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Michel LAMBERT

Je me retournerai souvent



Les personnages des huit nouvelles de ce recueil ont en effet tendance à se retourner sur eux-mêmes comme le laisse entendre ce titre dont l’exergue nous rappelle qu’il est emprunté à Guillaume Apollinaire dans un poème évoquant les souvenirs et le temps qui passe…
Un autre titre me venait à l’esprit au fil des textes, celui du prix Goncourt 1928, Un homme se penche sur son passé. Contrairement au roman de Constantin-Weyer, aucune nouvelle ne se déroule dans le Grand Nord canadien, mais plutôt dans les rues de Bruxelles, Prague ou Cuba.
Ici encore, Michel Lambert fait preuve d’un grand talent pour mettre en lumière, à petites touches, une vaste palette de sentiments et d’émotions. L’amour bien sûr, mais aussi la peur, le regret, la colère, la lassitude…
Les personnages sont marqués par des événements anciens qui continuent à perturber le présent, des rêves, des désirs inassouvis, des mensonges, des humiliations, dont le souvenir se ravive certains soirs et rend plus douloureuse encore la solitude.

C’est parfois une rencontre qui amène le narrateur à se souvenir, avec une fille ou un garçon, croisé vingt ou trente ans plus tôt, et que le hasard met à nouveau sur sa route.
Parfois, c’est lui qui est à l’initiative : « Je crois que je vous ai reconnue tout de suite. Mais enfin, je pouvais me tromper. C'est si loin tout ça. Nous avions quinze, seize ans. »
Parfois, c’est l’autre : « Je ne parviens pas à y croire. Comment as-tu fait pour me reconnaître après toutes ces années ?
Elle s'approcha de lui, leva la main, et son index se posa sur sa tempe, à l'endroit où flottait une tache de vin. Une petite île écarlate qui l'empêcherait toute sa vie de passer inaperçu. »
Parfois, les retrouvailles n’ont rien d’enthousiasmant : « Samy se sentait mal à l'aise, profondément déçu. Quelque chose lui échappait. Sans se départir de son curieux sourire, Félix affichait une mine contrariée. Comme si Samy était la dernière personne qu'il eût souhaité revoir. »

Ces rencontres, mais aussi un lieu, un événement ou une situation, font remonter les émotions du passé, les blessures, les fantasmes, les regrets ou permettent d’oublier un instant les souffrances du présent : « Ils arrivaient maintenant à l'endroit où elle avait posé la main sur son épaule et l'avait appelé par son prénom en souriant, ce que personne n'avait plus fait depuis des lunes. Grâce à elle, la solitude et la peur avaient disparu un moment, mais on ne les quitte pas si facilement, ni la solitude ni la peur, sans cesse elles reviennent, toujours plus fortes, toujours plus obsédantes. »
La solitude et la peur. La solitude est le thème majeur du recueil. Tous les personnages sont des solitaires mais pas toujours de leur plein gré. Quant à la peur, elle est présente dans plusieurs nouvelles : peur des chiens, peur de faire l’amour, peur de l’abandon, peur d’échouer ou de ne plus être capable d’écrire un article…
L’alcool permet à certains de tenir à distance les démons du passé. « Quand nous arrivons en bas de l'escalier, le désastre s'étale sous nos yeux. Notre sœur se tape un alcool que j'espère léger mais dont la couleur et l'odeur ne laissent bientôt plus aucun doute : de la vodka. D'où sort-elle, cette bouteille, de derrière le comptoir ou de son sac ? À combien de pulsations à la minute bat le cœur du petit canari aux plumes ternies, aux yeux déjà embrumés ? Quel record devra-t-elle atteindre pour comprendre que chaque gorgée est une pelletée qui creuse sa tombe ? »

Michel Lambert poursuit de livre en livre un travail personnel très cohérent dont il nous parlait il y a déjà vingt ans au fil d’un entretien : « J'essaie d'éviter l'analyse psychologique. Je préfère montrer l'ambiguïté des personnages par leurs gestes, leurs paroles. Je fuis la définition. Je crois qu'il est impossible de savoir pourquoi les choses ne marchent pas. On en revient à la notion de secret. Ce secret dont le personnage est dépositaire mais qu'il est peut-être le dernier à pouvoir connaître. C'est ce qui fait précisément sa difficulté d'être. »

Serge Cabrol 
(25/05/20)    



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Lectures








Pierre-Guillaume
de Roux

(Mai 2020)
208 pages - 19







Michel Lambert,
romancier et nouvelliste,
a publié une quinzaine
de livres et obtenu notamment le Prix Rossel, le Prix Ozoir'Elles
et le Grand Prix de
la Nouvelle de la SGDL.



Retrouver sur notre site
un entretien
avec Michel Lambert


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