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Lola LAFON


Chavirer


Cléo, née dans une famille de milieu modeste de la banlieue Est de Paris, se rêve danseuse de modern-jazz. Une vocation initiée par « Champs-Élysées », l’émission de variétés culte des années 80-90, adorée par sa mère. La fillette suit depuis un entraînement intensif dans cette discipline à la MJC. En 1984, elle y est abordée à la fin du cours par une certaine Cathy envoyée par la Fondation Galatée pour sélectionner des adolescentes de treize à quinze ans talentueuses, courageuses et ambitieuses qui auraient besoin d’un coup de pouce financier et technique pour pouvoir réaliser leur projet professionnel. Quand elle propose à Cléo de postuler, du haut de ses treize ans, celle-cisaute de joie. Ses parents séduits par cette femme élégante incarnant la réussite, le monde du spectacle et l’argent qui se dit impressionnée par le talent de leur fille et vient leur proposer de l’inscrire à un programme de bourse pour une formation professionnalisante de danseuse, acceptent sans hésiter. D’autant que Cathy s’engage à assurer personnellement l’accompagnement de la gamine et que les frais de candidature seront entièrement pris en charge par la Fondation. Les premières semaines, Cléo, subjuguée par Cathy qui lui fait découvrir le monde de la culture et du luxe, vit sur un petit nuage. Malheureusement, derrière cette façade se cache une toute autre réalité : la bourse n’est qu’un appât pour approvisionner régulièrement en têtes nouvelles un réseau de pédophilie. Le lendemain du jour où Cléo s’est rebiffée lors de son « entretien préliminaire informel et détendu » avec un juré cinquantenaire aux mains baladeuses, Cathy informera les parents que la candidature de leur fille est rejetée pour « manque de maturité ». Si Cléo est déçue de voir son désir d’intégrer l’école Fame à New-York s’effondrer, elle s’inquiète surtout d’avoir déçu son amie Cathy qui avait cru en elle et qu’elle voudrait bien revoir. Cathy lui propose peu après d’être son assistante pour le recrutement des candidates dans son lycée. Soulagée et espérant revoir ainsi Cathy régulièrement, Cléo accepte. Ces fonctions de rabatteuse ne dureront que quelques semaines mais la marqueront à vie au fer rouge de la culpabilité.
C’est sa passion pour la danse et son travail qui ont sauvé Cléo, l’ont soutenue après l’épisode Galatée, l’ont fait accepter ensuite à l’option danse du lycée Racine et lui ont permis à sa majorité d’intégrer en professionnelle ce monde des paillettes et du divertissement qui l’avait fait rêver petite. Durant une quinzaine d’années, inlassablement, dans des clips d’artiste de variétés, des revues de cabaret et des plateaux télés, elle danse. Soumettre sans complaisance son corps à la férule quasi disciplinaire des spectacles lui permettra de trouver son équilibre et d’étouffer sa culpabilité dans l’effort et la douleur physique.
Mais « le compte Galatée n’était pas soldé ». En 2019, suite à la surveillance d’un serveur suspect, l’Office Central pour la Répression de la Traite des Êtres Humains trouve sur Internet un fichier « Galatée » de quatre cents photos de très jeunes filles qui pourrait faire écho à des plaintes déposées contre la Fondation de ce nom par des parents d’adolescentes dans les années 80. Un appel à témoins est publié sur Internet et une documentariste intéressée se saisit du sujet pour son prochain film...

Chavirer est un roman multiple, audacieux, malin voire provocateur, qui n’est jamais là où on l’attend.
S’il s’inscrit indubitablement dans une dynamique féministe et s’il plante ses racines dans le terreau du réel et du contemporain, il ne surfe pas sur la vague de l’actualité immédiate avec le mouvement #MeToo qu’il n’évoque que brièvement ou les « affaires » de pédophilie médiatisées récemment comme celle de Matzneff ayant nourri le récit de Vanessa Springora cette année. Ce n’est de fait ni la prédation, ni la personnalité de ceux qui en toute impunité ont organisé, financé et profité du réseau Galatée, sur lesquels se focalise Lola Lafon. Refusant de se positionner comme juge, elle se sert de cette histoire pour nous entraîner ailleurs, du côté de Cléo et Betty, les victimes, et de la cheville ouvrière de la Fondation Galatée, un personnage d’un charisme extraordinaire : Cathy. Bourgeoise cultivée et efficace sans états d’âme et fine psychologue, seule en rapport direct avec les adolescentes, les parents et, on le devine, les puissants et riches clients amateurs de très jeunes filles, Cathy est le personnage pivot de cette histoire. C’est elle qui recrute, prépare, encadre, materne (comme une mère maquerelle pourrait le faire) les adolescentes en ne perdant jamais de vue les désirs et la satisfaction des commanditaires. En cela c’est une business-femme accomplie, appartenant au milieu de ceux qu’elle sert mais faisant lien, non avec empathie mais avec une sympathie de surface calculée qu’elle adapte à chaque scénario avec une plasticité remarquable et une intelligence non contestable avec tous ses interlocuteurs adultes ou adolescentes. Les filles la prennent pour une grande sœur, une amie, un guide, et l’attachement, voire la dépendance, qui lie ces gamines de la périphérie à Cathy se trouve renforcé par la fascination qu’elles ont éprouvée à la découverte ponctuelle du monde du luxe dont elle leur a entrouvert la porte. Définitivement, Cathy est leur alliée, la gentille qui écoute les confidences, conseille, soutient et valorise, qui prouve son attachement et son estime par de somptueux cadeaux, avec laquelle on passe les moments les plus inoubliables de sa vie et cela de façon complètement déconnectée de ce que les gamines ont à subir des riches et puissants hommes mûrs prétendument membres du jury lors des différentes étapes de validation de leur candidature. Beaucoup se persuadent (comme l’enquête policière le confirmera ensuite) que la merveilleuse Cathy ne sait pas ce qui se passe dans ces déjeuners organisés par les jurés dans ce luxueux appartement aux chambres nombreuses qui leur sert de décor. Le lecteur n’en saura pas plus sur les gestes, les   exigences des maîtres du jeu et les réactions des candidates, le voyeurisme n’a jamais été du goût de Lola Lafon. Elle se contente, entre les lignes, de signaler que les filles ne sont, pour certaines, pas encore réglées, que la plupart ne connaissent rien de la sexualité et que toutes sont démunies face aux gestes déplacés que ces fort peu honorables vieux messieurs leur imposent lors de cet examen informel d’apparence chaleureuse. Comment ces adolescentes pourraient-elles répondre aux demandes de consentement formulées par ces hommes quand les mots du sexe leur sont aussi étrangers que les actes qu’ils nomment ? Elles sont nombreuses à se bloquer et à être éjectées du circuit. Le personnage de Cathy atteint son sommet de duplicité, de cynisme et de manipulation avec le stratagème de sortie qu’elle a imaginé pour celles qui quittent le bateau. Il lui faut s’assurer qu’aucune n’ira raconter à ses parents ou à la police ce qui se passe à la Fondation. Profitant donc du lien affectif fort, positif et lumineux qu’elle a construit avec les filles et jouant sur leur frustration de l’avoir déçue et la peur de ne plus la voir, elle leur propose donc de l’assister comme rabatteuse rémunérée dans leur collège et auprès de leurs amies. Toutes bien évidemment acceptent passant ainsi du statut de victimes à celui de complices. Ainsi compromises, la honte les empêchera à jamais de raconter cet épisode de leur vie et la Fondation pourra continuer à œuvrer en toute impunité. Pas de plaintes effectivement chez les filles de Galatée, mais Léo dira un soir à son amant qu’« elle avait peur de la gentillesse des gens qu’elle connaissait mal. La gentillesse distribuée comme un flyer pour une messe, on se demandait toujours quel en serait le prix » et la suite nous apprendra que ces quelques semaines de rabattage sont sa plus grande honte et son grand traumatisme. Le souvenir de Betty, petite danseuse classique de douze ans à la peau foncée qu’elle a ainsi en toute connaissance de cause jetée en pâture aux jurés malsains qui l’avaient elle-même dégoûtée, la poursuivra toute sa vie. Elle en gardera un profond sentiment de culpabilité. « Le passé était irréversible. Aucun pardon ne pourrait défaire ce qui avait été. ». Par contre, elle ne dira rien sur les entretiens avec les vieux barbons libidineux qu’elle semble avoir « ratés » assez vite pour en sortir indemne. Les témoignages recueillis anonymement par la réalisatrice pour son film seront très divers. Entre celle qui entre déni et provocation dira : « Nous sommes allées aux déjeuners de notre plein gré. La première fois que j’ai vu des sushis, c’était là-bas. Ils ne regardaient pas à la dépense (…). Je n’ai été forcée de rien. Comment des hommes auraient-ils pu résister à des jeunes filles prête à n’importe quoi pour se faire remarquer ? Et je ne suis pas traumatisée d’avoir sucé ce type deux ou trois fois. Après tout j’ai fait ça plus tard dans ma vie avec d’autres dont je pensais être amoureuse » et cette autre qui confie : « J’étais dévastée que ma mère dépose une main courante quelques mois plus tard. J’avais honte et peur qu’à cause d’elle Cathy soit inquiétée (...). Depuis vingt ans j’y pense ; peut-être qu’ils ne faisaient jamais revenir les filles une fois qu’elles avaient servi. Ou alors je leur ai paru trop jeune. Ou pas assez », que penser ?
Betty, à son neveu qui l’interroge suite à l’appel à témoignage sur le Net, dira sa certitude d’alors de « parvenir à obtenir ce dont elle avait besoin et d’échapper au reste ». Elle terminera leur entretien par ces mots : « Il n’existe que deux chemins, l’oubli et le pardon. Pardonner mais à qui, quand elle avait vu tant de coupables, tellement de complices. Certains froidement zélée comme Cathy. La gamine qui la lui avait présentée ne l’était même pas, complice. C’était un animal fou d’angoisse. »
  
Ce n’est pas un hasard mais un calcul stratégique qu’a fait la Fondation en investissant la banlieue populaire. La périphérie engluée dans la morosité et la grisaille offrait un terreau propice, l’argumentaire de Cathy sur « l’égalité des chances », « Galatée était à vocation sociale », « aller de l’avant », « tenter sa chance », « Vous devez être fière de votre fille », « petite star », « mener une vie exceptionnelle », n’aurait pas fonctionné dans les beaux quartiers de Paris et les parents auraient été plus méfiants. « Ma mère trouvait ça bien que je tente ma chance ; elle n’aimait pas me voir traîner le samedi sur la place. » Il est plus facile de vendre du rêve à une collégienne de banlieue qu’à celles du collège Stanislas dans le VIe arrondissement. Entre la crasse qui gagne les murs et les parents qui vérifient trois fois les tickets de caisse, certains adolescents rêvent de déployer leurs ailes là où ils trouveront de l’espace pour le faire. Les deux danseuses Cléo et plus tard Betty se sont ainsi toutes deux engagées à l’aveugle à la suite de Cathy, ont obtenu sans méfiance l’accord familial et ont de plus, cette année-là, fait la fierté de leur famille. Toutes savaient que l’ascenseur social était bloqué depuis longtemps et que le réparateur avait été viré. Il est difficile d’échapper au déterminisme social. Cléo veut être danseuse chez Drucker et ce n’est pas avec un père au chômage et une mère vendeuse dans un magasin de vêtements pour nourrir leur famille de quatre qu’elle pourra, malgré son entraînement intensif à la MJC, réaliser son rêve de transformer sa passion en métier. Betty, élève en danse classique veut intégrer le conservatoire mais doit se lever à cinq heures certains matins pour aider la maraîchère avant d’aller au cours pour renouveler régulièrement ses paires de pointes. C’est là le deuxième volet de Chavirer. Ce roman a de curieux relents de lutte de classe et regarde la société actuelle à l’aune des rapports sociaux, de la fracture sociale, des injustices et de l’inégalité des territoires, et cela dans l’affaire Galatée mais aussi tout le long du roman. Cléo devenue danseuse dans la troupe de Malko dans l’émission de Drucker découvrira avec sa colocataire et amoureuse Lara, étudiante et féministe engagée issue de la bourgeoisie, les préjugés de la classe supérieure sur cet itinéraire qu’elle a mené avec courage, travail et obstination et ce métier qu’elle a choisi. Pendant ce temps la revue va être amputée de la moitié des danseurs pour des raisons économiques et le soutien du syndicat n’y changera pas grand-chose. Les prostituées de la rue Saint-Denis manifestent aussi dans la capitale. Le long du récit, le licenciement revient comme un leitmotiv chez les proches de la danseuse (père, habilleuse de cabaret, amante, mari…). En allant chez elle, Cléo avait tout de suite vu que la famille monoparentale de Betty était pauvre. « La mère de Betty avait besoin d’argent. Betty parlait d’argent tout le temps. » Mais l’histoire de Betty introduit une problématique nouvelle dans le roman, celle du racisme dans la danse classique : talentueuse et surinvestie, après avoir commencé à la MJC, l’adolescente avait décroché plusieurs médailles lors de concours nationaux et européens puis avait été recrutée à l’Opéra de Bordeaux pendant deux ans, à faire les remplacements. Les emplois manquaient et avoir la peau foncée pour le ballet classique, les photos et la publicité s’était avéré un obstacle majeur. « La Betty de dix-sept ans rêvait des grands rôles classiques de sylphides et de cygnes, celle de dix-neuf courait les castings de pub et de mode (…). Son agence l’envoyait aux castings pour Tahiti douche, une marque de couscous ou de rhum. Un directeur de casting s’était étonné qu’elle ne sache pas danser le hip-hop. » Alors, Betty avait jeté l’éponge. Sa famille, pour laquelle elle avait été « comme une publicité mensongère pour un investissement rentable qui se serait révélé médiocre », ne le lui avaient jamais vraiment pardonné. Avec Yonasz et son père Serge c’est la culture juive et l’antisémitisme que Léo approchera.

Cette lutte de classe se retrouve aussi, masquée, dans le champ culturel entre culture classique légitimée et culture populaire méprisée. Dans Chavirer, la première catégorie appartient aux beaux quartiers, au monde de Cathy avec les belles éditions des photographes, les films en VO, l’opéra, le ballet, les musées, la Comédie Française ou le Théâtre de la Ville, chez Yonasz ou Lara. Dans la deuxième se trouvent regroupés le show-business, la télévision, la chanson populaire, le cabaret, la comédie musicale, la variété, les vedettes comme Mylène Farmer et Jean-Jacques Goldmann qui ont fait travailler Cléo pour leurs clips et les photos de pub qui l’ont fait vivre entre deux contrats. C’est un bel hommage que Lola Lafon fait dans Chavirer à la culture populaire des années 80 et 90 généralement décriée ou moquée par les élites. « Malko avait fait de la danse un art populaire. Qu’y avait-il de mal à ça ? (...) « En quoi danser sur la scène du Théâtre de la Ville serait plus respectable que sur un plateau télévisé ? (…) Dans la compagnie de Malko, il y avait une fille asiatique, deux danseurs d’origine arabe, une fille noire et si Cléo était athlétique, deux autres danseuses étaient toutes frêles. Celles du Lido étaient pour la plupart des danseuses classiques ayant trop grandi pour espérer entrer dans une compagnie classique. Au Moulin Rouge le cancan exigeait qu’on apprenne une technique qui se transmettait depuis le début du XXe siècle. » lance Cléo agacée à son amoureuse qui lui reproche de gâcher son talent. Pour elle, le modern-jazz n’avait pas été un choix par défaut et le professionnalisme existe aussi dans la variété. Il y a de la noblesse à vouloir distraire le public. Elle terminera en considérant que ce rejet de la culture populaire n’est rien d’autre qu’un réflexe de classe et une affirmation de supériorité qui masque mal le mépris des bourgeois pour la classe populaire tout entière. Au-delà de ce clivage, Chavirer est plus largement un grand roman sur la danse sous toutes ses facettes. Plus que la grâce ou la beauté, c’est l’effort, la douleur et les traumatismes physiques que cette discipline inflige quotidiennement au corps des danseurs qui fascinent Lola Lafon. Ces blessures, hématomes et déformations, que le kinésithérapeute Ossip, spécialisé dans les soins aux danseurs, répare et soigne en auscultant leur âme. Danser c’est l’espace où Cléo peut s’inventer, en exploitant son corps jusqu’à la douleur « avec un sourire contractuel sous l’apparence de la légèreté et la facilité ».

Les thèmes de la honte et de la culpabilité font aussi partie des clefs qui ouvrent la porte de Chavirer. Ceux qui les vivent au quotidien comme Cléo, ceux dont la culpabilité est flagrante et incontestable comme Cathy et ses commanditaires, celles des parents aveuglés et de tous les autres. Qu’en est-il de la responsabilité sociétale et collective quand la réalisatrice apprend que « ces déjeuners, dans les années 1990, mettaient en relation des gamines et des hommes de pouvoir ? C'était de notoriété publique (…) tout le monde savait. » « Combien de complices avaient permis que se déroule ce jeu de massacre ? Le prof de danse de la MJC qui avait vu à plusieurs reprises cette femme venir chercher Cléo, les médecins appelés à son chevet dont aucun n’avait posé ne fut-ce qu’une question qui lui aurait permis de parler, les parents, la serveuse qui officiait lors de ces déjeuners. Qui d’autre ? »  Pourquoi Cléo la rabatteuse devrait-elle porter pour ce seul fait le fardeau de la culpabilité, si grand qu’il occulterait ce statut de victime qu’elle partage avec les quatre cents autres victimes de la Fondation fantôme ? « Ça ne repose jamais sur une personne mais sur des centaines d’inattentions. » Combien de petites lâchetés impunies au quotidien, de Yonasz, Claude, Lara, Sandra envers Cléo ? On a toujours quelque chose à se faire pardonner. « N’avoir rien fait rien dit mais avoir laissé tout s’accomplir. » « Ce serait pourtant un soulagement que d’identifier un monstre et de prétendre à une pureté sans ce monstre. Mais ce n’est pas du tout la réalité » déclare l’auteure lors d’une interview sur France-Inter. « L’affaire Galatée nous tend le miroir de nos malaises : ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous brèche; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées (…) Nous sommes traversés par ces hontes (…) N’avoir rien dit. Rien fait. »  

Ce roman qui couvre les trente-cinq dernières années de la vie de Cléo nous fait découvrir par la parole de ses amis, ses amours, ses collègues de travail, ses rencontres fortuites, ceux qui l’ont croisée à certaines étapes de son existence, une femme à la fois puissante par son énergie et sa détermination à vivre et à danser et fragilisée par les remords. Elle nous touche autant qu’elle nous impressionne. Mais chez Lola Lafon l’humanité se partage et Betty, Serge ou Claude qui ont gravité autour d’elle au fil de cette chronologie éclatée ou Anton autour de Betty, s’y révèlent également de vrais personnages transformant le récit de femme en récit au féminin pluriel puis en roman choral gagnant en épaisseur et en vivacité où le récit des uns rebondit sur celui d’un autres. Dans cette fresque sans pathos ni voyeurisme qui se garde bien de tomber dans le manichéisme, non seulement l’auteure n’apporte aucun jugement ou commentaire quant aux comportements des personnages mais elle s’ingénie à brouiller les pistes pour laisser son lecteur face à plus de questions que d’avis tranchés les concernant. L’épisode de la prédation sexuelle ne devient alors qu’un point de départ pour cette exploration de la société et de la nature humaine, pour analyser le poids du souvenir et du silence sur le présent individuel, celui de la mémoire collective, de la culpabilité et du pardon.

Un roman fort, parfois dérangeant mais jamais tragique qui, animé par le souffle de la danse, a pour fil rouge le corps érotisé ou souffrant sur fond d’interrogations sociétales, politiques et culturelles. Un très grand roman !

Dominique Baillon-Lalande 
(10/09/20)    



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Actes Sud

(Août 2020)
352 pages - 20,50 €





Lola Lafon,
née en 1974, est musicienne et romancière. Mercy, Mary, Patty
est son cinquième roman.



Bio-bibliographie sur
le site de l'auteure :
http://lolalafon.free.fr/















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