pas de voiture et Illian n’étant desservie par aucune gare, elle arrive sur place dans l’après-midi avec un véhicule fort confortable loué pour la semaine. Là, les mauvaises surprises commencent : si la porte d’entrée ne semble pas avoir été forcée, il n’en est pas moins certain qu’un squatter a pris possession des lieux. L’arrivée de Joe, un jeune routard nippo-canadien venu photographier les blockhaus sur la côte en se déplaçant à moto, le lui confirmera quelques heures plus tard. Est-ce le fait qu’il soit charmant, que la photographie fait lien entre eux (son métier à elle étant d’expertiser des fonds photographiques patrimoniaux), que le voyage l’a fatiguée ou qu’elle se trouve intimement soulagée de ne pas affronter seule la maison aux esprits errants, peu importe, ils passeront la soirée ensemble devant la cheminée et lui pourra rester dormir là une nuit supplémentaire. D’autant qu’un SMS vient d’avertir Hélène que Bambi, cadette de sa cousine et surtout filleule qu’elle considère comme sa fille de cœur, étudiante en médecine en rupture familiale et en proie à de sérieux soucis personnels, débarque le surlendemain.  Ces retrouvailles avec la jeune fille de dix-neuf ans aussi péremptoire que déboussolée, en recherche d’identité face à un rejet des carabins machistes qui lui ont fait abandonner ses études sans oser l’annoncer à ses parents, pleine de tendresse pour sa marraine mais non exempte de griefs envers cette tante orpheline qu’elle considère en partie comme responsable de la névrose de son insupportable mère, ne s’annoncent pas de tout repos. La présence sereine de Joe, garçon respectueux, zen et gentil, s’avérera dès lors si bienvenue que son installation dans la maison et la prolongation de son séjour seront acceptées d’office.

Cette semaine de tous les risques et tous les possibles obligera Hélène à affronter les fantômes de son passé et les amènera tous, lors de leurs différentes activités, à des rencontres nouvelles plus ou moins décisives. Ainsi Maren et Joe feront-ils la connaissance de la famille Flint, avec le père, géographe et cartographe pour l’IGN, bavard intarissable sur sa région, Louise, la sœur aussi hospitalière que bonne cuisinière et le fils, Tomaso, quinquagénaire en costard de velours, chercheur au service de la coopération internationale en mécanique des solides, non dépourvu d’atouts. Si le rendez-vous de la propriétaire avec Alain Sabotier, l’agent immobilier local qui semblait jusqu’à présent avoir pris ses demandes antérieures de location saisonnière à des touristes de sa maison avec plus de désinvolture que de sérieux, est en soi assez anecdotique, elle ne manque cependant pas de piquant. Elle s’avère de plus informative quant à l’aménagent incontrôlé du littoral et les conséquences locales du réchauffement climatique. Même le passage obligé chez Peirone, la tenancière de l’unique supérette-bar-tabac du village dont le mari Malek Kramel, surnommé « Caramel » par les farceurs locaux, assure les livraisons, qui aurait pu n’être qu’anodin, s’avérera finalement prendre de l’ampleur et servir le récit de façon inattendue.

C’est alors, de nuit, que la marée centennale se déchaîne provoquant une submersion exceptionnelle par des vagues d’un mètre quarante de haut accompagnées par un vent de 200 km/h refoulant la houle vers le littoral. À la télévision, les infos évoquent cinquante-deux morts. Dans quel état Hélène va-t-elle retrouver la maison des dunes que, prise de panique face à la puissance terrifiante des assauts maritimes, elle a fuie sans demander son reste en direction du village ?  
Le déplacement effectué pour raison de vente immobilière se transforme ainsi lentement sous nos yeux en un séjour mouvementé, aussi bien personnellement, sentimentalement qu’environnementalement, déplaçant les lignes de l’existence passée et présente d’Hélène. L’occasion, peut-être, de se libérer enfin des démons personnels qui l’assiègent et, contre toute attente mais non sans résistance, de rencontrer l’amour.
« Voilà que tout se détraque ou que tout se raccorde de manière inopinée. De quoi en tomber sur la plage, jambes coupées. De quoi mettre sa voiture dans un fossé, s’allonger sur un lit de fougères avec un inconnu, fuir la vague démente d’une tempête en pleine nuit atlantique, et réécrire l’histoire. » (Anne-Marie Garat)
           Le paysage sauvage, entre mer, dunes de sable, estuaire et forêts de pins maritimes, balayé par le vent dont l’éblouissante beauté cache mal la dangerosité toujours latente, est un des éléments majeurs du roman. Anne-Marie Garat, native de cette région, qui l’aime et la connaît, nous en restitue avec précision et finesse non seulement de belles photos mais aussi les variations de lumière, les odeurs, les bruits perceptibles quand le visiteur tend l’oreille. À cela s’ajoute un peu d’histoire locale par l’intermédiaire de Flint père et du jeune Nippo-Canadien venu photographier les blockhaus du mur de l’Atlantique édifié par les Allemands lors de la dernière guerre pour tenter de saisir la limite mouvante entre guerre et paix, entre traces d’un passé militaire, mémoire et effacement.
Mais la nature ici n’est pas que sublime. Entre l’érosion qui a miné la dune faisant disparaître plus de cinquante mètres de plage devant la maison en dix ans, la condamnant à court terme à la submersion, l’exceptionnelle marée centennale qui a balayé avec fureur la région, la dévastant pendant qu’elle assiégeait avec force et brutalité la construction posée sur son passage, le paysage se révèle vivant, mouvant et la nature poussée à la violence par les hommes qui la maltraite depuis des siècles. « Le sable est en train de devenir une matière première qui va s’épuiser. L’orgueil humain mènera sans doute à notre défaite : nous sommes depuis Sapiens dans une attitude tellement arrogante face au monde que cela arrivera. » L’occasion pour l’auteure d’aborder alors, non sans une colère retenue mais néanmoins sensible, le sujet de l’écologie qui lui est cher : « Les grands glaciers reculent dans tous les massifs de la planète, et craquent les montagnes qui perdent leur étau de glace, la banquise vêle de monstrueux enfants errant et mourant, le pergélisol fond que nul hiver ne regèle, rennes et caribous pataugent dans des boues où meurent lichens et mousses leur pitance, d’où s’exhalent méthane et vapeurs de mercure, et monte le niveau des océans submergeant îles, estuaires et deltas, rizières, campagnes et villages, et bientôt les mégapoles folles de béton armé qui épuisent le sable de mer pour ériger leurs tours d’orgueil, s’inversent les grands courants d’un hémisphère à l’autre, sapant le socle de tous continents de la Pangée dérivant, déclenchant des catastrophes climatiques sans précédent. À ces prévisions apocalyptiques qu’opposer, puisqu’aucune apocalypse ne vient ? »

Cette problématique fort actuelle qui, comme à son habitude, positionne l’auteure à égale distance du passé et du présent, n’est par ailleurs pas la seule à témoigner de la conscience du monde qui la taraude. La nuit atlantique présente ainsi une porosité évidente avec certaines questions sociétales très contemporaines comme le bizutage, le harcèlement sexuel ou l’hyper-connexion évoqués par la frondeuse Bambi exprimant dans sa langue "djeune" ce qu’elle affronte du monde et ce qu’elle en rejette, mais aussi l’homosexualité qui se cache ou s’assume, le poids de l’injonction millénaire encore faite aux femmes de vivre en couple et d’avoir des enfants, l’importance, la complexité et l’éventuelle nocivité des relations parentales et familiales, l’immoralité du business immobilier ou celui des assurances. Avec la fermeture de l’usine Ford, dans la ville proche de Blanquefort, qui fait disparaître un des derniers bassins d’emplois possibles pour la population locale hors de la saison touristique, c’est la question économique et sociale du chômage doublé de la désertification territoriale que les épiciers sympathiques évoquent avec les clients dans leur boutique. 

L’autre pilier sur lequel repose le roman c’est le personnage central d’Hélène, narratrice dont le lecteur découvre le passé, notamment l’enfance abîmée de l’orpheline trop mais mal aimée dans un climat familial malsain ou la relation aussi étrange que passionnée qui l’a un temps liée à Laura, lui ouvrant le chemin de la maison des dunes. Nous la suivons ensuite au seuil des quarante ans en tant qu’adulte dotée d’un métier librement choisi qu’elle adore, ayant su conquérir avec intelligence et combativité son indépendance, présentant toutes les apparences d’une vie équilibrée, venue une semaine liquider une maison de vacances qui encombre une part de son histoire et dont elle souhaite – quoi de plus normal ? – se débarrasser. Mais les apparences sont parfois trompeuses et rares sont les êtres humains exempts de tout paradoxe. C’est donc sans surprise qu’en l’accompagnant durant ce séjour mouvementé à la lisière entre mer et sable, sa solitude, ses désirs, sa peur des autres, ses failles, ses frustrations et sa sauvagerie, se révèlent subrepticement à nous sous la cuirasse de la femme libre pleine d’humour et jamais prise au dépourvu. Dans ce récit initiatique où elle se trouve fort bien accompagnée par Bambi, Joe et Tomaso, le fils Flint, mais aussi par des personnages secondaires qui ne manquent ni de saveur ni d’épaisseur, au bord de la noyade et de l’asphyxie, Hélène se relève, rebondit, se réconcilie avec elle-même pour, comme un papillon déployant enfin ses ailes, se métamorphoser et oser enfin vivre pleinement. Une histoire d’amour courtois qui passe par les mots pour obtenir au-delà de la lutte le consentement, l’y aidera, ajoutant au récit un faux air de comédie sentimentale auquel le décor se prête si bien. L’opportunité pour l’auteure d’introduire des épisodes romanesques assez inattendus, parfois troublants et baignés de sensualité, épicés d’humour et d’auto-dérision et plein de fantaisie, qui contribuent nettement au plaisir ressenti à la lecture de La nuit atlantique.   

Un roman d’Anne-Marie Garat c’est aussi un style inimitable avec de longues descriptions à la fois extrêmement photographiques et portées par de longues phrases poétiques, une langue soutenue, une atmosphère singulière, une musique. Le texte y est entrecoupé par des récits intimes portés par des voix intérieures et par des dialogues nombreux, vifs, qui non sans malice nous font souvent sourire. Cette alternance de regards contemplatifs portés sur la nature, de récits introspectifs forts en émotions, de passages réalistes et analytiques plus documentaires et de dialogues menés tambour battant, structure et rythme efficacement le récit. Cette constante impression de vie et de mouvement semblable à celui des vagues, se trouve corroborée par le jeu d’apparition/disparition (thème récurrent chez l’auteure) qui accentue le climat mystérieux et inquiétant du roman. On le retrouve dans le paysage (mutation du littoral, de la végétation, des courants…), les objets (petit sabot de bois solitaire perdu sur la grève avant, peut-être, de disparaître en fumée, évocation près de la villa d’Hélène à Soulac-sur-Mer de l’immeuble du Signal construit à la fin des années soixante et aujourd’hui en ruine suite à son évacuation quarante ans plus tard pour cause de danger dû à l’érosion du littoral), ou la perception par Hélène de la présence fantomatique de Laura – mais est-ce bien elle ? – ressuscitée par les paroles de Joe, l’improbable messager. Mais cet effet s’affirme, par essence même, de façon prépondérante dans l’acte photographique, révélateur de la présence ou l’absence comme celles de la mère indigne cachées ou supprimées par Zabé « la louve » des albums de famille. De même Hélène, lors de l’expertise de clichés de la guerre d’Espagne montrant le viol d’une femme par des soldats posant près d’elle comme de fiers chasseurs près de leur trophée, se focalise-t-elle, après avoir relevé tous les indices fournis par la photo, sur le travail studieux du photographe au Rollei, expérimentant plusieurs angles de vue pour ne garder que le plus suggestif  (gros plan du sexe féminin martyrisé entouré de ses prédateurs souriants), spectateur de toute la scène, en ayant joui peut-être, mais absent du cliché et pour cela dédouané de toute responsabilité quant à la scène filmée. Plus tard, Joe, traquant les blockhaus de son objectif pour y trouver « les traces de l’Histoire en train de se perdre », y décèlera finalement par-delà l’invisible « la terrible paix des vestiges et ce à quoi elle assigne ».    

La force de se livre c’est d’embrasser large tout en créant par des effets de liens ou de balancier entre pôles opposés une vraie cohérence autour des deux axes qui structurent le récit : l’histoire passée, présente et devenir d’Hélène d’une part et les rapports conflictuels entre l’homme et la nature d’autre part. Si la multiplicité des sujets, des personnages, des registres complexifie parfois un peu la lecture, ce foisonnement très ordonné lui confère une richesse émotionnelle, intellectuelle, littéraire et artistique qui lui permet de toucher son but : alerter sur les graves dommages infligés à la nature, explorer l’être humain avec ses forces, ses faiblesses et ses paradoxes, dire le monde dans tous ses états et son ambivalence et ainsi exulter la vie et le vivant.

Un roman profond, puissant et fascinant marqué par un imaginaire fort qui nous soulève, nous emporte au cœur des mystères de la nature, du monde présent, de l’âme humaine, des sentiments, avec lucidité, nostalgie et souffle. Un immense talent !

Dominique Baillon-Lalande 
(05/06/20)    



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Actes Sud

(Février 2020)
320 pages - 21,50 €














Anne-Marie Garat,
née en 1946 à Bordeaux,
a écrit de nombreux romans, essais, nouvelles, textes sur des photos
ou sur le cinéma.
Elle a obtenu plusieurs
prix littéraires dont
le Femina pour Aden.


Pour visiter son site :
anne-marie-garat.com




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La source

Le Grand Nord-Ouest