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Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD


À cause de l’éternité


Comme dans L'autre rive (Grasset 2007), nous nous retrouvons à Écorcheville, une cité étrange au bord du Styx. Le pont qui devait enjamber le fleuve n’a jamais été fini. On ne sait donc rien du pays qui se trouve de l’autre côté, ceux qui y vont n’en reviennent jamais. Par contre, diverses créatures viennent parfois s’échouer : centaure, sirène, satyre, minotaure… Ils sont conservés au Musée de tératologie après avoir été naturalisés par la conservatrice. Le vent apporte aussi, de temps à autre, des nuages chargés de toutes sortes de bestioles et il pleut alors des crapauds, des chenilles, des escargots ou des lombrics. Comme on le voit, l’auteur crée un univers assez différent du nôtre par certains aspects mais aussi très proche pour tous les autres. On vit à Écorcheville à peu près comme ailleurs. À peu près seulement…

Le premier volume était consacré à la jeunesse locale, et particulièrement à un ado en quête d’identité paternelle, Benoît Brisé, que nous retrouvons ici mais beaucoup plus tard et comme personnage secondaire.
Dans ce deuxième volume, c’est Alphan que nous rencontrons dès les premières pages et que nous allons suivre dans une aventure qui va le surprendre autant que nous, avec de multiples rebondissements et une atmosphère digne des maîtres du fantastique.

Alphan a vingt-cinq ans et revient à Écorcheville après un long exil doré, « d'abord en Suisse, à compter de ses douze ans et jusqu'à dix-sept, puis à Oxford, à St Anne's College, et enfin au fameux Courtauld Institute of Art de Londres, où il venait d'obtenir un doctorat PhD en histoire de l'art. » En Angleterre, il a rencontré l’amour sous les traits de Delia Spencer, apparentée aux Spencer-Churchill, arrière-petite-nièce du premier ministre britannique, et il est revenu à Écorcheville pour s’y marier. Delia et ses parents doivent le rejoindre quelques jours plus tard pour la cérémonie. Mais rien ne va se passer comme prévu…

Bogue, le père d’Alphan, est maintenant âgé. Il se déplace avec un déambulateur et vit dans une maison de retraite. Il a invité son fils au restaurant pour parler affaires. Les affaires dont s’occupait Bogue l’ont régulièrement mené en prison, Alphan a de bonnes raisons de se méfier. C’est pourtant le début d’une grande aventure qui va le conduire en un lieu improbable et fantastique à proximité d’Écorcheville, le château d’Éparvay, un de ces lieux envoûtants dont l’auteur a le secret, où va se dérouler l’essentiel du roman.

Il faut préciser que Bogue n’est pas venu seul à ce repas d’affaires. Il est accompagné par deux personnes rencontrées à l’Ehpad. Feunilieu y est résident et Nacho y fait le ménage.  Les deux ont ce point commun d’avoir longtemps vécu au château. Nacho parce qu’il y est né – on saura beaucoup plus tard pourquoi il en a été chassé –, et Feunilieu parce qu’il a été embauché par la duchesse Thétis d’Éparvay pour classer le fonds d’archives familial.
« La bibliothèque confiée à mes soins renferme des trésors de tous ordres, et notamment d'ordre historique, politique, généalogique, bibliophilique, paléographique, héraldique et sigillographique, qui ne pouvaient que me passionner... De ce point de vue, Éparvay est un rêve... Je serais tenté de dire : de ce point de vue aussi, mais avançons, avançons ! Ces merveilles sont aujourd'hui menacées, sinon de destruction stricto sensu, de dispersion, d'éparpillement entre diverses collections publiques ou privées. Il en ira de même du reste. Qu'il s'agisse de meubles, d'œuvres d'art, de bijoux, d'instruments de musique, d'armes anciennes, de vaisselle et d'argenterie, de reliques, d'objets de haute curiosité amassés au fil des siècles par les ancêtres de la duchesse, à peu près tout ce qu'abritent les murailles d'Éparvay est inestimable. Ce qui signifie que tout cela sera bientôt estimé et vendu. Car la duchesse arrive au terme de son chemin terrestre... »
Selon Feunilieu, la duchesse, très âgée et malade, « va disparaître sans héritier plus proche qu'un cousin issu de germain, aux quatrième ordre et sixième degré, un certain Junichiro Kobayashi, industriel eurasien de nationalité japonaise, qu'elle n'a jamais vu de sa vie. D'un âge avancé, et plus riche encore que sa lointaine parente, c'est un des rois du thon rouge, rien que ça ! Ses flottes de navires géants sillonnent et dépeuplent les océans. Autant dire que cet homme-là se soucie comme de son premier kimono d'un héritage dont le fisc va lui carotter la plus grande partie. […] On sait déjà ce qu'il adviendra du domaine : les droits de succession acquittés grâce à la vente du patrimoine mobilier, il sera transformé en parc d'attractions. »
Feunilieu dispose du seul exemplaire de l’inventaire mentionnant tous les objets rapportés au château par les ducs successifs au retour de leurs campagnes militaires à travers le monde. Pillages et prises de guerre n’ont cessé d’enrichir les collections.
Si cet inventaire venait à disparaître, précise Feunilieu, « tous les objets, en tout cas ceux dont l'héritier potentiel n'a jamais eu connaissance, deviendraient aussitôt virtuels. Pour un temps au moins, en attendant qu'ils soient consignés au sein d'un nouvel inventaire, ils glisseraient dans une zone de réalité non attestée. Libre alors à quiconque de profiter de ce hiatus pour se saisir de tel ou tel d'entre eux, puisqu'ils seraient tous en déshérence. C'est comme de ramasser des galets sur une plage : ils sont à tout le monde puisqu'ils ne sont à personne… »
Bogue, qui voudrait terminer sa vie dans un lieu plus chaleureux et exotique que l’Ehpad des Vieux-Oiseaux, profiterait bien de ce « hiatus » pour s’envoler vers des cieux plus cléments. Mais à son âge, dans son état, avec son déambulateur, il lui serait difficile de se prendre à nouveau pour Arsène Lupin. Tandis que son fils, jeune et vigoureux…
« Jamais de la vie, vous m’entendez ? » Alphan, furieux, quitte le restaurant. Mais…

Mais la curiosité est un vilain défaut et il ne peut s’empêcher d’aller voir de plus près, sans aucune mauvaise intention bien entendu, à quoi ressemble ce château de la Belle au bois dormant – ou plutôt de la Belle et la Bête – empli de merveilles. N’oublions pas qu’il vient d'obtenir un doctorat PhD en histoire de l'art.
Il pénètre clandestinement, erre dans les couloirs et les escaliers, s’y perd et serait mort au fond d’une oubliette sans l’aide d’un étrange personnage (visiblement venu de l’autre rive) qui va lui permettre de rencontrer d’autres habitants du château.
En effet, la duchesse n’est pas seule. Une dizaine de personnes très diverses vivent là, formant une petite communauté hétérogène. En suivant Alphan nous découvrons peu à peu ces personnages atypiques, attachants ou détestables, leur présent et leur passé, les raisons de leur présence, les sentiments qui les unissent ou les opposent et nous visitons le château dont certains aspects sont plus que surprenants comme le lui explique l’un des résidents.
« – Si vous restiez quelque temps avec nous, vous apprendriez à ne vous étonner de rien, dit-il. Connaissez-vous l'œuvre de Maurits Cornelis Escher ? Oui ? Ce qu'on pourrait appeler une sorte d'effet Escher se produit couramment ici. Vous pouvez être contraint de monter un escalier pour aboutir à un niveau inférieur à votre point de départ... Ou au contraire, de le descendre pour gagner un étage plus élevé. Pas toujours, cependant, car le bas et le haut s'inversent – ou ne s'inversent pas – de façon aléatoire. Il faut en tenir compte dans ses déplacements, sinon on risque de perdre son sang-froid. Je n'ai pas eu trop de mal à m'y faire, pour ma part... Au fond, c'est simple : tous les détours sont le chemin. » Vous avez dit bizarre ?

Nous n’en dirons pas plus pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte du lieu et de ses habitants au fil d’un séjour riche en imprévus, aventures et émotions.
Dès les premières pages, Georges-Olivier Châteaureynaud nous embarque dans son univers envoûtant, aux côtés d’un personnage attachant que nous accompagnons avec bonheur pendant sept cents pages, portés par l’écriture très personnelle de l’auteur, classique, imagée, espiègle, efficace, précise, savante dans la description des lieux et des objets, amusante dans les portraits, captivante dans le déroulement des événements et rebondissements, érudite et familière… Un grand moment de lecture. Les fidèles ne seront pas déçus et les nouveaux lecteurs, conquis, ne pourront s’empêcher de se plonger ensuite dans L'autre rive, premier volet de la saga d’Écorcheville, puis dans les autres romans et nouvelles qui constituent une œuvre plurielle, riche et passionnante, où le fantastique intemporel voisine avec le contemporain, les souvenirs d’enfance ou d’adolescence. Une trentaine de livres, de quoi occuper sainement les longues soirées d’hiver après l’heure du couvre-feu.

Serge Cabrol 
(20/01/21)    



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Lectures








Georges-Olivier CHÂTEAUREYNAUD, À cause de l’éternité
Grasset

(Janvier 2021)
704 pages - 29

















G.-O. Châteaureynaud,
né en 1947, nouvelliste et romancier, prix Renaudot 1982 et Goncourt de la Nouvelle 2005, est l'auteur d'une trentaine de livres.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia




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G.-O. Chàteaureynaud


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