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Marcus MALTE


Aux marges du palais


C’est sur  un enterrement clandestin dans une friche quasi abandonnée avec Lucien dit Mo, ancien boxeur noir ayant une lointaine ressemblance avec Mohammed Ali, qui creuse tandis que Raymond dit Le Gros, avec sa veste Prince de Galles élimée, le regarde faire – scène qui m’a immédiatement renvoyée à la célèbre réplique du film de Sergio Leone : «  Tu vois, le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent » (Le Bon, la Brute et le Truand, 1968) – que s’ouvre Aux marges du palais. Une fois leur besogne achevée, Mo et Le Gros regagnent le manoir de Jeanine Longjumeau, fille d’une femme tirelire (comprendre prostituée) ayant préféré le contrat de mariage aux actes tarifés et avoir de ce fait déjà enterré deux maris avant l’accident de son troisième époux, un riche baron de quarante ans son aîné, lui ayant laissé la maison et un héritage assez coquet pour lui permettre de conserver dorénavant son indépendance. Vingt ans plus tard sa fortune a fondu, le manoir s’est dégradé et la jeune et jolie baronne d’antan pèse deux quintaux de plus, ce qui lui vaut de la part de ses locataires en privé les surnoms d’Ogresse ou de Baleine. Mo, l’homme de main, et le gros Raymond partagent les chambres du manoir avec Zap, un garçon débrouillard de quinze à dix-huit ans, pickpocket compulsif arrivé là sans papiers et venu on ne sait d’où, la jeune Mouna dite La Souris experte en informatique, Philippe von Bronckhorst haute-contre de la chorale paroissiale dans l’enfance dit le Viking ou Hakkon le Brave car toujours armé d’une hache affûtée, René Vercel  dit Doc ou Le Toubib, médicastre rayé de l’ordre des médecins pour des pratiques inavouables et Monsieur Li, dit aussi Bruce, un cuisinier-karatéka  chinois plein de ressources. Ce repaire de bras-cassés a des relents de cour des miracles dans la vision socio-romantico-médiévale qu’en a laissé Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris mais revue à l’aune de notre siècle avec la truculence rabelaisienne de Frédéric Dard.

Le palais présidentiel qui se dresse au cœur de la ville est lui en excellent état, équipé en vidéo-surveillance et  bien gardé. Dans cet immense et fastueux palais vivent dans l’opulence l’Archimaréchal-Président Hubert Robert, son épouse atteinte d’une profonde dépression post-natale et sa fille Anne-Sophie-Catherine-Elisabeth dite Aneth ou La Princesse qui vient d’avoir seize ans au début du conte. Dans cette famille éclatée chacun a ses propres appartements et vit de façon autonome sans croiser les autres. Chantal, nourrice, gouvernante, servante et mère de substitution qui depuis la naissance s’occupe, soigne et éduque la fille unique du Maréchal avec beaucoup de d’affection, et Caransar, valet qui accompagne comme son ombre le Président-Directeur-Général de la Nation, Gouvernail du Gouvernement, Père des pairs, Garde des sots qui s’obstine à déformer son nom en Carambar, appartiennent au personnel affecté au palais tenu d’être disponible jour et nuit sur place. Ainsi en est-il également du premier fifrelin du palais, Gabriel Pipaudi, nommé Gaby ou l’Archange pour les uns, la Pipe ou Pinocchio pour les autres, qui travaille et dort au Palais où il a ses propres appartements. Ce diplômé de la Grande École (promo Machiavel), conseiller personnel du chef de l’État et premier de ses Zeds de camp, est un rouage essentiel du pouvoir. Chargé de la communicationil rédige les discours, chante les louanges, lance les rumeurs, les entretient ou les éteint selon le besoin. Il commande les sondages, en dicte les réponses, en analyse les résultats et dispense son analyse aux médias. Sa fiche de poste fait mention de porte-parole du Gouvernement mais il fait aussi officieusement office de porte-drapeau, porte-plume, porte-clés, porte-flingue et accessoirement de porte-manteau quand un valet vient à manquer. Cet homme de l’ombre qui excelle à mettre en lumière un maîtrequ’il manipule comme une marionnette, est le véritable chef et la tête pensante de laRépublique médiocratique de Frzangzwe. 

C’est à un régime autoritaire fragilisé par un souffle de contestation que l’Archimaréchal de Frzangzwe au présent de ce récit se trouve confronté. Entre les nantis qui accroissent leur richesse de façon exponentielle et le nombre de fauchés qui ne cesse d’augmenter dangereusement, le fossé se creuse. À eux les palais, à nous les paillasses. Et cette pauvreté qui enfle et envahit peu à peu tout le pays le pouvoir ne semble pas la remarquer ou s’en moquer. Face au mécontentement qui gronde, le pouvoir sûr de lui raille ces quelques grincheux qui font valoir qu’il y a 91 % d’abstention leur opposant que ça n’en demeure pas moins un véritable plébiscite !  Ce mépris affiché vécu comme une véritable provocation par ceux qui peinent à survivreau quotidien pousse le peuple à élever la voix et à s’emparer du « resal » pour fédérer les contestataires. Le mouvement prend forme, les esprits s’échauffent et la presse commence à s’y intéresser de plus près. D’après les journaux, ces incidents seraient les signes d’un mécontentement général et grandissant… Quels journaux ? Vous parlez de ces torchons contestataires, je suppose, déclare à Gaby le président, il faut interdire la pauvreté. Comme dans la chanson « Tout va bien Madame la Marquise » le Gouvernement reste serein. Dans le manoir depuis plusieurs semaines La Souris suivant attentivement la grogne qui monte s’active sur les réseaux sociaux. Leur pouvoir est grand. C’est vrai. Mais le vôtre, le nôtre, à nous tous réunis est immense (…) Il faut désobéir. L’urgence est dans l’indignation, la rébellion (…) Amis, camarades, debout !  La baronne de son côté réfléchit à un acte spectaculaire qui pourrait fédérer la révolte pour le présenter aux votes de la petite communauté du manoir avant de passer le relais à La souris pour rallier à leur cause un maximum de monde.Elle cogite dur, opte finalement pour une opération de démontage de la symbolique Grande Tour F et en peaufine les contours.
Pendant ce temps la princesse Aneth enfermée dans sa cage dorée rêve de liberté, d’amour et d’horizons inconnus et finit par obtenir l’aide de Chantal qui ne supporte pas de voir la « marjorette » déprimer. Celle-ci élabore alors soigneusement un plan qui devrait lui permettre de quitter clandestinement et incognito le palais toute une journée pour découvrir la Grande Tour F et la ville en sa compagnie. Une immersion dans l’inconnu qui ne devait durer qu’une journée si le hasard n’en avait pas décidé autrement en mettant sur leur chemin un chien agressif et Mo venu les en délivrer, provoquant la rencontre de la Princesse et des manants du manoir...

Établissant un lien entre le kidnapping d’Aneth et les mouvements de contestation qui semblent maintenant s’organiser, l’Archimaréchal sur le conseil de Gaby déclare l’état d’urgence. C’est le moment que choisit la baronne pour présenter son plan à la communauté agrandie du manoir : fédérer le mécontentement par une grande manifestation le 1er mai entraînant plusieurs milliers de personnes à la reconquête de leur dignité en revendiquant pour eux la Grande Tour F. La Tour F est à tous les ouvriers qui l’ont bâtie et qui lui ont donné leur vie et leur sang. Elle est à eux et à leurs enfants et petits-enfants et à tous leurs héritiers jusqu’à la fin des temps. C’est notre Tour ! Une fois le projet accepté à l’unanimité La Souris prend le relais avec un appel à la mobilisation élaboré collectivement mais lu par la Marjorette sur les réseaux :   Hommes, femme, enfants, vieillards, debout ! Vous les opprimés, vous les délassés, vous les exploités (…) vous les damnés de la terre, réveillez-vous ! (…) Parce que la rue est à nous, la Tour F est à nous, vous vous rassemblerez. Vous ne ferez plus qu’un, un peuple, une volonté. Et vous marcherez. En avant ! Tous ensemble vous marcherez, un brin de muguet à la main. Ce sera notre signe de ralliement et de reconnaissance. Ce seront nos armes (…) Vous serez des milliers et des milliers et chacun d’entre vous pourra se faire entendre. Chacun dira : je viens reprendre ce qui m’appartient, pour terminer son message par le slogan à double entrée « C’est notre Tour, c’est notre tour ! » qui se répand immédiatement comme la vérole sur le bas clergé. La République médiocratique qui commence à craindre pour sa sécurité fait appel à l’armée pour la protéger. Sur l’air de la comptine « Aux marches du palais » avec des paroles improvisées par Aneth la révolution est en marche...

                  Les personnages de cette farce sociale au-delà ou peut-être à cause de leur aspect caricatural ont, particulièrement pour les habitants du palais, une outrance qui n’est pas sans nous faire penser à quelques personnages du théâtre de Molière comme les figures intemporelles du valet-courtisan (Caransar), de la camériste bienveillante et complice (Chantal), du monarque aussi mégalomane que déconnecté qui se perd dans la contemplation du ciel au lieu de regarder son peuple ou du pantin militaire octogénaire imbu de sa personne et assoiffé de violence qu’est Manfred de Früngzwe chargé par l’Archimaréchal de la défense de la Grande Tour et du palais. En ce qui concerne le jeune Gabriel Pipaudi, Archange ou Pinocchio, c’est de façon tout aussi satirique et ridicule mais cette fois portraitisé au vitriol que l’auteur souligne l’ambition démesurée, l’aspect calculateur et la bêtise de ce haut personnage de l’État sur lequel il est difficile de ne pas plaquer le visage d’un autre réel et bien vivant portant le même prénom. La baronne et sa clique foutraque composée de marginaux parfois effrayants mais le plus souvent burlesques comme le Viking, le Doc ou Li le cuisinier dont Marcus Malte laisse deviner entre les lignes le courage, les sentiments et la tendresse cachée que tous portent à leur logeuse au grand cœur. Aux côtés de la Baleine, les personnages féminins d’Aneth à Mouna la Souris en passant par Chantal sont toujours positifs, dotés de raison, d’énergie, de détermination et de générosité. Si dans ces situations cocasses et délirantes où l’auteur les plonge La baronne et Mo Le dico prennent souvent la place des sages, La Souris, La Princesse et Zap (l’accro de la TV), les trois « jeunes » de cette aventure, incarnent quant à eux la franchise (jusqu’à la naïveté parfois pour Zap), la curiosité, le désir et l’espoir. L’amour que Marcus Malte ressent pour ses personnages transpire à chaque page et par ricochet ceux-là, malgré leur aspect typé dû au genre comique, parviennent à prendre une certaine densité et souvent à nous émouvoir.        

Dans Aux marges du palais, les bons mots, les blagues douteuses, les calembours, la déformation des mots (comme Pef dans La belle Lisse Poire du Prince de Motordu), les traits d’esprit critiques, les clins d’œil, le pastiche, les détournements de sens, les remarques décalées, les diversions surprenantes et les comparaisons fantaisistes s’enchaînent à un rythme débridé, déclinant l’humour sous toutes ses formes au premier et au second degrés. Si avec cette langue et cette forme originale et inventive Marcus Malte dénonce une fois de plus les dérives de notre société, il endosse ici pour le faire le costume du fou du roi qui avec malice jongle avec les mots pour nous faire rire aux larmes d’un conte où dans une dictature d’opérette le muguet s’oppose aux armes. Bien évidemment toute similitude entre la Frzangzwe et la France est ici préméditée et assumée. L’utilisation par l’auteur de la farce satirique pour nous renvoyer par le truchement d’un miroir taquin un reflet ludique, grotesque et tendre d’un monde réel dont nous voyons tous au quotidien la violence, la division et l’injustice, loin d’occulter son sujet lui confère un effet grossissant. Conséquemment ce roman picaresque traversé par l’outrance et la dérision écrit pour nous divertir parvient à toucher sa cible. De bout en bout on rit en serrant les poings et au final on se laisserait bien prendre au rêve de cette révolution du muguet. Et si demain c’était vraiment notre tour ?

Oser traiter de sujets aussi sensibles sous la forme d’une fable sociale et politique atypique aussi grinçante que déjantée, irrévérencieuse et marquée par une liberté de ton égale à son humour est extrêmement audacieux. Les aventures rocambolesques de ces protagonistes plus excentriques les uns que les autres, sur fond de critique sociale, flirtent avec le Don Quichotte de Cervantes et nous replongent avec délice dans les romans populaires du XIXe siècle. C’est intelligent, brillant et jubilatoire. Si Marcus Malte ne cesse de nous surprendre par l'originalité et la maîtrise de ses œuvres, Aux marges du palais témoigne superbement de l’amour joyeux et ludique qu’il porte à la littérature sous toutes ses formes. Un feu d’artifice auquel il est impossible de ne pas applaudir.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/11/24)    



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Éditions Zulma

(Août 2024)
496 pages - 24 €








Marcus Malte

a écrit de nombreux livres (romans, nouvelles, jeunesse) et obtenu plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix des lectrices de Elle 2008
et le Femina 2016.


Bio-bibliographie sur
le site de l'auteur :
www.marcusmalte.com




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