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Jean-Pierre CANNET

La belle étreinte



La petite Muguette raconte l’épopée de sa famille, de la rencontre fabuleuse de ses parents à leur vie dans le bidonville de La Folie à Nanterre puis dans la cité d’urgence construite à proximité à la destruction de ce dernier. C’est là qu’elle et son frère jumeau, Nataf, sont nés et ont vécu jusqu’à leur indépendance.
Quand Isa, l’orpheline pensionnaire âgée de seize ans, avait vu Thanks l’Indien avec sa plume piquée dans les cheveux sur son cheval, elle a tout de suite su qu’ils repartiraient ensemble. Au bord de l’océan « il se peut dans les histoires d’amour qu’il pleuve des soleils » et qu’une mouette décide de ne plus vous quitter. Quatre gars hirsutes, les frères gitans d’Argenteuil, les prendront en stop dans leur camion, jument, Indien et princesse, pour les déposer près de Nanterre. Tels les anges gardiens de ce couple de conte, ils réapparaîtront comme par magie au long du récit lors des moments-clés de leur existence. C’est sur la jument, et non sans faire sensation, que le couple intégrera La Folie, sa boue, ses tôles, ses planches rafistolées, ses rats et sa misère. Ils y trouveront aussi une grande famille, cosmopolite, généreuse et solidaire et y resteront jusqu’à ce que les interventions de l’abbé Pierre fassent honte à l’État, que le bidonville soit rasé et ses habitants relogés dans des cités dites d’urgence ou de transit. 
C’est ensemble que les habitants de La Folie emménageront dans l’immeuble préfabriqué installé pour eux. Au rez-de-chaussée on y trouve la vieille madame Chance, nom qu’elle s’est un jour choisi pour conjurer le malheur de sa jeunesse picarde aux rapports sexuels forcés avec des avortements à répétition. Paco, l’anarchiste espagnol réparateur de vélos occasionnel le jour pour un compatriote et ivrogne amoureux des grues de chantiers la nuit, avec lequel Nataf, aveugle de naissance va se créer une vraie complicité, est hébergé au deuxième étage. Au premier, en face de chez l’Indien, habite Youssef le solitaire, l’Algérien qui travaille sur les chantiers et vient régulièrement solliciter l’aide d’Isa, la seule à savoir écrire grâce au pensionnat, pour rédiger inlassablement la même lettre à l’amoureuse qu’il a laissée il y a si longtemps au bled. Muguette et Nataf aussi auront appris à écrire : la première à l’école du quartier, le deuxième en braille avec sa mère. « Le braille, c’est comme un passage clouté pour traverser les yeux bandés, non pas la rue mais pour traverser la lecture. C’est un paysage aux reliefs ras qu’il faut suivre en se mettant comme des cils au bout des doigts. » Lassistante sociale qui suit la petite communauté a aidé Isa à trouver le matériel nécessaire. C’est elle aussi qui décrochera un poste à mi-temps pour Thanks aux espaces verts de la ville. En complément, la femme garde un temps le petit garçon d’un contremaître employé sur les innombrables chantiers de construction qui les entourent. Les enfants, pour aider, ramassent en douce les grains de riz sur le parvis de l’église après les mariages où les pommes abandonnées sur le marché. Tous, rassurés d’avoir enfin un toit en dur sur la tête avec l’eau courante et l’électricité à tous les étages mais vivant au plus juste, ont conservé leurs habitudes communautaires de La Folie. Ils sont restés solidaires et savent profiter ensemble de la moindre petite joie qui se présente sous le regard bienveillant de la jument, véritable mascotte collective, que le père monte avec un palan chaque soir devant sa fenêtre au premier étage. 
Les enfants grandissent, Muguette va à l’université et Nataf travaille pour une boutique de pianos. Mais un jour Thanks et Isa restés dans l’appartement s’effacent, dans les bras l’un de l’autre, à jamais. « Au fond, la mort n’est pas une catastrophe, ils s’aimaient, ils ont l’air de s’aimer encore, alors ? » conclut madame Chance, l’éternelle midinette au boa aussi rose que piteux. Que va-t-on faire de la jument ?
C’est alors que les bons génies gitans arrivent…

       Ne cherchez pas ici le réalisme. C’est dans l’univers du conte et ses mythes fondateurs (naissance, amour, mort) que Jean-Pierre Cannet, non sans parenté, me semble-t-il, avec l’écrivain Isaac Bashevis Singer (Prix Nobel de littérature, 1978) s’inspirant des contes yiddish traditionnels pour son roman Le magicien de Lublin, ancre son récit dans un mélange de fantastique, de baroque et de noirceur porté par une fantaisie narrative et verbale singulière.
On pourrait aussi évoquer pour La belle étreinte une appartenance au courant littéraire du réalisme magique qui, réfutant la rationalité, transfigure la réalité par l'imaginaire, bouleverse et théâtralise le quotidien de manière sensible aux confins de la magie.
Bien sûr, la dimension historique ici existe, par ses références aux bidonvilles des années soixante peuplés de travailleurs émigrés, à l’appel public de l’abbé Pierre et à la construction des cités d’urgence dix ans plus tard dans le contexte de l’urbanisation folle des Trente Glorieuses. On y croise aussi les fantômes de la guerre civile espagnole et de Franco qui hantent Paco l’anarchiste et ceux de la manifestation parisienne du 17 octobre 1961, réponse pacifique au couvre-feu imposé à la communauté algérienne réprimée dans le sang par les policiers sur ordre du préfet Papon à laquelle Youssef participait : « Il y a du sang sur les rambardes du pont. Il y a des cadavres qui flottent sur le fleuve et les oiseaux du malheur planent au-dessus. » Mais si le contexte historique est ici bien présent, son introduction dans le récit ne vient qu’en baliser l’époque avec des repères communs et faire contexte socio-politique quant à la violence et la misère de ce milieu du vingtième siècle, pour laisser place à l’histoire individuelle de Thanks, le mythique et merveilleux Indien dont la nouvelle tribu qu’il s’est constituée à Nanterre porte tout le récit. C’est l’humain et non l’Histoire qui fait ici sujet. L’écrivain, sans gommer l’Histoire qui lui sert de toile de fond, fait alors un pas de côté pour, dans une transfiguration magique de ce réel insupportable, se livrer à une véritable chasse aux trésors enfouis dans les décombres. C’est aussi, autour des figures symboliques et universelles de la petite communauté, la création d’un monde onirique doté de ses propres valeurs d’amour, de partage et de fierté que l’écrivain offre à ses lecteurs, un monde où la bassesse et la laideur laissent la place à la beauté spirituelle, où la peur et le malheur s’effacent au profit des petits bonheurs.  

L’écriture de Jean-Pierre Cannet est ici particulièrement picturale. C’est à coups de traits épais et violents dans un registre de couleurs primaires (le noir pour la boue, la merde mais aussi l’anarchie et la nuit, le rouge pour le sang, le feu et l’amour, le jaune pour la lumière, le soleil) que la fresque s’élabore. Tout ici est image.  En premier s’impose bien évidemment la jument de Thanks, présente de la rencontre première des deux amoureux au bord de l’océan jusqu’au dernier voyage des amants et surtout accrochée chaque nuit au premier étage de la cité d’urgence. L’image dont les apparitions rythment le récit, est puissante. Elle positionne d’emblée le roman dans le registre d’irréalité choisi par l’auteur. La scène très visuelle, récurrente et émotionnellement intense de Pablo gueulant la liberté et l’anarchie aux étoiles (qu’on imagine bien sûr avec la voix de Léo Ferré) du haut d’une grue de chantier, contribue à maintenir la permanence symbolique et onirique de La belle étreinte. Muguette et son frère aveugle courant à perdre haleine sur le chantier de la quatre voies de la future autoroute jusqu’à produire une « vision » chez ce dernier fera écho à la corrida improvisée de nuit sur un rond-point par le même Pablo, dans des jeux empreints de gravité et de liberté. La récolte du riz lancé sur les jeunes mariés sur le parvis de l’église lors de la cérémonie joyeuse est tout aussi cinématographique. Dans la séquence où Nataf, le puceau aveugle, partage une complicité silencieuse avec Annick, la pute au chien qui pue, c’est la nature surréaliste du tableau qui décale le scénario sensuel convenu en beauté d’un instant suspendu, qui impressionne... Ces images presque felliniennes, flirtant avec l’émotion, l’absurdité ou le rire, finissent par faire par elles-mêmes univers. « Le traitement du temps prend une forme inédite : le réel et l'imaginaire, le rêve et la banalité quotidienne, le fantasme, l'hallucinatoire et l'univers familier ou encore le souvenir et le temps présent se confondent allègrement dans une mosaïque de visions hétérogènes » peut-on lire sur Wikipédia à propos de Fellini. Ces mots s’adaptent parfaitement à La belle étreinte où les personnages eux-mêmes, sans épaisseur psychologique mais dotés d’une profondeur symbolique, tels des êtres mythiques ou des représentations quasi sacrées de la splendeur des humbles, n’en finissent pas, hors toute convention, de nous surprendre, nous éblouir et nous émouvoir.
La dernière scène, non sans écho avec le final du Temps des gitans d’Emir Kusturica, fable baroque portée par la musique de Goran Bregovic où la magie et le rêve hantent la réalité la plus sordide, vient fermer la boucle par un plan cinématographique ou pictural, sublime à pleurer.

La belle étreinte, c’est aussi des formules poétiques qui s’égrainent (« Le hasard aussi va tête nue comme un forçat qui se libère. » « Elle se tient au bout de la jetée comme à la pointe de son destin. Elle entend le mouvement des galets qui roulent au fond, comme la conscience de la mer. ») face aux ravages du monde moderne pour dire la force du vivant.
Ce « langage de décombres où voisinent les soleils et les plâtras » qu’évoque Aragon dans Le porte-plume, trouve un curieux écho dans la prose d’une infinie richesse de Jean-Pierre Cannet. Il nous laisse entrevoir les étoiles se reflétant dans la boue, et percevoir l’humanité et la lumière parvenues à s’infiltrer dans la misère.

Laissez-vous embarquer par le souffle et la démesure de La belle étreinte. C’est de la poussière d’étoile que cette ode à la vie aussi originale qu’envoûtante laissera dans votre mémoire à l’issue de ce rendez-vous privilégié avec l’émotion et la beauté. Muguette, Nataf, Thanks, Isa, leur tribu avec « les bouts de ciel qu’ils ont en partage », ne vous quitteront plus.  
C’est une véritable pépite qu’avec son récit décalé, halluciné, tendre, burlesque, poétique, onirique, universel et intemporel, Jean-Pierre Cannet nous offre.
Un livre ambitieux, rare et magnifique à découvrir, à déguster, à offrir et à partager sans modération !  

Dominique Baillon-Lalande 
(22/04/20)    



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Lectures







Jean-Pierre CANNET, La belle étreinte
Rhubarbe

(Janvier 2020)
170 pages - 13










Jean-Pierre Cannet,
né en 1955 à Quimper,
a déjà publié une trentaine de livres (romans, nouvelles, poésie,théâtre).



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