"Papiers collés"
Lectures de
Claude Darras
Note liminaire
J'ai repris la plume et l'encrier de mes
"Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé
à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août
1923-24 janvier 1978).
À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes
se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes
et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations
météorologiques des états d'âme du diariste.
Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés"
saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées
du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse
littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait
(d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)
Papiers collés n° 53 (Printemps 2025) Ouvrir en PDF : 
Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Retour du sabot en grandes pompes
Heurs et malheurs des espèces invasives
Je sème à tout vent
Film en péplum
Lectures critiques :
La fabrique d’un chanteur par Oliver Lord
Marseille revisitée par Albert Londres
Pascal Convert, mémorialiste de l’oubli
Il était une fois Marignane…
Portraits :
Le XXe siècle de la classe ouvrière selon Xavier Vigna
Une nouvelle bible pour la faune forestière de France
Rémi Carayol au chevet de Mayotte, un département en souffrance
Les abeilles ont du génie !
Varia :
Conrad slave
Les Révolutions kémalistes en Turquie
Un hélicoptère sur le toit du monde
Des petits bijoux de l’artisanat français
Carnet : Montrer ses bornes
Celui qui fait tout ce qu’il peut s’expose au danger de montrer ses bornes. Il ne faut porter à ces extrémités ni son talent, ni sa force, ni sa dépense.
(Georges Perros, « Feuillets manuscrits inédits », 1940-1945, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)
Objections
Je ne compte que sur moi-même. Et encore pas toujours.
Des fois, le bonhomme vacille, je le prends alors par le quiqui.
Oui, des fois je flanche, je recule, je feinte, je me trouve des excuses… Sacré Mougin de nom d’une pipe !
Il faut donc se rudoyer, se donner des coups de pied au cul. Parfaitement, c’est difficile, mais il faut le faire.
(Jules Mougin, « Le Comptable du ciel », Robert Morel éditeur, 1960)
La mort d’un ami
On vient de m’apprendre la mort d’un ami algérien. Photographe de presse, il manifestait une générosité bouleversante envers sa clientèle qui ne pouvait pas toujours payer ses reportages qu’il réalisait en raison d’une naissance ou d’un mariage. En pensant que je ne le reverrai plus, que je ne l’entendrai plus, il me revient en mémoire le proverbe arabe qu’il me citait un jour, en 1995, à Rabat : « La mort est bonne ménagère. Quand elle fait son marché, elle choisit le meilleur ».
Sire ou Majesté ?
C’est sous Henri III que le roi fut appelé « Majesté » à la place de « Sire ». Ce nom féminin lui permettait d’affirmer ses goûts. Dans le temps, Majesté plus officielle, ou Sire plus intime, alterneront suivant la qualité des réceptions. (Romain Rouvier, Le Cabinet florentin - Mon dernier ange gardien, éditions de l’Officine, 270 pages, 2007)
Une interview d’André Breton
Je suis « adopté » par Le Figaro ? Les conditions de lutte sont telles aujourd’hui qu’on n’a pas le choix de la tribune, et il est vrai que je me suis en tout et pour tout prêté à une interview du Littéraire, comme je me prête à celle-ci. L’important est de continuer à témoigner librement. À qui fera-t-on croire que j’incline à la ligne politique du journal qui accueille mes déclarations ? (André Breton, par André Parinaud, dans une interview de Claudine Chonez, Gazette des Lettres, 31 juillet 1948)
(Mercredi 22 janvier 2025)
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Billet d’humeur
Retour du sabot en grandes pompes
Au siècle de la Renaissance, à partir de 1480, les gens des campagnes et des milieux populaires marchent tout de bois chaussés. On porte le sabot en France, en Flandre, aux Pays-Bas, dans les Alpes occidentales, en Allemagne et dans les pays nordiques. Avec le scieur de long, le bûcheron, le merraindier, le fagotier ou le charbonnier, le sabotier fait partie de ceux qui, jadis et naguère, travaillent dans les bois à la mauvaise saison. Sur les grumes que le bûcheron vient d’abattre, il prélève des billons délaissés, ceux dont la longueur correspond grosso modo à une grande taille de pied. Sachant que le bois isole du froid et la rigidité de la semelle protège des aspérités du terrain, il fabrique des sabots ordinaires avec le bois du bouleau ou de l’acacia, du châtaignier ou du frêne, mais il façonne les modèles du dimanche avec le chêne et le charme, le merisier et le noyer. En Franche-Comté, le tilleul est préféré pour les sabots de bal. Les artisans comtois produisent même des sabots anti-verglas dans les racines du hêtre ou du saule. Le sabot est taillé à partir d’un quartier de bois vert qui offre une meilleure ouvrabilité que le bois sec. D’un coup d’œil, le sabotier choisit deux ébauches susceptibles de former une paire, averti que le côté « cœur » du quartier doit se trouver vers l’intérieur, et le côté « écorce » vers l’extérieur du pied. Faite d’un seul morceau de bois évidé, avec parfois une bande de cuir sur le cou-de-pied, le sabot est toujours garni de paille ou de foin en hiver, à moins d’y enfiler du feutre ou des chaussettes. Les femmes effectuent le travail de vernissage ou de sculpture des sabots fantaisie à la veillée, durant les soirées d’hiver : les motifs floraux, les rosaces et les arabesques identifient souvent un village ou une province. Dans l’entre-deux-guerres, les saboteries industrielles sonnent le glas des petits sabotiers, avant d’être elles-mêmes victimes de la généralisation des bottes en caoutchouc et des godasses en cuir. Mais le sabot revient en grandes pompes dans les années 1960-1970, remis au goût du jour par la révolte hippie et le rejet par ses adeptes de la société de consommation. Aujourd’hui, les grands centres de la fashion, c’est-à-dire la société élégante, recourent de nouveau au sabotage de luxe, permettant à l’antique fabrique de repartir du bon pied.
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Lecture critique
La fabrique d’un chanteur par Oliver Lord
Dans « Mon odyssée de chanteur », les rites des fêtes juives cadencent le récit d’Oliver Ghnassia (Uccle, 13 août 1991) qui mêle les événements familiaux aux linéaments d’une carrière de chanteur de music-hall. Mûrie dans l’enfance, sa vocation subit l’influence d’un milieu familial qui plonge ses racines en Pologne, en Belgique et au Maroc. Sa mère, Carine Izraëlita, connaît une courte expérience dans le théâtre et se passionne pour l’architecture d’intérieur et le design. Chanteur et musicien, Jean-Jacques Delvaux, son père, est considéré comme un champion de tennis de table. Survivante de la Shoah, sa grand-mère paternelle Monique lui enseigne le solfège et le piano dès qu’il atteint l’âge de huit ans. Les leçons sont données dans l’arrière-boutique du magasin textile que Mamina (c’est ainsi qu’il la nomme affectueusement) tient à Saint-Gilles, dans la banlieue de Bruxelles. L’étude des œuvres de Bach, Beethoven, Chopin et Mozart apporte de précieux fondements non seulement à ses connaissances mais aussi à l’activité d’auteur-compositeur et d’interprète. Dispensé à Bruxelles puis à Londres par d’excellents pédagogues, l’enseignement du chant perfectionne des aptitudes naturelles et vocales qu’il confronte à différents concours dont certains sont organisés dans le cadre de programmes télévisuels comme le télécrochet The Voice Belgique où il est sélectionné et promu par la chanteuse luso-belge Lio. Influence prégnante du milieu familial, disais-je, sa sœur, Ellie Delvaux (Uccle, 10 juin 1999), quelque peu inspirée par le talent du grand frère, représente la Belgique au concours Eurovision de la chanson 2017, à Kiev, en Ukraine, avec City Lights (Les Lumières de la ville) où elle prend le nom de scène Blanche qui est en fait son troisième prénom. Parallèlement à la production phonographique de ses chansons, Oliver Lord multiplie les tournées en Europe, aux États-Unis, en Amérique du Sud et au Proche-Orient. Il chante dans les deux langues, le français et l’anglais et adapte plus rarement en hébreu et en portugais des mélodies qui racontent des histoires de vie et d’amour : Demain, Stoczek Łukowski, Vagabond, Fortaleza, Marionnettiste, Alone on my way, Crayons de couleur et Pourquoi ? une composition de son père, Jean-Jacques Delvaux. Il confie dans son livre vouer une indicible admiration à Céline Dion et rapporte quelques anecdotes nées de rencontres avec les chanteuses Annie Cordy, Larusso et Julie Zenatti. Au détour de la narration, il ne dissimule pas son dépit devant certaines pratiques en usage dans le show business, mais il ne s’y attarde pas. En 2019, il a rejoint le groupe britannique Miami Vibe 80s en qualité de chanteur et pianiste. Côté cœur, Mokhtar (Algérien), John (Australien), Jean-François (Canadien) et Sébastien (Belge) ont été des amants de passage, mais c’est le Londonien Josh qu’il choisira comme époux. Le couple vit à Londres à un jet de pierre de la Tamise.
- Mon odyssée de chanteur, par Olivier Lord, Weyrich édition, 264 pages, 2024.
Portrait
Le XXe siècle de la classe ouvrière selon Xavier Vigna
Le XXe siècle constitue sans aucun doute le centenaire le plus emblématique de la condition ouvrière en France. Auteur de l’« Histoire des ouvriers en France au XXe siècle », Xavier Vigna (né en 1971) condense et analyse avec beaucoup de pertinence les grands moments qui ont marqué l’histoire d’une classe majoritairement masculine aux premières années du siècle. « En 1911, expose l’historien (et professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre), la France compte six millions d’ouvriers [29,9 % de la structure sociale du pays], dont les deux tiers sont masculins. Pour la première fois, ce groupe dépasse les agriculteurs exploitants, même si l’on y adjoint près de deux autres millions de salariés agricoles. » Soixante ans plus tard, la France réunit 8,2 millions d’ouvriers et d’ouvrières parmi lesquels de nombreux immigrés. Un effectif qui ne cesse de diminuer depuis le début de la décennie 1980-1990, de 50 000 individus chaque année, de sorte qu’au recensement de 1999, le pays en rassemblait 5,9 millions en emplois auxquels il convient d’ajouter 1,1 million de chômeurs qui ont exercé un métier d’ouvrier. En dépit de la diminution des effectifs, de la transformation des formes de production, de la mutation des emplois et de l’évolution économique mondiale, les ouvriers sont restés le point central de la vie sociale et politique du pays.
L’âge d’or du communisme ouvrier
Longtemps, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, « voter ouvrier » aura signifié voter communiste, tant le PC (parti communiste) de Maurice Thorez (1900-1964) avait coutume de recueillir presque la moitié des suffrages de la classe ouvrière. Les historiens dans leur ensemble ont situé l’âge d’or du communisme ouvrier dans la période circonscrite par les élections législatives de 1951 et de 1956. Sous la férule de Guy Mollet (1905-1975), les socialistes de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) ont vainement disputé au parti communiste son statut de parti ouvrier : « Les ouvriers constituaient encore un gros tiers des quelque 110 000 militants socialistes au début des années 1950 (35,1 % en 1951, par exemple) ». Fortement opposé à la CGT, Confédération générale du travail constituée en 1895, un autre courant réformiste du monde ouvrier s’est manifesté dans sa composante chrétienne : une génération de militants catholiques s’est engagée dans le syndicalisme et par là dans les luttes ouvrières, puis dans la vie politique. En 1919, la fondation de la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) réunit des salariés français se réclamant de la doctrine sociale de l’Église. Déconfessionnalisée en novembre 1964, la CFTC se transforme en syndicat CFDT (Confédération française démocratique du travail). Entre-temps, dans la décennie 1940-1950, a été lancé le mouvement pastoral des prêtres ouvriers. « Dans ce cadre se détachent des figures isolées, remarque l’historien, tel le père Jacques Loew (1908-1999), dominicain qui s’engage à partir de 1941 comme docker à Marseille. » En outre, les jeunes travailleurs rejoignent massivement la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) d’inspiration belge qui émerge en France en 1926-1927 suscitant la création de 2 350 sections locales pour un effectif de 135 000 ouvriers jocistes (en 1939).
Important recul de la centralité ouvrière
Malgré les deux conflits mondiaux et la guerre d’Algérie, la condition ouvrière s’est naturellement améliorée dans des proportions considérables au siècle dernier. « Difficultés des conditions de travail, médiocrité insigne des logements, précarité conduisant souvent à l’indigence : ces caractéristiques de la condition ouvrière se sont très progressivement effacées, conclut l’auteur, en même temps que la France bénéficiait de la croissance économique, notamment après la Seconde Guerre mondiale, et que l’État social s’édifiait. » Cependant, de belles et grandes initiatives méritent d’être soulignées : la création du CAP (Certificat d’aptitude professionnelle) en 1911 sanctionnant trois années d’apprentissage ; la généralisation des conventions collectives avec la loi du 24 juin 1936 ; l’instauration de la Sécurité sociale par les ordonnances d’octobre et novembre 1945 ; le statut des mineurs du 14 juin 1946 ; la constitution de l’Unédic (Union nationale interprofessionnelle pour l’emploi dans l’industrie et le commerce) en 1958 qui a inauguré l’indemnisation du chômage et l’adoption du SMIG (Salaire minimum interprofessionnel garanti) aux termes de la loi de février 1950 garantissant aux ouvriers au travail la perception d’un salaire minimal. L’ouvrage n'omet pas d’insister sur les œuvres sociales, culturelles et sportives, d’une ampleur impressionnante, mises en œuvre par les patrons d’entreprises au profit des ouvriers et de leurs familles. Sont ainsi citées au titre du paternalisme : la société Michelin à Clermont-Ferrand qui multiplie les centres de santé spécialisés, engage la construction de logements, créé une coopérative, gère un restaurant de 700 couverts et développe une hôtellerie pour les hommes seuls ; la compagnie AFC (future Péchiney) diversifie ses œuvres sociales et loge plus de 56 % de son personnel en 1930, tandis que la Source Perrier implantée à Vergèze dans le Gard est la première à financer la pratique, les lieux et les équipements sportifs au profit de son personnel et leurs familles.
Depuis trente ou quarante ans, la « centralité ouvrière » mise en évidence dans l’« Histoire des ouvriers en France au XXe siècle » a fortement reculé pour finir par disparaître tout à fait, sous l’effet conjoint d’une modification de la conjoncture intellectuelle et du déclin des grands établissements industriels : selon Xavier Vigna, l’absence de leader syndical ouvrier d’envergure nationale symbolise une pareille invisibilisation.
- Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, par Xavier Vigna, éditions Perrin, collection Tempus, 465 pages, 2021.
Varia : Conrad slave
« Il n’est rien de plus difficile que de vouloir dissocier chez un grand écrivain les éléments de son génie. Une œuvre comme celle de Joseph Conrad [1857-1924] se présente fondue et sans jointures dans une complexe et vivante unité.
« Pourtant il faut tenter l’épreuve et tâcher de voir ce que Joseph Conrad dut à ses deux patries, car l’occasion est trop rare pour être négligée de trouver une si pleine réussite chez un auteur de race étrangère dans le pays qu’il adopta.
« Conrad aima l’Angleterre d’une affection tranquille et sûre. L’enfant qui, dans les plaines herbeuses de l’Ukraine, rêvait à la course des navires, ne pouvait avoir d’autre patrie effective que l’île maîtresse de tous les océans.
« Mais il avait pour la Pologne une tendresse aussi vive, plus douloureuse peut-être, plus douce assurément. Un autre eût pu s’en trouver déchiré et se sentir étranger partout. Conrad, épris d’ordre et d’harmonie, sut équilibrer ces deux amours de même que son art eut la force de plier aux nécessités de sa langue nouvelle les exigences de sa race lointaine.
« Car, quoi qu’il dise de lui-même, Joseph Conrad porte la marque d’un génie qui se dérobe un peu à l’Angleterre. Il a beau rejeter "l’esprit slave" et s’en jurer dégagé, certaines habitudes de sentir et de composer, certains cris ne trompent pas. On peut teindre comme l’on veut un coquillage, on ne fera jamais taire dans sa conque le murmure secret de la mer.
« Conrad est slave par son œuvre comme l’était le sang de son corps. »
Extrait de « Conrad slave », par Joseph Kessel, texte issu de l’« Hommage à Joseph Conrad », avec John Galsworthy, André Gide, Paul Valéry, Georges Jean-Aubry, André Maurois, Joseph Kessel, Edmond Jaloux, Ramon Fernandez, éditions Gallimard, Les cahiers de la NRF, 160 pages, 2024.
Carnet : les regrets de Théophile Gautier
Poète, critique, journaliste, romancier, conteur et nouvelliste, Théophile Gautier (1811-1872) se désolait de ne pas avoir pu consulter les manuscrits de Jules et Edmond de Goncourt (1822-1896/1830-1870) afin d’élucider les mystères de cette création bicéphale qui lui paraissait si singulière.
Introspection
Que d’hommes, que de femmes surtout, changeraient s’ils se voyaient de dos !
(Gilbert Cesbron, « Journal sans date », tome 1, éd. Robert Laffont, 1963)
Masques et idoles en exil
Plutôt que de les enfermer dans un musée des Arts dits premiers, il me semble que la France ferait mieux de renvoyer tous ces masques et ces idoles dans les lieux qui les ont produits car, ici, en exil colonialiste et occidental, ils sont privés de sens… sauf pour les marchands. (Bruno Étienne et Suzuki Masaaki, Le Retour du voyage en Orient, éditions Medicis-Entrelacs, 2007)
(Jeudi 30 janvier 2025)
Les leçons du public
On n’impose jamais rien au public, considérait Yvan Audouard (1914-2004). Ou plutôt, on ne lui impose que ce qu’il attend… Mais il faut arriver à l’heure.
La critique divisible par trois ?
J’apprécie la définition de la critique donnée par Albert Thibaudet (1874-1936) dans son ouvrage « Intérieurs » à propos de l’écrivain et philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) : « L’intelligence n’est qu’une moitié de la critique. Son autre moitié c’est le goût. Ou plutôt une division par tiers : l’intelligence, le goût, sensible, ou sensuel, et enfin un cadre d’activité, une pratique, une technique, puisque la critique constitue un art particulier qui se réalise par des moyens appropriés ».
(Lundi 10 février 2025)
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Billet d’humeur
Heurs et malheurs des espèces invasives
Depuis plusieurs décennies, le terme « invasif » - diffusé dans les années 1950 par l’écologue et zoologiste britannique Charles Sutherland Elton (1900-1991) - sature l’information touchant la biodiversité, en dénonçant le déplacement d’organismes vivants (micro-organismes, plantes, animaux invertébrés ou vertébrés) qui porte atteinte aux espèces natives des milieux investis, les privant de leurs ressources naturelles (nourriture, oxygène, lumière…), quand ils ne leur transmettent pas des maladies mortelles. La première menace aux espèces vivantes peuplant la biosphère demeure cependant la destruction que l’homme fait subir aux espèces sauvages, suivie par leur surexploitation (chasse, pêche, agriculture). Les invasions biologiques occupent la troisième place de ce triste palmarès. Sans en infirmer le constat, des scientifiques en modèrent les conséquences. En l’occurrence, les plantes et les animaux invasifs peuvent modifier la physionomie d’espaces naturels, conviennent-ils, mais ils n’ont jamais entraîné d’extinction avérée. Les mêmes chercheurs relativisent le discours alarmiste en rappelant que le concept d’espèce indigène (espèce présente à l’holocène, au cours des 12 000 dernières années), qui s’oppose à celui d’espèce exotique (espèce délibérément ou accidentellement introduite dans une aire distincte de son milieu d’origine), est une création de la pensée humaine qui n’a pas deux siècles. Sans nier la réalité de l’invasion, ils en tempèrent l’ampleur et soutiennent leur argumentation en révélant des cas d’envahissement favorable. Ainsi les Californiens de la banlieue de Davis ne combattent plus l’extension du fenouil depuis que des scientifiques leur ont appris que la plante constituait une ressource essentielle pour le papillon monarque. En Camargue, les grandes aigrettes ont décuplé leurs effectifs depuis l’invasion de l’écrevisse de Louisiane, dont elles sont friandes. Au cœur du Pacifique, à Hawaï, les ornithologues ont constaté que les bulbuls orphée, léiothrix jaunes, roselins familiers et zostérops du Japon avaient peu à peu reconstitué l’univers dégradé de leurs prédécesseurs autochtones. Il reste que certaines espèces végétales et animales portent atteinte à la biodiversité, dopées par le changement climatique ou favorisées par le tourisme et le commerce mondial. Ainsi l’eau de ballast des navires a introduit la moule zébrée, poison pour l’homme (elle bouche les canalisations, notamment celles des centrales nucléaires). Le frelon asiatique, lui, s’est glissé dans un lot de poteries pour gagner l’Europe et décimer les abeilles. Quant au moustique-tigre, vecteur de la dengue, du chikungunya et de Zika, il est entré en Europe dans un chargement de pneus.
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Lecture critique
Marseille revisitée par Albert Londres
Parues dans les colonnes du Petit Parisien en 1926, les douze chroniques rassemblées dans « Marseille, Porte du Sud » ont vieilli, et il semble bien que ce soit là la destinée de ces reportages, a fortiori publiés en une suite feuilletonesque. Trois ans plus tôt, son auteur se fait connaître par sa première immersion auprès des bagnards de Cayenne, en Guyane : il dénonce les conditions inhumaines de détention, comme il condamnera les mauvais traitements infligés à d’autres exclus de la société française, les patients des asiles psychiatriques en l’occurrence. Familier du grand port phocéen à partir duquel, au rythme lent des paquebots de la compagnie des Chargeurs réunis, muni d’une valise en peau de porc, il gagne les lieux de ses reportages au long cours, des Dardanelles à la mer Rouge, de Shanghai à Buenos Aires, de Yokohama jusqu’aux Balkans, Albert Londres (Vichy, 1er novembre 1884-disparu dans le golfe d’Aden, 16 mai 1932) s’y est arrêté pour en brosser le portrait. En juin-juillet 1926, il prend ses quartiers à deux pas du Vieux-Port. Il séjourne à l’hôtel du Louvre et de la Paix et fréquente la rédaction du Petit Marseillais, avec qui il collabore sous le pseudonyme d’Aigues Mortes. Trois colonnes à la une, sa série débute le 24 août 1926 pour prendre fin le 13 septembre suivant. Une mise en page attrayante et des photographies bien choisies, « Marseille, Porte du Sud » inventorie la cité phocéenne et débusque ses coulisses les plus secrètes. Il explore la Canebière, les bazars de Belsunce, la rue de Noailles, la colline de la gare Saint-Charles, les docks de la Joliette, l’enclos Milliard - appelé aussi Californie - et ses populations cosmopolites au milieu desquelles il partage la compagnie des macs, des prostituées et des receleurs. Tout est envisageable à Marseille, le trafic de fausse monnaie, la traite des blanches, le recel, le maquillage de passeports et la transformation de bijoux. Le reporteur y recense les bureaux de renseignements, d’embauchage, de débauchages et même une caisse internationale d’encouragement au crime ! Il décrit avec volupté les parfums de la ville, les couleurs du port, la gouaille de ses habitants. Dans la biographie qu’il lui a consacrée, Benoît Heimermann (Delle, 1953) nous apprend qu’Albert Londres avait formé durant le printemps de 1925 le projet de réaliser une sorte de portrait de la cité phocéenne simultanément avec celui de Buenos Aires : « Entre les deux ports, il subodore des équivalences, des connivences, pour ne pas parler des échanges et des trafics en tous genres que leurs géographies respectives supposent ». Élie-Joseph Bois qui fut son ami et son rédacteur en chef au Petit Parisien disait de son reporter : « Il avait moins le souci de l’exactitude que celui de la vérité ». Affirmation paradoxale qui donne sans doute une des clés du journalisme selon le maître du grand reportage, dont le nom est associé depuis 1933 au célèbre prix récompensant chaque année les journalistes francophones.
- Marseille, porte du Sud, par Albert Londres, éditions Arléa, 124 pages, 2024.
Lecture complémentaire :
- Albert Londres, la plume et la plaie, par Benoît Heimermann, éditions Paulsen, 222 pages, 2020.
Portrait
Une nouvelle bible pour la faune forestière de France
Les extraordinaires développements qu’a connu l’écologie au siècle dernier ont montré explicitement qu’elle était devenue en quelques décennies une science majeure, ce dont témoigne l’existence d’un nombre important d’ouvrages et de revues scientifiques nourris par les travaux d’une communauté internationale de chercheurs particulièrement dynamiques. Aujourd’hui, l’écologie a acquis sa place dans l’université française et la publication d’ouvrages de vulgarisation répond à la demande croissante d’un public de plus en plus intéressé, de plus en plus exigeant. À cet égard, le Centre national de la propriété forestière (CNPF), créé en 1963, peut être cité en exemple dans le domaine de la pédagogie liée à la biodiversité et à l’agriculture. Associé à l’Institut pour le développement forestier (IDF) qu’il a accueilli en son sein en 1968, le CNPF a ainsi ajouté l’édition d’ouvrages de référence à la multiplicité de ses missions intéressant la formation, les recherches appliquées en sylviculture et la gestion durable des forêts. En 1989 a paru le premier guide écologique illustré intitulé « Flore forestière française » développé en trois tomes de 1700 à 2 400 pages - Plaines et collines, Montagnes, Région méditerranéenne – corpus apte à présenter l’intégralité des plantes, arbres et arbustes de France. En 2023, l’IDF a récidivé en publiant le premier tome d’un nouveau guide pareillement illustré consacré à la faune forestière française.
28 contributeurs y décrivent 237 espèces
L’ouvrage est inédit. Ce premier tome s’intéresse aux vertébrés tétrapodes de France métropolitaine, c’est-à-dire les amphibiens, les mammifères, les oiseaux et les reptiles, un groupe d’animaux largement minoritaire en nombre d’espèces, comparativement aux insectes. 237 vertébrés sont décrits par 28 contributeurs, experts de l’Office français de la biodiversité (OFB) et de l’Office national des forêts (ONF) et illustrés par les dessinateurs Denis Clavreul (oiseaux) et Jean Chevallier (amphibiens, mammifères et reptiles). « Si beaucoup d’entre eux ne sont pas facilement observables, explique Thomas Brusten, les traces qu’ils produisent (empreintes, fèces, nids, etc.) ou les vocalisations qu’ils émettent (chant et cri des oiseaux, croassement des grenouilles, etc.) participent souvent à leur détection sur le terrain. » Ingénieur forestier à l’IDF, le coordonnateur du guide prend soin de préciser dans un avant-propos que l’ouvrage ne se substitue aucunement aux nombreux guides de reconnaissance spécialisés tout comme aux riches monographies de référence mentionnées dans la bibliographie.
41 espèces menacées
En 2023, selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), les forêts françaises couvrent 31 % du territoire métropolitain, soit 17,3 millions d’hectares, une surface qui a pratiquement doublé depuis le milieu du XIXe siècle. Forêt domaniale d’environ 25 000 ha, le massif forestier de Fontainebleau héberge plus de 6 000 animaux différents, dont au moins 5 700 espèces d’insectes, un groupe qui reste encore assez méconnu en dépit des connaissances acquises. Parmi les 237 taxons décrits dans ce premier tome, 41 espèces (soit 17 %) sont classées comme menacées dans les listes rouges établies au niveau national par le Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Trois grands carnivores sont concernés par cette mise en garde, le loup gris, le lynx boréal et l’ours brun. Les populations de visons d’Europe et de desmans des Pyrénées, mammifères semi-aquatiques sont en déclin. Ainsi que certaines chauves-souris, notamment la noctule commune et la grande noctule. La dégradation des zones humides a entrainé une régression importante d’amphibiens et de reptiles dont le sonneur à ventre jaune, le calotriton des Pyrénées et la vipère péliade. Chez les oiseaux, les scientifiques s’inquiètent des menaces touchant plusieurs pics (pic cendré, pic à dos blanc, pic tridactyle), plusieurs passereaux cavicoles (sittelle corse, gobemouche noir) ainsi que le grand tétras, la cigogne noire, le moineau friquet, la linotte mélodieuse et le chardonneret élégant. Ce dernier est considéré comme vulnérable car il connaît une forte décroissance depuis quelques décennies, probablement liée à l’intensification des pratiques agricoles. En outre, du fait de son caractère relativement thermophile, le dynamisme de ses populations pourrait être favorisé par le changement climatique. Carduelis carduelis (chardonneret à tête noire) reste cependant la proie d’un trafic sauvage en raison de la beauté de son plumage et de l’agrément de son chant ; il subit en outre les conséquences de l’intensification de l’agriculture et le recul des prairies qui réduisent sa pitance.
- Faune forestière française - Guide écologique illustré, coordonné par Thomas Brusten, Tome 1 - Mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens, aquarelles de Denis Clavreul et Jean Chevallier, éditions CNPF-IDF (Centre national de la propriété forestière-Institut pour le développement forestier), Paris, 640 pages, 2023 ;
- Flore forestière française - Guide écologique illustré, sous la direction de Jean-Claude Rameau (†), Dominique Mansion et Gérard Dumé et Christian Gauberville, trois volumes, éditions CNPF-IDF, 1 785, 2 421, 2 432 pages, 1999-2008-2018.
Varia : Les Révolutions kémalistes en Turquie
« De son vivant, Mustafa Kemal Atatürk a fondé les deux grands organismes de recherches scientifiques : les sociétés d’histoire et de linguistique turques ; il leur a légué, à sa mort, la quasi-totalité de sa fortune personnelle. Il avait été également le fondateur de la faculté de lettres d’Ankara, qui, par la suite, devait devenir la deuxième université du pays et où les sciences anthropologiques et ethnologiques trouvaient, pour la première fois, droit de cité. L’idéologie kémaliste préconisait bien une intégration totale à la civilisation occidentale moderne, industrielle, ce qui exigeait une rupture avec un passé perpétuant la structure sociale. Mais elle comportait aussi un renouveau à partir de bases culturelles inédites.
« Les "révolutions kémalistes", comme on a autrefois appelé les réformes politiques et culturelles élaborées et exécutées par Atatürk, étaient les premiers essais d’un vaste panorama révolutionnaire à long terme. Elles ont déblayé la voie pour mener à des changements socio-économiques plus profonds. Les premiers résultats ne pouvaient être que psychologiques ; ils devaient ouvrir des perspectives d’espoir et de confiance en l’avenir chez les masses populaires. Dans le cas de la réforme de l’alphabet [Atatürk a délaissé les signes arabes pour l’alphabet latin], par exemple, le jeune paysan illettré, qui suivait des cours pendant son service militaire, pouvait retourner à son village sachant lire et écrire. Le nouvel alphabet devenait ainsi un instrument de culture commode à manier et à la portée de tous. Mais de là à former au moins quarante-cinq mille instituteurs pour les quarante-cinq mille villages sans école, le chemin s’annonçait long et pénible. Devenus instituteurs suppléants, ces caporaux et sergents, qui, au régiment, avaient reçu les éléments d’une instruction rudimentaire, se sont avérés être les véritables pionniers de la campagne d’alphabétisation ; leurs élèves allaient bientôt peupler les futurs "instituts de village", et de leurs rangs devaient sortir les premiers "écrivains paysans" de la lignée de Mahmut Makal ou de Fakir Baykurt. Les premiers pas comportent toujours des risques. Dans une expérience aussi vaste, aussi hardie, qui devait bouleverser des habitudes millénaires, il fallait s’attendre à des résultats décevants, conséquences fâcheuses de fausses interprétations des principes, ou d’excès de zèle révolutionnaire de responsables mal informés - et mal formés - d’autorités locales. Dans les villages et bourgades anatoliens, dans les mois qui ont suivi la réforme de l’alphabet en 1928, des citoyens ont détruit leurs vieux manuscrits en caractères arabes de peur de perquisitions et de sanctions. »
Extrait d’un propos de Pertev Nailî Boratav (1907-1998), ethnologue, « L’Unité nationale forgée par la "Révolution culturelle" », issu de la revue Manière de voir, le Monde diplomatique, n° 191, 98 pages, octobre-novembre 2023.
Carnet : parties d’échecs à l’Élysée
Au palais de l’Élysée, le président Jules Grévy (1807-1891) affrontait régulièrement Alfred de Musset (1810-1857) aux échecs. Jeune et habile avocat de tendance républicaine, le président de la République (1879-1887) avait eu pour client le poète et dramaturge qui le sollicita pour récupérer… ses lettres d’amour à George Sand !
Rendez-vous avec la foudre
Pour ceux qui écrivent des vers, la prise de contact avec la poésie de René Char (1907-1988), de façon partielle ou fragmentaire, est bouleversante, fulgurante.
(Mardi 18 février 2025)
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Billet d’humeur
Je sème à tout vent !
Notre Taraxacum officinale mériterait à coup sûr un nom plus noble. Cette plante herbacée à akènes indéhiscents pourvus d’une aigrette est parfois moquée en raison de ses propriétés diurétiques : on la surnomme pichaulit ou pisse-en-lit. Elle a reçu différents noms populaires, tels salade de taupe ou liondent, chopine ou cochet, fleur des beaux garçons ou belle dame, jusqu’aux paysans occitans qui l’ont appelée pisse-lait, en référence au suc blanc laiteux exsudé par sa tige. Les enfants lui préfèrent les vocables dent-de-lion ou chandelle ; ils soufflent dessus, et c’est une envolée de plumes cotonneuses qui tournoient en l’air avant de retomber dans la terre qui les fertilisera. On dit aussi que les aigrettes plumeuses de ses graines (ou akènes) se muent en messagères des promesses amoureuses. Le pissenlit est devenu l’emblème des éditions Larousse sous le crayon d’Émile-Auguste Reiber (Sélestat, 1826-Paris, 1893). En 1876, le dessinateur et architecte isola dans un cercle représentatif du globe terrestre la fleur de pissenlit dispersant les akènes du savoir, tandis qu’au sommet dudit globe figurait la devise « Je sème à tout vent ». Le choix de cette fleur commune suggérait que les ouvrages annoncés par Pierre Larousse (Toucy, 1817-Paris, 1875) voulaient instruire le plus grand nombre de gens sur une multitude de sujets. Décédé d’une attaque cérébrale en 1875, l’éditeur et encyclopédiste n’aura pas vu le logotype de sa maison, pas plus que celui du peintre et affichiste Eugène Grasset (Lausanne, 1845-Sceaux, 1917) réalisé en 1890 : une nymphe apparaît dans le même décor, la main droite sur le cœur, et souffle sur le pappus du pissenlit qu’elle tient de la main gauche. L’idée d’associer cette Semeuse aux aigrettes du pissenlit est à créditer à Georges Moreau (1853-1934), gendre de Pierre Larousse et codirecteur des éditions Larousse. Et c’est Laurence Jury, petite-nièce de l’éditeur devenue la femme de Claude Augé (L’Isle-Jourdain,1854-Fontainebleau, 1924) qui aurait inspiré le dessinateur Grasset. On peut d’ailleurs en voir le buste sur le manteau d’une cheminée de la demeure art-déco des Augé, à l’Isle-Jourdain, dans le Gers, classée aux Monuments historiques et rachetée par la commune en 1980. Ancien instituteur devenu lexicographe, Claude Augé est l’auteur d’une œuvre pédagogique prolifique où se détache sa plus célèbre création, le premier Petit Larousse illustré commercialisé en 1905 : c’est lui qui a introduit l’illustration dans les dictionnaires, car il y voyait l’importance de l’image pour les enfants, alors que Pierre Larousse, lui, n’en voyait pas du tout l’utilité.
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Lecture critique
Pascal Convert, mémorialiste de l’oubli
Depuis ses premiers travaux, l’histoire et la mémoire apportent à Pascal Convert (Mont-de-Marsan, 1957) les thèmes de ses sujets. Le processus tient de l’archéologie : « Il s’agit de fouiller, de gratter l’épaisseur de l’oubli », considère assez justement Nadeije Laneyrie-Dagen. Encres, peinture, émail, cire, céramique, porcelaine, corail, résine, verre, argent, cuivre, métaux, plâtre, charbon de bois, livre, film, sérigraphie : les médiums se succèdent selon les thématiques et la nécessité de sauvegarder des moments de vie, instants intimes dans le cadre familial ou amical, séquences politiques quand ces témoignages se rapportent à l’actualité nationale ou internationale. Aussi archive-t-il des images photographiques et télévisuelles avant de les intégrer dans des montages vidéo : œuvres sur les guerres d’Irak et de Yougoslavie ; polyptyques photographiques de la falaise de Bâmiyân en Afghanistan ; photogrammes Arménie, les temps du sacré (2019) consécutifs au conflit opposant Arméniens et Azéris. Il édifie des bas-reliefs en cire polychrome, inspirés par des photos de presse ; il modèle un bas-relief Pietà du Kosovo, 1999-2000, sur la guerre du Kosovo, d’après une photographie de Georges Mérillon ; il sculpte une Madone de Benthala, 2000-2002, à partir d’une photographie d’Hocine Zaourar, rappelant les affres de la guerre civile algérienne. En 1986, il transfère en verre sablé les motifs floraux des ferronneries d’une villa délaissée (Itxasgoïty) à Biarritz. Entre 2005 et 2008, Les Enfants de cristal rendent hommage aux enfants aliénés en l’abbatiale de Saint-Gildas-des-Bois (Loire-Atlantique) à travers quatorze vitraux réalisés à partir de photographies. En 1957, un incendie dévaste la bibliothèque de la princesse de Broglie à Chaumont-sur-Loire : de 2015 à 2020, le plasticien en cristallise les volumes abîmés dans du verre en fusion, comme des insectes pris dans l’ambre, laissant voir en transparence les résidus des pages de ces volumes précieux qui constituaient jadis la fameuse bibliothèque. Il réalise une alchimie mémorielle d’un autre type avec les souches d’arbres provenant des forêts de la Meuse décimées par la guerre de 1914-1918 : il en a enduit quelques-unes d’encre de Chine, « version modeste de la cristallisation » selon lui, souches dont les racines adventives sont montrées pieds par-dessus tête et qu’il intitule Ceux de 14, d’après le récit de guerre de l’écrivain Maurice Genevoix. Un autre arbre lui a inspiré une œuvre : un petit cerisier du Japon irradié en août 1945 à Hiroshima, situé dans le temple Seju-ji, et qu’il a moulé en 1997 dans de la résine laquée. En 2000, il conçoit des portails pour le Jardin botanique de Bordeaux. En 2003, il crée un Monument à la mémoire des fusillés du mont Valérien - une grande cloche de bronze (2,70 m x 2,18 m) sur laquelle sont gravés les noms des résistants et otages fusillés en ce lieu par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Un film documentaire, Mont Valérien, aux noms des fusillés, est produit à l’occasion de l’édification de ce mausolée. Depuis 2000, il développe la série des Native Drawings et des Native Movies, des dessins muraux ou des courts-métrages alimentés par des dessins d’enfants dont ceux de sa petite fille. Peintre, sculpteur et réalisateur, il nourrit une autre passion, la littérature, avec la même exigence. Il publie en 2007 aux éditions Séguier une biographie de Joseph Epstein, chef de file de la résistance communiste à Paris (fusillé au mont Valérien en 1944), Joseph Epstein, bon pour la légende, suivie en 2011, de la biographie d’une autre figure emblématique de la Résistance française, Raymond Aubrac : résister, reconstruire, transmettre (Le Seuil) ainsi qu’un récit autobiographique, La Constellation du Lion (Grasset, 2013). Encore l’histoire, toujours la mémoire. « Je pense que je ne fais pas œuvre de mémoire mais plutôt que j’arpente l’oubli, aime à expliquer Pascal Convert. Non pour me souvenir, non pour conserver des reliques mais pour tenter d’apprivoiser dans mon présent la certitude de la dislocation du temps. »
Pascal Convert, plasticien, écrivain et réalisateur
© Photo X, droits réservés
- « Pascal Convert », ouvrage collectif, avec des textes de Georges Didi-Huberman, Nadeije Laneyrie-Dagen, Philippe Dagen, et un entretien avec Nigel Saint, éditions Flammarion et Centre national des arts plastiques, 240 pages, 2024.
Lecture complémentaire :
- Nouveau dictionnaire des artistes contemporains, par Pascale Le Thorel, éditions Larousse, 360 pages, 2010.
Portrait
Rémi Carayol au chevet de Mayotte, un département en souffrance
Bout de terre de l’océan Indien perdu entre la Grande île - Madagascar, et la côte est-africaine, l’île de Mayotte (ou Maore, selon l’appellation comorienne) est avec Mohéli (Mwali), Anjouan (Nzwani) et Grande Comore (Ngazidja), une des quatre îles de l’archipel des Comores. Elle forme plus exactement, selon Rémi Carayol dans « Mayotte département colonie », un ensemble de deux îles volcaniques de 374 kilomètres carrés - la Grande-Terre, que l’on traverse du nord au sud en moins de deux heures en voiture, et dont on fait le tour en une demi-journée, et la Petite-Terre. La catastrophe du cyclone Chido, le 14 décembre 2024, a rappelé aux Français de la métropole la triste condition vécue par la majorité de leurs compatriotes ultramarins qui vivent à 8 000 km de l’Hexagone. Mais presque tous les métropolitains ne connaissent pratiquement pas le cent unième département français (érigé en 2011) et son histoire si singulière. L’île est musulmane à 95 % et la polygamie y perdure : le cadi (juge ou notaire) continue de jouer un rôle important dans la société. Une bonne moitié de Mayotte est malgachophone. On y parle le shimaoré et le shibushi, les deux langues locales, et le français. Peuplé d’Africains, l’archipel accueille dès le VIIIe siècle des pêcheurs et des agriculteurs bantous originaires de l’Afrique de l’Est, de Madagascar et d’Indonésie, et au Xe s., des émigrés perses les rejoignent.
En 1841, le sultan cède Mayotte à la France
C’est le 25 avril 1841 qu’en échange d’une rente et d’une protection militaire le sultan Andrantsoly cède Mayotte à la France du roi Louis-Philippe, le reste de l’archipel (les trois autres îles) passera sous pavillon français en 1886. L’archipel est rattaché à Madagascar en 1914 avant d’être doté du statut de territoire d’outre-mer (TOM). « Dépendant de ce territoire d’outre-mer (1946) qui jouira d’une certaine autonomie administrative et financière (1958), explique le journaliste et écrivain Maurice Lemoine, Mayotte voit s’affronter, à partir des années 1960, le mouvement des "serrez-la-main", pour l’indépendance des Comores, et les "sorodats" (soldats), attachés à la République française et même déjà à la départementalisation (garante d’une non-possibilité de retour dans le giron d’un futur État comorien). » En 1974, les populations comoriennes choisissent l’indépendance (94,56 %) à l’exception de Mayotte (65,47 %). À nouveau consultés en 1976, les Mahorais confirment et amplifient leur choix (99,4 %) de rester Français en dépit des protestations de Moroni, capitale de la naissante Union des Comores, et la condamnation de l’Organisation des Nations unies (ONU), au nom du principe d’intangibilité des frontières issues de la colonisation. En 2009, Mayotte vote en faveur de la départementalisation de l’île, rappelant en maintes occasions qu’elle a acquis la nationalité française en 1841, bien avant Nice et la Savoie.
La menace de l’extrême droite
« À la suite de ces consultations, rappelle Rémi Carayol qui a vécu et travaillé à Mayotte de 2003 à 2009 (il y a fondé le journal Kashkazi), une loi relative à l’organisation de Maore adoptée le 24 décembre 1976 a créé un statut bâtard de "Collectivité territoriale", à mi-chemin entre le DOM [Département d’outre-mer] et le TOM. Cette loi met en place 19 cantons, 17 communes et un Conseil général qui reste cependant sous la tutelle du préfet - lequel disposera de "super pouvoirs" et fera office de "gouverneur". S’ouvre alors une période de grandes incertitudes quant à la place de Maore dans la République française. Et pour cause : la France n’est pas prête à faire de ce territoire un département. » L’ambiguïté voire l’hypocrisie de cette attitude a aggravé la situation d’un département miné par la pauvreté, le chômage, l’insécurité, la pression migratoire (notamment clandestine), le sous-équipement, la délinquance, la corruption et la violence. L’économie et l’agriculture sont déficientes et le tourisme a quasiment disparu. Maore est vraisemblablement devenu le département le plus inégalitaire de France et le fossé s’est creusé entre les autochtones ou indigènes et les métros ou les Blancs qui viennent de la métropole. « D’ailleurs, les lieux de socialisation ne sont pas les mêmes, remarque l’auteur. Pour les Comoriens de Maore et d’ailleurs, c’est le village, la mosquée, les mariages, le bord du terrain de foot, les "mrengué" (une forme de capoeira de l’océan Indien) ou la plage le dimanche à l’occasion d’un "vulé" (un pique-nique en musique). Tandis que les "wazungu" [les Blancs] sociabilisent à la plage mais surtout au bureau, au quartier, dans le lagon sur un bateau, ou au cours d’activités longtemps inconnues des Mahorais : randonnée, plongée sous-marine, kayak. » Au fil des années, les crises sociales et politiques se sont multipliées, faisant de l’île une véritable cocotte-minute, selon l’expression de Rémi Carayol. L’essayiste s’inquiète de la situation explosive et du désarroi de la population, rappelant à bon escient, tout au long de son brillant essai, les avertissements des deux grands littérateurs, Frantz Fanon et Albert Memmi, à propos de la longue histoire des « vieilles » colonies. Il craint de percevoir dans la réalité mahoraise le signe d’une prochaine désagrégation du « socle de la politique française en matière d’intégration depuis plusieurs siècles, le droit du sol », redoutant que la situation de Mayotte devienne « le cheval de Troie de l’extrême droite qui rêve depuis longtemps d’appliquer le droit du sang sur l’ensemble du territoire national ».
Rémi Carayol © Photo Anthony Francin, La Fabrique, 2024
- Mayotte - Département colonie, par Rémi Carayol, La Fabrique éditions, 248 pages, 2024.
Lecture complémentaire :
- « On est en mode survie ! » - À Mayotte, la question coloniale à front renversé, par Maurice Lemoine, Le Monde diplomatique, juin 2024.
Varia : un hélicoptère sur le toit du monde
« Le 21 juin 1972, Jean Boulet avait déjà relevé un fameux défi en hissant son Lama à 12 442 mètres. Plus haut que l’altitude de croisière des avions de ligne du moment. Mais un vol libre dans la dimension verticale dégagée de tout obstacle est une chose. Un atterrissage sur le toit du monde, à près de 9 000 mètres et dans un océan de courants extrêmement puissants, en est une autre totalement différente. Que l’on pense simplement au risque d’extinction de la turbine, une fois l’hélicoptère posé sur l’étroit morceau de rocher le plus haut de la terre. Que pourrait alors faire le pilote ? Attendre un dépanneur ? […] « Au début des années 2000, le pilote d’essais Didier Delsalle [Aix-en-Provence, 1957], responsable de la gamme hélicoptères légers chez Eurocopter, est fasciné par l’idée d’un atterrissage au sommet de l’Everest. Aucun doute selon lui ; avec des aménagements mineurs, un Écureuil AS350 B3 de série est parfaitement capable d’accomplir l’exploit. […] « Didier Delsalle ne se sent pas rejeté par la montagne, mais il reste sur ses gardes. Il est prêt en permanence à replonger vers la vallée en cas de panne moteur ou de rabattant trop puissant. Toujours se ménager une porte de sortie. Mais non… Tout se passe bien. La machine répond bien, le moteur ne donne aucun souci malgré l’altitude, bien au-delà de son domaine de vol habituel. Le toit du monde emplit à présent le parebrise. C’est étrange, un objet orange. […] « Le sommet de l’Everest n’est qu’une pauvre arête de pierre, une corniche recouverte de neige glacée et trop étroite pour que l’Écureuil puisse y poser ses patins dans toute leur longueur. Le pilote maintient sa machine en puissance, dans un équilibre précaire, avec un bout de ski dépassant dans le vide. Il est 7 h 08 et le GPS indique 8 850 mètres d’altitude. Une vague de bonheur vient d’envahir Didier Delsalle. D’un seul coup, le froid a disparu. Le pilote n’a plus qu’une envie : dévaler la montagne pour annoncer la nouvelle à son équipe. […] « Lorsqu’il se repose à Lukla, le vol a duré moins d’une heure. Cinquante-huit minutes exactement. Il reste 70 kg de kérosène (90 litres) dans les réservoirs, soit une heure de vol environ à de telles altitudes. L’aventure ne s’arrête pas là. Le lendemain, Didier Delsalle redécolle pour renouveler sa performance, car les enregistrements du GPS sont mis en doute. Il faut être certain de leur validité. […] « Dans le carnet de vol de Didier Delsalle, une simple ligne tracée d’une fine écriture résume l’exploit : "14 mai 2005, posé-décollé sommet Everest, 8 850 m". Pour le deuxième vol, le pilote d’essais a simplement ajouté "bis". Suprême symbole d’exubérance, il s’est toutefois autorisé un double point d’exclamation au bout de la ligne… »
Extraits de l’ouvrage « Hélico - Histoires authentiques », par Frédéric Lert (journaliste et photographe), éditions Altipresse, 216 pages, 2006.
Carnet : les deux âmes de Berlin
L’écrivain Peter Schneider (Lübeck, 1940) explique dans son livre « Le Sauteur de mur » (éditions Grasset, collection les Cahiers Rouges, 2000) qu’il n’est pas possible de recoller une ville en détruisant un mur et que Berlin vivra "encore longtemps avec deux âmes dans la poitrine".
Philosophie montagnarde
J’ai beaucoup appris de l’observation des paysans à Crevoux, dans les Hautes-Alpes. Sans doute bien davantage que des enseignements transmis par les écrivains du terroir. Durant le temps des foins ou bien lors de la garde du troupeau dans les alpages, j’ai trouvé au côté des premiers la lumière des vérités éternelles.
(Mercredi 12 mars 2025)
Ombre et couleurs
Est-ce que l’ombre était déjà bleue avant que Cézanne et Monet la peignent ainsi ? Depuis que l’ombre est vue bleue, il faut penser que quelque chose a changé dans notre vision. (Serge Fauchier, Écrits passagers - 1991-1998, éd. Llibres del Trabucaire).
Éloge du fleuve bleu
Bel éloge du Rhône par Valéry Larbaud (1881-1957) dans une lettre à Léon Werth : « Lorsque l’express débouche soudain sur le pont de Perrache, on croit entrer dans un vaste et solennel salon tout doré. Le bleu de glace du Rhône est peut-être ce qu’il y a de mieux au monde comme bleu. Le Danube n’a pas cette âpreté vierge. » Écrivain et critique d’art, Léon Werth (1878-1955) était le dédicataire du « Petit Prince » (1943) d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) : « Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une sérieuse excuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a froid et faim. Elle a besoin d’être consolée. »
(Jeudi 13 mars 2025)
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Billet d’humeur
Film en péplum
C’est la dernière reine d’Égypte Cléopâtre VII qui inspira en 1897 le premier péplum de l’histoire du cinéma aux Frères Auguste et Louis Lumière (1862/1954-1864/1948). Intitulé Néron essayant des poisons sur des esclaves, ce court-métrage d’une cinquantaine de secondes reprenait en fait l’argument d’Alexandre Cabanel (1823-1889) dans une peinture de 1887, « Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort ». Scénographié par Georges Hatot et filmé par l’opérateur Alexandre Promio, le film valut à la société française de battre sur le poteau sa rivale américaine conduite par Thomas Edison dont la première Passion ne fut projetée que quelques jours plus tard. Les années suivantes, l’École française retient surtout Héliogabale et Thaïs (1911) de Louis Feuillade (1873-1925). Mais c’est en Italie que les premiers chefs-d’œuvre du film antique - et muet - sont réalisés par Luigi Maggi (Les Derniers Jours de Pompéi), Giovanni Pastrone (Cabiria) et Enrico Guazzoni (Quo Vadis ?). Les années suivantes, avec l’avènement du parlant, le film antique continue de puiser son inspiration dans les récits historiques, les mythologies grecque et romaine ainsi que la geste biblique : empereurs fous, centurions chevaleresques, chrétiens jetés aux lions, gladiateurs intrépides, femmes fatales, chute de l’Empire romain, arche de Noé, Moïse et les dix commandements, passage de la mer Rouge, construction des Pyramides et cætera. Synonyme bien souvent de kitsch ou de carton-pâte, le péplum désigne un ensemble de films absolument protéiforme ; il évoque aussi bien les superproductions hollywoodiennes que le cinéma bis le plus invraisemblable.Dans les années cinquante, l’Américain Cecil B. Demille renouvelle le genre avec Samson et Dalila interprété par Victor Mature et Hedy Lamarr. À l’avènement du cinémascope, Henry Koster marque les esprits avec La Tunique dont la distribution aligne Richard Burton, Jean Simmons, Victor Mature et Jay Robinson. Centré sur la tunique portée par Jésus sur son chemin de croix, ce film médiocre a pourtant l’avantage d’introduire l’expression « film à peplos » forgée par trois cinéphiles, fondateurs en novembre 1960 au sein de la Cinémathèque du ciné-club Nickel-Odéon, Bertrand Tavernier (1941-2021), Bernard Martinand (1939) et Yves Martin (1936-1999). De « film en péplum », l’unique vocable péplum (désignant en latin une tunique romaine) ne tarde pas à qualifier le genre sous tous les méridiens, supplantant le terme « kolossal » utilisé en Italie et l’appellation « film d’épées et de sandales » invoquée par les Américains.
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Lecture critique
Il était une fois Marignane…
Située sur les rives de l’étang de Berre, dans le département des Bouches-du-Rhône, Marignane dont l’origine remonte au IIe siècle avant Jésus-Christ, à l’époque romaine, retient le souvenir du comte de Mirabeau, le fougueux député de la sénéchaussée d’Aix, qui vint conter fleurette à la marquise Émilie de Covet (1752-1800) avant que le Canard, l’hydravion d’Henri Fabre, et le Supersonique Concorde, piloté par André Turcat ne confortent la destinée aéronautique et internationale de la ville. C’est le seigneur des Baux, Guillaume, qui reçoit, en 1353, par lettres patentes et pour services rendus, la terre de Marignane, des mains de Conrad V, comte d’Arles. Dans « Marignane d’hier à aujourd’hui », Michel Méténier et Fernand Revilla guident le lecteur au travers de la cité au gré d’une promenade vagabonde qu’ils balisent de quelque cent vingt cartes postales illustrées montrant sites et monuments selon deux périodes, aux premières années du XXe siècle (1 898 habitants en 1901) et à notre époque (33 000 hab. en 2025). L’agglomération concilie un centre urbain historique à une nature luxuriante. Les auteurs soulignent le pittoresque du château baroque provençal que borde à l’exemple de sa voisine aixoise un cours Mirabeau désormais piétonnier ; l’édifice qui abrite les services administratifs et techniques de la commune pourrait accueillir le musée des arts et traditions populaires Albert Reynaud. Le patrimoine monumental se prévaut de compter l’église Saint-Nicolas dont les historiens locaux présument que sa construction aurait commencé en l’an 800 ; le sanctuaire renferme un maître-autel de la Renaissance tout en bois doré, retable offert en 1518 par Louise de Savoie, mère de François Ier. Classé par la direction des Monuments historiques, un autre édifice a été bâti au faîte de la colline du Défens, à proximité de la cité de Saint-Victoret, chapelle dévolue au culte marial consécutivement à de violentes précipitations qui ont fait sortir de leur lit la rivière la Cadière et son affluent le Raumartin en 1635. Ces cours d’eau auraient submergé le bourg marignanais sans la fervente intercession des paroissiens auprès de la Vierge Marie, mère de Jésus-Christ. Depuis cette époque, au soir du 7 septembre, la statue de la Vierge de Pitié (statue emblématique de la chapelle Notre-Dame de Pitié) est descendue processionnellement à l’église Saint-Nicolas, pour être remontée quinze jours plus tard, le 21 septembre, jour de la Saint-Mathieu. Feuilletant les quelque 130 pages de l’ouvrage, on retrouve les lavandières au bord de la Cadière, le marché forain du samedi, le Grand Café, l’hôtel Ferréol, les Folies marignanaises, les places de la République et Camille Desmoulins. Il ne manque que la séculaire battue aux foulques noires (ou macreuses) à l’Estéou, village de pêcheurs bâti sur le rivage de l’étang de Bolmon à l’embouchure de la Cadière : rendez-vous d’exception, elle aura attiré des chasseurs venus de toute la région et des provinces alentour de la décennie 1770-1780 aux années 1980.
- Marignane d’hier à aujourd’hui, par Michel Méténier et Fernand Revilla, photographies de Philippe Nou, éditions Sutton, 128 pages, 2016.
Lecture complémentaire :
- Saint-Victoret, par Roch Brancato, Michel Méténier, Philippe Nou et Fernand Revilla, éditions Alan Sutton, collection Regards croisés, 128 pages, 2011.
Portrait
Les abeilles ont du génie !
De 20 000 à 80 000 abeilles ouvrières se côtoient dans une ruche, pour une seule reine fertile et quelque 1 000 à 4 000 mâles ou faux bourdons. Nul ne les coordonne, certaines ne se rencontrent jamais, mais toutes œuvrent au bien commun avec une éclatante efficacité, faite de millions de micro-actions qui s’enchaînent et se répondent. Spécialiste des abeilles et professeur au centre de biologie de l’université de Würtzburg, en Bavière, Jürgen Tautz (Heppenheim, 1949) reste fasciné par la complexité de l’abeille européenne ou abeille domestique (Apis mellifera) qui vit en colonies et produit de la cire et du miel. Il reconnaît ne pas tout connaître de ses micro-actions et souhaiterait en savoir davantage sur la chorégraphie par laquelle les « éclaireuses » informent les autres butineuses du lieu où se trouve la source de nourriture qu’elles ont repérée. Prix Nobel 1973 de physiologie et de médecine, Karl von Frisch (1886-1992), éthologue autrichien, s’était penché sur la « danse tremblante » de cet insecte. Le professeur Tautz voudrait aller plus loin dans la compréhension de l’incroyable régularité de la géométrie des cellules hexagonales. « L’épaisseur de leurs parois est de 0,073 millimètre, avec une variation de 0,002 millimètre, pour plus d’un centimètre de longueur ; les angles qui relient entre elles les parois planes sont exactement de 120° ; les rayons sont suspendus à la verticale, écartés de 8 à 11 millimètres, tandis que les cellules présentent une inclinaison de 13°, juste suffisante pour éviter l’écoulement du nectar. » Dans l’ouvrage, « Le Génie des abeilles », coécrit avec Sylla de Saint-Pierre et illustré des superbes photographies d’Éric Tourneret, le scientifique allemand s’interroge sur la conception de la forme géométrique des alvéoles, reconnue idéale par des générations de mathématiciens, plus spécialement en termes de résistance et de capacité de stockage, comparativement à l’économie du matériau réalisée : 40 grammes de cire peuvent contenir et supporter 2 kilos de miel. Comment bâtissent-elles ce chef-d’œuvre avec ce degré de précision inégalé dans la nature, proche de celle que l’on observe chez les cristaux ? se demande-t-il. D’autant que pour accomplir des tâches aussi complexes, l’abeille dispose d’un cerveau minuscule pesant à peine un milligramme, avec 960 000 neurones, un millimètre cube, le volume d’une tête d’épingle !
Une activité phénoménale
« Dans leur sagesse, expliquent les auteurs, les abeilles confient aux plus expérimentées d’entre elles la périlleuse tâche de collecter nectar et pollen. » À chacun de ses vols, apprend-on, une butineuse rapporte dans son jabot jusqu’à 40 milligrammes de nectar, près de la moitié de son propre poids. La transformation du nectar en miel s’opère dès le vol de retour : dans le jabot des butineuses se met à l’œuvre une enzyme produite par leurs glandes hypopharyngiennes, modifiées pour cet usage chez les petites collectrices comme chez leurs sœurs plus jeunes, les manutentionnaires chargées de la réception du nectar. Les abeilles et les faux bourdons se nourrissent essentiellement de miel - une colonie en consomme 60 à 80 kilos par an et pourrait, dans l’absolu, en produire jusqu’à 300 kilos. L’activité est phénoménale : pour produire 300 kilogrammes de miel, les butineuses auront accompli 7,5 millions de sorties, ou quelque 20 millions de kilomètres en vol !
Une activité vieille de quelque 9 000 ans
L’ancêtre commun des espèces actuelles d’abeilles apparaît il y a 125 millions d’années environ. Les premières abeilles instaurent une collaboration fructueuse avec les plantes à fleurs, les angiospermes, apparues 20 millions d’années plus tôt : en les visitant, elles permettent leur pollinisation. Abeilles et fleurs évoluent alors de concert et, près de 25 millions d’années plus tard, les unes et les autres se sont déjà diversifiées en de très nombreuses espèces. De nos jours, plus de 20 000 espèces peuplent notre planète. L’abeille mellifère, Apis mellifera, est l’une des neuf espèces d’abeilles du genre Apis. C’est celle qui s’est répandue avec la plus grande réussite à partir de l’Afrique, contournant les mers, les chaînes de montagnes et les déserts. « Les hommes ont recherché les meilleures lignées d’abeilles, lit-on dans l’ouvrage, comme ils ont sélectionné les lignées de chevaux et ce, peut-être dès la naissance de l’apiculture. La cire d’abeilles découverte dans de très nombreux tessons de poterie suggère une première approche apicole au début du néolithique, il y a quelque 9 000 ans, tandis que les plus anciennes ruches mises à jour ont environ 3 000 ans. »
Les méfaits de l’action humaine
Ces dernières décennies, les apiculteurs ont été confrontés à des pertes massives de colonies, en raison du changement climatique, des effets des pesticides, des attaques de pathogènes (virus, bactéries, champignons) et des prédateurs (acariens, frelon asiatique), ainsi qu’à la difficulté de valoriser les récoltes. Les chimistes n’ont pas analysé objectivement, semble-t-il, le réel impact des produits phytosanitaires pulvérisés sur les abeilles et leurs ruchers. Les perturbateurs endocriniens empêchent ainsi le retour des abeilles à la ruche : Gaucho et Cruiser, les néonicotinoïdes - encore autorisés aujourd’hui en France - sont pointés du doigt. Ces neurotoxiques affectent le système central des insectes : utilisés par enrobage des semences, ils sont disséminés dans toute la plante. Il convient d’ajouter le fait, notoire, que depuis le début des années 1970 le paysage agricole d’Europe de l’Ouest a été fortement endommagé « par la disparition des petits paysans, les haies arrachées, les forêts et la vie sauvage réduites aux limites de conservatoires… par la promotion d’une agriculture "industrielle", motorisée et "chimisée". » En attendant la mise en place de nouveaux plans européens visant à protéger effectivement les populations d’abeilles, des apiculteurs proposent des miels et des gelées royales de grande qualité. « Des miels qui parlent des paysages que nous traversons, se réjouissent Sylla de Saint-Pierre et Jürgen Tautz, qui embaument la garrigue, le sapin, le châtaignier, les sous-bois tapissés de bruyères, qui ont la couleur de soleil des fleurs de pissenlit (beaucoup de miels exceptionnels sont nés dans le calice des fleurs sauvages). »
Professeur Jürgen Tautz © Photo X, droits réservés
- Le Génie des abeilles, par Sylla de Saint-Pierre et Jürgen Tautz, photographies d’Éric Tourneret, éditions Hozhoni, 264 pages, 2020 ;
- Le Langage des abeilles, par Jürgen Tautz, traduit de l’allemand par Christian Dronneau, illustrations Silke Arndt, Delachaux et Niestlé, 256 pages, 2023.
Lecture complémentaire :
- Des abeilles et des hommes, enquête de Jean-Michel Normand, l’été en séries, quotidien Le Monde, six épisodes, mardi 10, mercredi 11, jeudi 12, vendredi 13, samedi 14, dimanche 15 et lundi 16 août 2021 ;
Relire dans les « Papiers collés » :
Varia : des petits bijoux de l’artisanat français
« Outil fétiche ne quittant jamais la poche des artisans, les couteaux sont également de petits bijoux de l’artisanat français. Couteau rouennais, de Châtellerault, de Saint-Flour ou de Langres, serpette de vigneron, piétin de berger ou encore greffoir du maraîcher, chaque région possède son couteau propre et chaque métier possède son outil spécifique. […] Le plus ancien des couteaux régionaux français est sans doute le Nontron, fait d’acier, de laiton et de buis blond. Située en plein cœur du Périgord vert, Nontron est l’une des plus anciennes places fortes de la coutellerie française. D’après les écrits anciens, cette tradition, très longtemps familiale, perdure peu ou prou depuis le XVe siècle. […] Comme l’Opinel®, leur construction est d’une simplicité ancestrale : la lame est fixée au manche par l’intermédiaire d’un clou qui sert d’axe et c’est une simple virole tournante en laiton qui vient la maintenir en position ouverte. Il en existe quatre familles distinctes : les modèles équipés d’un manche sabot ou d’un manche en queue de carpe [le modèle du haut, sur notre illustration], un modèle dit à double virole et enfin le modèle en forme de boule. C’est ce dernier qui semble le plus ancien. Suivant les modèles, les lames des nontrons sont en acier carbone ou en acier inoxydable, de forme bourbonnaise, yatagan, catalane ou feuille de sauge. Les manches sont en buis, ce bois dense à la couleur claire et jaunâtre si reconnaissable. Cependant, il existe des modèles fabriqués en genévrier, en bois d’amourette et également en ébène. Trente-cinq opérations sont nécessaires pour donner naissance à un seul couteau. »
Extraits de l’ouvrage « Couteaux de nos régions, d’Antoine Pascal, éditions Ouest-France, 160 pages, 2024.
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