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Ella BALAERT

Le contrat


« La plus belle chose qui soit arrivée à Christophe Lambert, c’est la mort de son meilleur ami. » Pierre Camus, écrivain à succès, se tue en voiture en portant son dernier manuscrit à son ami de collège Christophe, héritier gâté par le sort qui travaille en dilettante chez son éditeur. Ce dandy cynique qui a été désigné par Pierre depuis son divorce comme son légataire universel, décide donc avec enthousiasme de tromper l’ennui qui le guette à l’aube de ses cinquante-cinq ans en créant avec ce titre les Éditions Thanatographes qui n'éditeront sous forme de « beaux livres reliés », que des textes posthumes, ultimes ou testamentaires. On connaît le marché éditorial des premiers romans pourquoi ne pas créer celui des dernières œuvres ? « C’est rassurant de publier des morts (...) ils ne vous critiquent pas et vous laissent une paix impériale (...) Un auteur mort n’a plus d’ego à flatter, à ménager, à cajoler (…) Il ne travaillera donc qu’avec des auteurs défunts. » Face à l’étroitesse de ce créneau, Christophe s’autorise vite « à loucher vers des auteurs en passe de mourir (…) Une fois repéré un auteur mourant libre de tout engagement (…) Christophe doit le convaincre de lui confier son dernier texte (…), le convaincre d’écrire quelque chose si ce n’est déjà fait. Rapidement. Un texte bref. Même un aphorisme ferait l’affaire d’un marque page. Christophe peut même aider l’auteur, s’il veut. Lui tenir la main ou même écrire sous sa dictée. »
L’homme a de l’argent, un réseau et de l’entregent et le succès en librairie de Tant que dure le voyage de Pierre Camus qui a dépassé toutes ses prévisions lui apporte une renommée suffisante pour organiser un « salon du dernier roman » à Paris avec un certain écho. C’est là qu’il fera la connaissance de Jeanne, une professeure d’allemand dépressive, divorcée et mère d’un adolescent, ayant bénéficié de quelques articles élogieux lors de la parution sous pseudonyme de ses premiers livres avant de retomber dans l’anonymat et le silence. « Au fil des ans, le monde de Jeanne en vacillant l’a jetée sur les bas-côtés de l’histoire collective et de la sienne propre. Déçue par l’amour et la politique, elle laisse les jours s’entasser sous elle. Le monde s’est vidé de sa sève, elle-même de sa force, et toute sa vie de sens (…) Elle se retrouve désormais en position de spectatrice désenchantée d’un monde indésirable. » Elle ne parvient même plus à écrire. Parler de soi ne l'attire pas, seul est intéressant le réel autour d'elle, la vie des autres, et une vie bien différente, si possible. « Il te suffisait de si peu, auparavant, t'en souviens-tu seulement ? Tu t'installais dans un café, tu regardais autour de toi et les mots te démangeaient déjà le bout des doigts. Si tu voyais un couple, par exemple, toutes sortes d'histoires ne demandaient aussitôt qu'à se glisser de leurs chaises au carnet que tu gardais toujours ouvert devant toi. Très vite, tu esquissais quelques ébauches de tableaux. » Le dandy prédateur flaire sa fragilité et endosserait bien le rôle de Méphistophélès en lui faisant signer un contrat qui l’engagerait pour un dernier texte publié à grand fracas de communication assorti de l’engagement formel de disparaître définitivement du monde des lettres ensuite et de ne plus jamais rien publier ou écrire. Dans son commerce avec la mort, jusqu'où Christophe est-il capable d’aller ? Jeanne, sa « Faustine », en sera-t-elle la victime ?   

Dans cette première partie (Le chant du cygne), trois inserts sous le titre commun de « Parenthèse » s’intercalent, introduisant les deux personnages qui seront au cœur de la seconde partie titrée Le couplet du canard. Il s’agit de Marie-Madeleine (dite Mado), grand-mère bourgeoise passionnée d’opérettes clouée sur un fauteuil roulant dans un bel appartement du boulevard Saint-Michel, et Gwenaëlle (dite Gwenn), sa petite-fille âgée de seize ans qui passe la voir très régulièrement et avec laquelle elle partage une belle complicité. Mado, sera en effet la colonne vertébrale de cette nouvelle histoire sans lien apparent (tout au moins dans un premier temps) avec les délires du sinistre éditeur, si ce n’est d’avoir pour voisin du dessus un cinquantenaire guère plus recommandable. Il s’agit d’Achard Lebrument, réalisateur à son domicile d’une émission sur La cuisine de l’amour dont Nadège et Louis sont les deux comédiens permanents, diffusée avec un certain succès sur Youtube. Quand, à la démission de sa dame de compagnie, Achard offre ses services à la nonagénaire, il apparaît vite que l’intérêt pour cet emploi, certes moins astreignant et plus lucratif que celui qu’il effectuait jusqu’à présent à l’extérieur l’après-midi, n’est pas le seul motif de sa démarche. Il semble flairer, dans cette opportunité de s’immiscer dans le logement et l’intimité quotidienne de cette riche voisine fragilisée par l’âge, des potentialités intéressantes à celui qui est prêt à forcer le destin...  
Les trois parenthèses de la deuxième partie sont un retour sur le personnage de Jeanne.

Après tant de tension et de mystères Le silence du phénix, conclura ces deux histoires croisées parun improbable et jubilatoire dénouement. 

          Les personnages sont ici merveilleusement campés. Qu’ils soient lumineux, pleins de distance et d’humour ou simplement, combatifs et positifs, ils ont dans le livre une belle présence. Dépassant les deux manipulateurs Christophe et Achard qui semblent mener chacune de ces aventures, la magistrale Mado qu’on voudrait avoir croisée dans son entourage est le pivot de tout, la pièce maîtresse de cet étrange puzzle. La vieille femme intelligente, taquine, audacieuse et déterminée, sans en avoir l’air mène le jeu. Autour d’elle gravite la jeune Gwenn, débordante de vie, de curiosité et d’affection, et Nadège, cette actrice chargée d’incarner une Jeanne fragilisée et déprimée mais capable d’une salvatrice autodérision comme la scène située dans une boutique de lingerie l’illustre à merveille. Le contrat, placé sous le signe de la Lune que l’on retrouve en couverture, est un livre indubitablement féministe. Sur une période de plus de soixante-dix ans (de la Libération française au confinement dû au Covid19 en 2020), à travers ces personnages féminins, ce sont l'amour, le désir, les peurs et la nécessité d’être soi-même qui s’expriment. La relation filiale, vécue d’un côté ou de l’autre, est ici centrale. Mado, beau personnage de vieille dame à forte personnalité, malicieuse à ses heures et d’une incroyable jeunesse d’esprit, que les blessures de la vie ont armée, évoque sa première fille, Gwenn sa mère morte dans un accident de voiture, Nadège cette femme folle qui lui a été retirée dans sa toute jeunesse, Jeanne cet adolescent qui lui échappe et sa mère absente. Ce sera l’occasion d’évoquer ces accidents de la vie comme le deuil, l’abandon, le viol, la folie, qui loin de détruire ces femmes les ont poussées à se construire et s’endurcir par la lutte. En opposition à ces femmes rebelles et combatives, les hommes, gonflés de leur ego qui ne se vivent que dans l’affirmation de leur réussite ne tiennent debout que par leur projet, éditorial pour l’un et cinématographique pour l’autre. La tendre et profonde complicité qui unit Mado et sa petite-fille est un bel exemple de relation intergénérationnelle enrichissante pour chacune. Indéniablement, ces coqs qui leur font face, manipulateurs, dominateurs, porteurs d’une violence sourde et ces hommes sans nom vite disparus qui ont blessé ces jeunes femmes dans leur chair ne font pas le poids et sont montrés sous un jour fort dépréciateur. 

Ce qui fait toute l’ingéniosité et l’originalité de ce roman à multiples facettes est aussi la manière fort singulière d’Ella Balaert d’entrelacer les histoires et les récits au-delà du temps, des lieux, des personnages, pour en faire un tout cohérent et harmonieux. Si la construction façon puzzle est complexe, juxtaposant les périodes, multipliant les personnages et les voix, y intercalant des parenthèses, jouant des chausse-trappes et des faux-semblants, c’est pour mieux tenir son lecteur en haleine avec un suspense sans faille durant presque quatre cents pages et peut-être pour faire écho avec justesse à la variété des parcours et des personnages et à la complexité de la vie même. Faisant ainsi de tous ces destins un seul bouquet, elle en souligne alors subtilement les convergences humaines et sociétales, nous renvoyant la balle avec énergie et humour pour, avec ses effets de surprise et de déstabilisation, mieux nous parler d’amour, de rêves et de tendresse, comme les femmes les voient, les envisagent et les espèrent.

Dans Le contrat, porté par un style impeccable et élégant, réel et fiction se juxtaposent, s’entremêlent, questionnant le statut même du réel et au-delà, interrogent l’art, le processus de création, l’écriture et la littérature.

Entre comédie et tragédie, le nouveau roman d’Ella Balaert, aussi cultivé que facétieux, enchante. Un livre profond, plein de rebondissements et d’émotions à découvrir absolument !

Dominique Baillon-Lalande 
(10/06/2022)    



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Lectures








Éditions des femmes

(Février 2022)
400 pages - 20

Version numérque
14,99








Ella Balaert,
a déjà publié une vingtaine de romans pour les adultes et la jeunesse et une quarantaine de nouvelles en revues.


Bio-bibliographie
sur le site de l'auteure :
https://ellabalaert.
wordpress.com/









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