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Florence MAURO

La femme nouvelle
selon Gabriele Münter


À Paris, en 1929, Gabriele Münter brosse le portrait d’une Dame assise dans un fauteuil occupant tout le tableau. Le personnage porte des cheveux courts, une femme de son époque, moderne. En 1904, Étude de paysage, « Le Rhin se déverse d’un bleu gitane avec du rose dedans. Le fleuve, motif central, laisse apparaître à son angle, cette fois en bas du tableau, la silhouette modeste d’une femme. » Florence Mauro, l’autrice de La femme nouvelle selon Gabriele Münter s’interroge. « Que s’est-il passé dans la vie de Gabriele Münter entre 1904 et 1929, pour que l’artiste recadre ainsi son motif, que cette femme miniature à l’angle du grand paysage devienne vingt-cinq ans plus tard et brusquement le sujet de l’entièreté du cadre peint ? »

Un début de réponse s’esquisse dans les linéaments de la vie d’une artiste partagée entre un grand amour et la passion de la peinture et du dessin. Mais l’interrogation du départ rebondit quand autrice et narratrice s’apparient et tutoient d’emblée Gabriele, et semblent tenir à cœur d’établir pareille intimité pour la décrypter. Pourquoi Gabriele Münter suscite-t-elle autant d’intérêt de la part de Florence Mauro ? La curiosité, une connivence, une période historique bien singulière ou l’exemplarité d’une vie de femme artiste de la fin du XIXe au milieu de XXe siècle, c’est-à-dire ce qui se révèle malheureusement et tristement commun en histoire de l’art de cette période à propos d’une de ces relations de couples d’artistes ? Passionnées dans un premier temps, elles connaissent rarement une fin heureuse. Florence Mauro traite par étapes le cheminement de Gabriele et corrélativement celui de Kandinsky. La narration ne repose pas que sur les épaules de l’autrice. Gabriele Münter tient un journal dont certains extraits éclairent les situations ou les états d’âme. Enfin, plus distante, une voix neutre scrute et commente le parcours.

À vingt ans, en 1897, Gabriele Münter prend des cours de dessin dans une école d’art pour femmes. À la suite du décès de sa mère, Gabriele et sa sœur Emmy séjournent aux États-Unis dans la famille de sa mère. Elle découvre la photographie avec un appareil offert. En dessin ou en photographie, son regard s’affûte. De retour en Allemagne, elle suit des cours de sculpture associés à ceux de peinture enseignés par Vassily Kandinsky. Professeur attentif, Kandinsky encourage le travail de Gabriele. « Ils tombent très amoureux l’un de l’autre. Gabriele se projette immédiatement dans une histoire qui doit s’inscrire dans la durée. […] À Kallmünz, Gabriele et Vassily se fiancent en secret. » Mais Kandinsky, homme marié, oscille pendant un temps entre épouse et amante, laissant souvent Gabriele dans la tourmente.

De 1904 à 1908, un cosmopolitisme bienvenu réunit le couple. Ils voyagent et circulent principalement en Europe via un crochet en Tunisie. En mai 1906, ils arrivent à Paris. Au fil des chapitres, Florence Mauro laisse transparaître minutieusement l’intense activité esthétique du couple, les influences, mais aussi de perceptibles différences entre eux. 1908, une période heureuse débute lorsque, sur un coup de cœur, Gabriele acquiert une maison à Murnau am Staffelsee, en Haute-Bavière aux pieds des Alpes. Un bonheur fugace qui s’achève en 1916. Novembre 1914, Kandinsky fuit l’Allemagne, se réfugie en Russie pendant que Gabriele rejoint Stockholm. Kandinsky y débarque en décembre 1915, une exposition célèbre sa peinture. Avant de repartir en mars 1916, il dédie un texte à Gabriele à l’occasion des vingt-six toiles qu’elle expose, et il promet de revenir. Mars 1920 ; la voix narrative la tutoie et l’interpelle, qu’est-ce donc qui l’accable pendant une promenade à Tiergarten ?  « Une distance insupportable. Vassily a disparu. […] Chagrin sans corps, un corps vide, le tien. […] Là d’où tu viens, le temps s’est arrêté […] Tu reviens en hiver, tu as perdu tous tes repères, personne ne te connaît ou te reconnaît. » Elle apprendra en 1921 que Kandinsky s’est marié avec une jeune Russe. La femme artiste, malmenée sur le plan sentimental, voit ses espérances d’une histoire devant s’inscrire dans la durée ruinées.

L’artiste femme semble s’être nourrie d’un enseignement rigoureux pendant cette relation. L’amant reste pédagogue et respectueux du travail de son élève. Pour lui, esthétiquement, ils sont de la même farine, de valeur égale. Aveu rare, pour l’époque, de la part d’un homme. Il révèle la technique impressionniste, le mélange des couleurs au couteau directement sur la toile. Elles correspondent au tempérament de Gabriele. « C’était une nouvelle expérience artistique. Kandinsky expliquait en détail, minutieusement, et me regardait comme une personne consciente, capable de se donner des tâches et des objectifs. » note-t-elle. Malgré les directives, Gabriele se sent libre de poursuivre des recherches à sa manière. Elle utilise les couleurs qui lui sont les plus familières et reste figurative. Elle étale les couleurs en aplats. Les formes et les teintes racontent son état intérieur. Inquiète, elle interroge son travail et se demande ce qu’il lui manque. Vassily, patient, répète et lui enseigne comment saisir la lumière à l’instant où celle-ci caresse les motifs. À son contact, les couleurs l’habitent et suscitent en elle l’expression d’une intériorité vaste et profonde.

« En 1908, écrit Gabriele, je trouvais ici à Murnau, au bord du lac Staffel, en peu de temps et en travaillant avec ardeur ma propre manière de peindre. Je peignais avec Jawlensky, qui avait ramené de France des idées postimpressionnistes sur l’effet des couleurs… c’est surtout l’art populaire qui m’a montré le chemin, en particulier la peinture sur verre… avec sa simplification des formes, ses couleurs intenses et ses contours sombres. » Finie la perspective, les aplats s’étalent laissant « la représentation d’un espace mobile, où aucun vrai point de vue n’existe. » Elle s’éloigne de l’esprit théorique de Kandinsky pour une plus grande instinctivité, tout en signifiant à Jawlensky « que traduire l’essentiel du motif incite à choisir la représentation du fragment plutôt que la vue panoramique. » L’épisode misogyne concernant la publication de l’almanach du Der Blaue Reiter, puis la dernière exposition vue à Stockholm par Kandinsky suivront. Gabriele s’attachera un encourageant nouveau compagnon, philosophe et historien de l’art. Elle traverse la tragédie nazie en compagnie de l’ombre mystérieuse de cet homme.

« Difficile de tout comprendre de toi. Difficile de s’identifier vraiment. Et c’est pour ces raisons que je m’adresse à toi. » Une des interrogation de l’autrice concerne l’abstraction en peinture. Est-ce une liberté que ne s’accorde pas Gabriele ou un renoncement lié à son « espace mental » ? Ce cas, se demande Florence Mauro, aurait-il une signification politique ? « Cela signifierait que le monde tel qu’il change – j’entends le chaos et l’épuisement d’une société reprise en main, entre les doigts d’un nazisme montant – pourrait te convenir ? » Esthétique et idéologie, un beau sujet de débat.

« La femme, l’artiste, doit vaincre ses propres déchirements et rester endurante, travailleuse et sereine, au sein de cette société en déséquilibre. Mais que s’est-il passé dans cette fraction d’existence ? » Le texte stimulant de Florence Mauro redonne chair à Gabriele Münter pour nous restituer une artiste qui dépassa sa désillusion amoureuse, se dévoua à une œuvre et fait aujourd’hui l’objet d’une exposition au Musée d'Art Moderne de Paris jusqu’en août 2025. La femme nouvelle selon Gabriele Münter, une introduction de Florence Mauro indispensable pour apprécier l’artiste Gabriele Münter, incroyablement éclairante sur cette période d’art moderne du début du XXe siècle et ses ambiguïtés avec la condition féminine et l’histoire.

Michel Martinelli 
(09/05/25)    



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Lectures



Florence MAURO, La femme nouvelle selon Gabriele Münter
Ateliers Henry Dougier

(Avril 2025)
152 pages - 14,90 €






Florence Mauro
est écrivaine, cinéaste
et conceptrice d’expos.





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