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Michel LAMBERT

L’écriture de la fêlure
et du secret

En 2001, nous sommes allés rencontrer l’auteur chez lui, près de Bruxelles, pour qu’il nous parle de son parcours d’écriture, de sa relation au roman et à la nouvelle.


Votre premier livre publié, De très petites fêlures, était un recueil de nouvelles.
J'ai toujours été un grand lecteur de nouvelles, aussi bien russes avec Tchekhov, que françaises avec Maupassant, américaines avec Hemingway, Fitzgerald, italiennes avec Moravia, Buzzati ou même des nouvelles traduites du serbo-croate, de l'espagnol… J'y trouvais mon rythme, ma respiration. Il me semble que l'art se décline surtout par la synthèse et que dans le resserrement verbal se retrouve ce qui fait le corps même de la littérature, c'est-à-dire le secret. C'est donc tout naturellement que je me suis d'abord dirigé vers l'écriture de nouvelles.

Le secret est un thème qui vous est cher ?
Oui, parce qu'autour du thème du secret se développent d'autres thèmes : la vérité, le mensonge, le masque...
Dans La troisième marche, il y a un secret très évident : pourquoi le père est-il allé en prison ?  Et à côté, d'autres secrets viennent se greffer : pourquoi la fille est-elle partie en Russie, pourquoi l'autre frère s'est-il suicidé, pourquoi le narrateur vit-il seul… Il s'agit d'un texte à mi-chemin entre le court roman et la nouvelle et il m'était impossible de travailler de la même manière que pour les nouvelles des recueils précédents.

On dit parfois que lire des recueils de nouvelles est difficile et, en France, ils sont moins soutenus par les éditeurs que les romans.
Je crois que lire des recueils de nouvelles est parfois plus exigeant que lire un roman dans la mesure où il y a cette nécessité de changer d'univers, encore que ce soit très théorique car l'auteur, d'un univers à l'autre, d'une situation à l'autre, transporte ses propres obsessions, ses fantasmes. La difficulté me semble être plutôt dans la compréhension de chaque nouvelle en particulier. La grave erreur pour un lecteur de nouvelles, serait de passer trop rapidement d'une nouvelle à l'autre. Il faut laisser un temps de respiration, d'imprégnation de la nouvelle dans son propre univers pour pouvoir accéder à la nouvelle suivante. A mon avis, la nouvelle est totalement réussie quand elle continue à faire son chemin longtemps après dans l'esprit du lecteur.
 
Il faut lire un recueil nouvelle par nouvelle ?
Oui, et dans la mesure du possible lire dans l'ordre qu'a choisi l'auteur lui-même parce que ce n'est pas un hasard s'il a choisi cet ordre : il a voulu apporter un peu de variété, que certains thèmes se répondent, il a peut-être estimé qu'il fallait alterner nouvelles longues et courtes, une plus forte et une plus faible. Un recueil, ce n'est pas la juxtaposition d'une dizaine de nouvelles. Vous pouvez avoir écrit dix bonnes ou excellentes nouvelles mais ces nouvelles rassemblées ne font pas toujours un bon recueil si elles sont trop répétitives ou trop différentes, s'il n'y a pas d'unité de ton ou d'univers. Je conçois un recueil de nouvelles comme un tout, d'un seul tenant, un peu comme un roman finalement.

Sans que ce soit vraiment le roman par nouvelles à la façon de Jean-Noël Blanc ?
Non, mais le roman par déclinaison, nouvelle par nouvelle, d'un même thème, qui montre les multiples facettes d'un thème pas nécessairement cité par l'auteur – on revient à la notion de secret – mais que le lecteur pressent d'une façon ou d'une autre.

Comme dans votre recueil Soirées blanches où chaque nouvelle évoque cette difficulté à communiquer, le rapport à l'échec…
Oui, le problème de la communication, ou plutôt de "l'incommunicabilité". Et un recueil précédent, Les Préférés, tournait autour de la préférence mais aussi de l'exclusion – la préférence non seulement par rapport à une femme ou un enfant mais par rapport à un objet ou une angoisse. La dernière nouvelle, par exemple, mettait en scène une comédienne sur un tournage, en proie à une angoisse, mais une angoisse motrice qui devenait le déclencheur de son propre talent. C'était son angoisse préférée.

Comment se constitue le recueil de nouvelles ? A partir du thème ?
Non, c'est très curieux, le thème apparaît au bout de trois ou quatre nouvelles. Je me dis que dans le fond, je suis en train de parler de la même chose d'une nouvelle à l'autre, mais avec des variantes. Alors apparaît un écueil possible : systématiser, écrire de manière un peu fabriquée pour se rattacher au thème. Il faut être très attentif et il m'est arrivé d'éliminer des nouvelles qui sonnaient un peu faux, pour avoir sans doute voulu trop exploiter le thème. Il y a des limites qu'il faut savoir se donner, prendre le temps de la relecture longtemps après l'écriture de la nouvelle pour pouvoir juger encore de son authenticité ou de son caractère un peu fabriqué : même si le lecteur ne s'en aperçoit pas, l'important, c'est que l'auteur le perçoive.

Après votre premier recueil de nouvelles, vous avez écrit deux romans puis deux recueils de nouvelles et maintenant encore un roman.
J'aime beaucoup l'alternance des genres. On est un écrivain de roman différent si on écrit des nouvelles et un écrivain de nouvelles différent si on écrit des romans. Et puis, le roman et la nouvelle renvoient à des conceptions philosophiques ou en tout cas à des conceptions de vie différentes. Dans la nouvelle, on estime que ce qui est capital, c'est un moment bien précis de la vie, le moment où celle-ci bascule. On peut imaginer qu’à la fin de sa vie, on se rappellera un événement et rien d'autre mais on peut aussi imaginer – et là, c'est le propre du roman – que ce qui fait la vie, ce n'est pas un moment capital, mais toute une série de moments qui se neutralisent ou s'additionnent que finalement le temps doit être considéré dans sa durée et non sur une fraction intime. C'est la différence entre l'horizontal et le vertical.

Beaucoup de vos personnages ont une fêlure, un mal-être, une difficulté à vivre…
Je ne me vois pas écrire sur des gagneurs. Ils ne font pas partie de mon univers. C'est curieux, mais quand j'observe une personne qui ne va pas très bien, souvent, je me dis "tiens, c'est un personnage pour toi". Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai une sorte de tendresse particulière pour ce genre de personnage. Parler d'eux et porter un regard sur eux, c'est déjà leur rendre cette dignité qu'ils sont en train de perdre. Et puis mes personnages sont souvent au bord de la crise et c'est intéressant de savoir s'ils vont plonger ou reculer.

Il y a aussi des personnages qui ont envie de les aider.
Chaque personnage se définit par le regard que les autres portent sur lui. Le perdant par le regard de celui qui veut l'aider et celui qui veut aider par le regard du perdant. Mais tout cela est très ambigu. A-t-on vraiment envie d’être aidé ? Et si on aide, pourquoi le fait-on ?

Vous êtes intéressé par l'analyse psychologique, le rapport à l'échec ?
J'essaie d'éviter l'analyse psychologique. Je préfère montrer l'ambiguïté des personnages par leurs gestes, leurs paroles. Je fuis la définition. Je crois qu'il est impossible de savoir pourquoi les choses ne marchent pas. On en revient à la notion de secret. Ce secret dont chaque personnage est dépositaire mais qu'il est peut-être le dernier à pouvoir connaître. C'est ce qui fait précisément sa difficulté d'être. Il y a peut-être l'influence des nouvellistes anglo-saxons qui ne dévoilent pas le secret mais qui le montrent à travers un comportement. Quand vous êtes installé dans un café et que, malgré vous, vous percevez une certaine tension à la table voisine à travers des bribes de conversation, des silences, certains gestes, vous avez là les premiers éléments d'une nouvelle. C'est-à-dire une tranche de vie et des personnages. Une fois que vous avez quitté le café, le mystère reste entier : vous ne savez rien du passé de ces personnages, ni pourquoi une telle tension régnait entre eux, ni ce qu'ils vont devenir. A vous d'écrire leur histoire.


Propos recueillis par Brigitte Aubonnet & Serge Cabrol
(Encres vagabondes N22, Printemps 2001)







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un article concernant
Je me retournerai souvent)


Bibliographie :

De très petites fêlures
(nouvelles)
L'Âge d'Homme, 1987

Une vie d'oiseau
(roman)
L'Âge d'Homme, 1988
Prix Rossel 1988

La Rue qui monte
(roman)
L'Âge d'Homme, 1992

Les Préférés
(nouvelles)
 Julliard, 1995
Prix Cornélius de l'Académie
royale de Belgique 1998

Soirées blanches
(nouvelles)
 Le Rocher, 1998

La Troisième Marche
 (novella)
Le Rocher, 1999

Fin de tournage
(roman)
Le Rocher, 2001

La Maison de David
(roman)
Le Rocher, 2003
Prix triennal du roman
de la Communauté française
de Belgique 2006

Une touche de désastre
(nouvelles)
Le Rocher, 2006
Grand Prix de la nouvelle
de la Société des gens de lettres 2006

Le jour où le ciel a disparu
(nouvelles)
Le Rocher, 2008


Aux éditions
Pierre-Guillaume de Roux :


Dieu s'amuse
(nouvelles, 2011)
Prix Ozoir'elles 2011

Le Métier de la neige
(nouvelles, 2013)

Quand nous
reverrons-nous ?

(nouvelles, 2015)

Le Lendemain
(nouvelles, 2017)

L'Adaptation
(roman, 2018)

Je me retournerai souvent
(nouvelles, 2020)