Retour l'accueil du site





GAUZ’

Cocoaïans
(Naissance d’une nation chocolat)


À partir de la Côte d'Ivoire, de la forêt de Gbaka à Treichville, de 1908 à 2031, Cocoaïans raconte en huit chapitres la production de la fève de cacao en Afrique de l’Ouest et sa transformation en chocolat en Occident, de la culture au commerce, traduisant les rapports de domination imposés par les colons aux pays producteurs, entre traditions, néocolonialisme et mondialisation. « Tous on va les coller à la culture du cacao (...) ces terres nouvelles seront un garde-manger (…) Occuper une terre, c’est aussi occuper ses habitants, surtout quand ils n’y foutent rien depuis des millénaires ». « Notre culture, elle est plantée dans nos cœurs, pas dans les terres que nous piétinons (…) Ce défi nouveau, comme celui des vendeurs et acheteurs d’hommes pour l’au-delà des mers, nous pouvons le relever et gagner la paix. » C’est à hauteur des Cocoaïans, les habitants de Cocoaland, anciens ou contemporains, que Gauz’ nous rapporte cette histoire d’exploitation coloniale et de marché capitaliste international des ressources, alternativement vue par les deux partis au fil des années. C’est aussi un hommage à l’émancipation de ceux qui, contraints, durent adapter leur pays aux désirs et besoins des colons, d’asservissement en libération, de liesse en compromission, d’espoir en rapport de force, de désillusion en trahisons, de l’ère coloniale à l’indépendance, avec la montée du socialisme et du syndicalisme face à la mainmise du commerce mondial.
« Techniquement il ne faut pas grand-chose pour posséder un pays. Il ne faut même pas une armée, contrairement à ce que pense tout le monde. L’Europe l’a démontré tout au long de l’histoire. La première des choses pour être maître d’un pays, c’est de dire qu’on le veut : Au nom de l’histoire, au nom du droit des peuples supérieurs de soumettre les peuples attardés. Ce pays est à moi, je le veux. » « Les scélérats de communistes de chez nous, encouragés par la chienlit du Front populaire, se sont pris à troubler l’ordre de la nature en parlant d’égalité des races. Ils se sont introduits jusque dans nos propres colonies pour inculquer à nos bons nègres des idées de syndicalisme et d’émancipation » mais « avec notre système de rétributions, notre paradigme économique, ils ont continué à cultiver notre cacao et à nous fournir les matières premières dont nous avions besoin. Pendant des décennies. »
« Vingt-cinq ans d’indépendance, dix ans d’une croissance insolente, pourtant je suis comme dans les années quarante en train de lutter pour qu’on achète notre cacao à un juste prix. L’opposition des petits blancs des champs du pays a été remplacée par celle des grands blancs des bureaux internationaux. (…) Nous produisons les trois quarts du cacao du monde et nous ne pouvons, je ne dis pas proposer, encore moins fixer, même pas montrer d’un doigt lointain, un prix d’achat décent. Est-ce que ce monde est sérieux ? »  

Si dans la forêt de Gbaka en 1908, lieu traditionnel de pouvoir, de sacrifice, de communication avec les esprits, d’échanges, de palabres, de rires et de décision, encore sous la férule du pouvoir colonial, les autochtones   s’interrogent non sans drôlerie sur cet engouement des Blancs pour cette plante importée dont ils comprennent mal l’usage (« Maintenant que nous sommes tous réunis, hommes et esprits, est-ce que quelqu’un peut nous expliquer pourquoi l’homme blanc se donne autant de mal à vouloir nous faire cultiver de gré ou de force la Plante amère ? (…) n’usons pas nos terres pour une plante qui ne se mange pas et qui ne soigne rien. »), en 1944 à Treichville les planteurs africains qui se questionnent sur la viabilité de leurs exploitations, leurs droits et le pouvoir des syndicats ne se questionnent pas moins sur cette fève qui ne rapporte que fort peu aux Africains alors que les Blancs de l’autre côté des mers empochent les bénéfices.

Plus de cent ans plus tard, au même endroit, Gnianh, fillette d’une dizaine d’années, réclame sa tablette de chocolat à cor et à cri pour son goûter. L’intervention dans le roman des séquences familiales avec sa famille composée de Grand’pa, Bob, le père, et Ozoua, la mère et le renvoi au roman de Roald Dahl « Charlie et la chocolaterie » (et de son adaptation au cinéma par Tim Burton) introduisent dans Cocoaïans une fantaisie bienvenue et permet une illustration simple, efficace et humoristique du sujet abordé. « Les Oompa-Loompas, travaillent nuit et jour pour faire marcher l’usine. Ils sont même pas payés. (…) la petite tablette de ton goûter, elle pèse deux-cents grammes et coûte six cents francs. Est-ce que tu sais que Grand’pa, malgré le travail difficile de la plantation, il ne touche même pas ça pour un kilo de cacao. (…) Willy Wonka est blanc et grand...Les Oompa-Loompas sont noirs et petits (…) les Oompa-Loompas d’aujourd’hui c’est Grand’pa et tous les gens du village. Les Willy Wonka, ce sont Nestlé, Mars et toute la bande. »

C’est cette petite fille devenue adulte qui prendra le relais en 2031 avec un savoureux pied de nez à l’histoire et un rêve de grand feu d’artifice, en faisant référence à Pablo Escobar : « Les fèves de l’humiliation, transformons-les en fèves de l’émancipation ». « Nous sommes des pithécanthropes anachroniques, un troupeau de chasseurs cueilleurs téléportés dans un champ d’antennes cellulaires 7G. Il faut que ça s’arrête. Au fin fond de leur jungle d’Amazonie, des petits trafiquants de drogue (…) ne jouent pas les apothicaires à vendre des feuilles séchées de coca, ils vendent de la cocaïne, la drogue la plus chère au monde (…) qu’est-ce qui nous empêche de faire la même chose avec notre drogue, le chocolat ? (…) Notre mission c’est de faire en sorte que plus aucun sac de fèves ne quitte ce pays. L’occident devra nous acheter exclusivement de la poudre de chocolat. Il se pliera à ce diktat ou alors nous organiserons la plus grande pénurie de chocolat de tous les temps (…) Nous formerons chez nous des choco-djihadistes. Ils feront exploser des bombes au chocolat qui noirciront les murs de la City, de Wall Street, des Disneyworld all around the world. » La jeune fille a de qui tenir, sa mère Ozoua était avant elle révérée chez les Yokolo comme une sage. L’occasion de découvrir à travers elles deux mais aussi Onozco, considérée par les Gotibo proches en 1908 comme leur chef et la « mère de tous », que l’Afrique est plurielle et qu’y être une femme n’a pas toujours été un handicap.

À travers les propos de cette jeune héroïne déterminée qui prône la réappropriation par l’Afrique de ses moyens de  production et son émancipation des processus d’exploitation capitalistes, Gauz’ se démarque de toute position victimaire quant à son pays, pourtant touché par la traite négrière et la colonisation, pour oser finir son court roman (que l’on pourrait aisément imaginer monté au théâtre tant les dialogues y sont nombreux et le scénario efficace, plein d’énergie, drôle, militant et instructif) par un appel à peine masqué à la mobilisation pour une révolution pacifique des marchés, apte à instaurer une égalité réelle et non faussée entre ex-colonisés et ex-colons, permettant au continent africain de retrouver l’espoir, la liberté et sa fierté. « Tonton Fanon disait que c’est à chaque génération de découvrir la mission exacte qu’elle doit accomplir pour que le peuple progresse vers plus de bonheur et de justice. Une fois trouvée cette mission, et ce n’est pas facile, cette génération a encore le choix de la remplir... ou de la trahir. »  

Entre pamphlet politique, documentaire et conte initiatique, Cocoaïans est unromanintelligent et surprenant, qui, sur un mode décapant et jubilatoire nous interpelle sur notre économie mondialisée et les nouvelles formes de colonisation économique venues de l’Occident ou de l’Orient qui ne cessent de se développer au mépris des autochtones.

En cela ce livre trouve naturellement sa place dans cette collection « Des écrits pour la parole » qui affiche comme objectif de « dire le monde, dans ses tourments et ses percées de lumière, arpentant des oralités contemporaines percutantes et musicales, en dehors des assignations formelles et plus profondes. »

Dominique Baillon-Lalande 
(05/09/22)    



Retour
Sommaire
Lectures








L'Arche

(Août 2022)
112 pages - 14












Gauz, né à Abidjan,
diplômé en biochimie et un temps sans-papiers, a exercé nombre de petits boulots. L'auteur est aussi photographe, documentariste et directeur d'un journal économique satirique en Côte d'Ivoire. Il a également écrit le scénario d'un film sur l'immigration des jeunes Ivoiriens, Après l'océan.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









Retrouver sur notre site
les précédents livres
de Gauz :


Debout-payé



Camarade Papa



Black Manoo