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Fawaz HUSSAIN


Hier encore j’avais vingt ans


« Le jour où j’ai eu soixante-dix ans, je me suis réveillé à onze heures du matin, ce qui était un événement en soi. D’habitude j’ouvre les yeux avant l’aube […] Me voyant dans mon logement parisien, je me suis dit d’une voix qui semblait sortir du fond d’un puits : Joyeux anniversaire, Kurde errant, désormais septuagénaire et vieux schnock ! »

Ainsi commence ce roman où nous allons suivre Faramarz Hajari dans ses promenades, ses rencontres, ses rêves, ses pensées, ses souvenirs...
Kurde d’origine syrienne (comme l’auteur lui-même), le narrateur est installé à Paris depuis 50 ans. Il y est arrivé pour ses études, puis il a enseigné jusqu’à sa retraite. Il vit maintenant aux Fougères, un quartier populaire du XXe arrondissement.

Dans une rue de Paris, il rencontre par hasard le professeur qui a facilité son entrée à l’université et peut-être changé le cours de sa vie.
« Lorsque j’ai voulu m’inscrire à la Sorbonne, la dame du secrétariat m’a demandé une carte de séjour – que je n’avais pas. Et au commissariat de police, on exigeait de moi une carte d’étudiant pour me délivrer une carte de séjour provisoire… »
Il a demandé à parler au professeur Delpierre qui était venu à Alep quand Faramarz étudiait encore en Syrie. Le professeur « m‘a écouté tout en souriant sans doute de mon accent et de mon enthousiasme dicté par ma jeunesse. Il a ensuite composé le numéro interne du secrétariat et demandé d’une voix douce, mais ferme néanmoins, d’inscrire le jeune Syrien à son séminaire et de lui délivrer illico fissa sa carte d’étudiant pour les formalités de son séjour. À mon retour au secrétariat, la même femme m’a reçu avec beaucoup d’égards. »
Malheureusement, le temps a passé et la mémoire du professeur Delpierre s’est étiolée. Sa seule conversation consiste à répéter qu’il a quatre-vingts ans…

Faramarz, lui, se souvient de tout, y compris la maison de son enfance, son départ de Syrie, son arrivée en France, ses années en Suède…

Il n’est toujours pas insensible au charme féminin malgré le poids des ans. « En remontant la rue Surmelin, j’ai constaté que sa pente était plus pentue que d’habitude. Une femme me précédait. Son corps était tellement beau et sensuel que j’aurais passé ma vie entière à le regarder évoluer devant moi, si je n’avais pas craint pour ma réputation aux Fougères. »
Être septuagénaire n’empêche pas de rêver…

Comme tout le monde, il a aussi des petits soucis : les lunettes cassées, le portable bloqué, l’ordinateur qui chauffe, autant d’occasions d’aller chercher de l’aide parmi les "spécialistes" du quartier. Des interventions d’une efficacité parfois douteuse.

Faramarz a pris l’habitude de stocker des réserves depuis la pandémie de Codid. « Et comme le malheur n’arrive jamais seul, mon besoin compulsif d’emmagasiner des produits alimentaires s’est aggravé avec la guerre en Ukraine. » La lecture du roman de Cormac McCarthy, La route, « cette dystopie qui relate l’histoire d’un père et de son fils tentant de survivre dans un univers postapocalyptique » n’a pas arrangé les choses. Le riz, les pâtes, les boîtes de conserve, le thé, le café s’entassent dans ses placards avec des bougies et des piles, sans oublier « l’équivalent d’une palette de packs d’eau minérale »…

Il n’y pas que les souvenirs pour évoquer l’exil et la nostalgie du pays natal. Il y a aussi les coups de téléphone d’un ami de jeunesse qui vit en Suisse ou les obsèques d’un membre de la famille installé en Suède. Cette cérémonie est aussi l’occasion de reprendre contact avec sa fille.
« Dans la dernière décennie du siècle passé, j’avais suivi une Suédoise et l’enfant qu’elle attendait de moi. Quelques mois après la naissance de notre fille, je m’étais rendu à l’évidence que mon rôle s’arrêtait à assurer la continuité de l’espèce. » Pendant huit ans, il n’a pu voir sa fille qu’un week-end sur deux, soit quatre jours par mois. « Quand ma fille a pu voyager par avion escortée, par une hôtesse de l’air, je suis retourné à Paris. […] Chaque été, nous nous rendions à Nice où un ami kurde, marié à une Française tendre comme du pain de mie, nous hébergeait. […] À treize ou quatorze ans, à cet âge qu’on appelle ingrat, ma fille sans crier gare a cessé de donner de ses nouvelles. » Tout essai de reprise de contact avec la mère ou la fille était repoussé. Et là, après ces obsèques en Suède, sa fille, maintenant mère d’un petit garçon, accepte de le revoir. Ces retrouvailles constituent un chapitre émouvant du livre.

Plusieurs auteurs sont convoqués au fil des pages, le grec Cavafy ou l’iranien Sepehri, mais aussi Musset, Baudelaire, Cendrars, Modiano…

Fawaz Hussain nous conte avec beaucoup de tendresse, de poésie et d’humour, le passé et le présent de cet exilé kurde qui accepte mal sa nouvelle situation de septuagénaire. « Le jeune homme de vingt ans qui sommeillait en moi refusait toujours de se rendre, levant le poing face aux années qui se bousculaient : ¡No pasarán! »

Serge Cabrol 
(29/01/26)    



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Zinédi

(Janvier 2026)
150 pages - 14,90 €







Fawaz Hussain,
né au nord-est de la Syrie dans une famille kurde, arrive à Paris dans les années 80 afin de poursuivre des études de Lettres à la Sorbonne. Romancier, traducteur et chroniqueur, il est l’auteur d’une quinzaine de livres.





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