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Jørn Lier HORST


Le dossier 1569


« Il but la moitié de l’eau, puis consulta son application : pas encore midi et déjà près de quatre mille pas. La plupart avaient été comptabilisés quand il tondait sa pelouse. Pendant ses congés d’été, il avait pour objectif d’en effectuer dix mille par jour, mais sa moyenne plafonnait pour l’heure au-dessous de huit mille. » L’inspecteur William Wisting avance en âge. Il est veuf, père et même grand-père. Parties quelques jours, sa fille Line, journaliste, et Amalie sa petite-fille, laissent à Wisting la charge de surveiller la maison à portée de vue, ramasser le courrier et arroser les plantes. Tâche qu’il remet toujours au lendemain. Rien d’excitant. Il est en vacances et très désœuvré.

Jørn Lier Horst, auteur de sept précédents livres parus en Série Noire dans lesquels son personnage récurrent de Wisting enquête, ne consacre pas quatre cent quarante pages aux loisirs de son héros même s’il suit, par presse interposée, une affaire qui occupe ses collègues, et relate la disparition depuis plus de quarante-huit heures d’une femme, Agnete Roll. Il lui faut attendre la parution du journal papier auquel il est très attaché, aussi quand celui-ci tarde, il consulte son iPad avec la satisfaction de maîtriser une technologie récente et rester dans le coup du monde contemporain pour s’informer. Habituellement, il participe activement aux affaires criminelles. Ses congés le laissent pour l’instant sur la touche et, tiraillé d’impatience, il est forcé d’attendre la presse. Il a une petite idée sur l’enquête et pressent, inéluctable, l’annonce, de la découverte du corps d’Agnete, l’arrestation et la mise en examen de son mari. Presque de la routine du boulot, à vide, pour ne pas sombrer dans un profond ennui. Il vient juste de tondre la pelouse et se détend en buvant une boisson fraîche.

Jørn Lier Horst nous offre une énigme à tiroirs, il ne s’agit pas d’une enquête mais de trois et demie. Pour réveiller Wisting de sa torpeur, l’auteur délègue au facteur la charge de déposer du courrier. Des vacances compromises ou enfin une injection d’adrénaline ? Wisting ramasse une poignée de prospectus et une lettre blanche sur laquelle son adresse est soigneusement écrite en caractères décalqués avec soin pour rester la plus anonyme qui soit. À l’intérieur, une feuille froissée et lissée sur laquelle est inscrit un numéro : 12-1569/99. Chevronné, notre homme décode immédiatement cette référence. Elle obéit à un protocole de classement d’affaires datant de ses débuts d’enquêteur, avant l’informatisation des dossiers. Quant au dossier lui-même, la responsabilité de l’enquête en avait été confiée à l’inspecteur principal Sten Kvammen. Depuis, ce dernier avait occupé des responsabilités importantes de direction. Pour l’heure, il est pressenti à un des postes les plus élevés de la Direction générale de la police. Une affaire donc relativement ancienne, jugée avec des preuves accablantes, dont l’inculpé Danny Momrak avait dû purger, depuis, sa peine. Par précaution, il empaquète le tout dans des sacs à congélation ; des empreintes ou traces d’ADN peuvent subsister et d’autres lettres suivront, pour lui, à coup sûr. « Au cours de sa carrière de policier, Wisting avait reçu un certain nombre de lettres anonymes, en règle générale longues et truffées d'hypothèses complotistes et d'affirmations décousues. Certaines s'inscrivaient dans le cadre de dossiers sur lesquels il travaillait personnellement, d'autres avaient atterri sur son bureau parce qu'il était enquêteur, sans pour autant le concerner directement. »

Une autre lettre arrive, non postée mais déposée dans la boîte. Elle contient encore une feuille pliée avec un numéro de référence 11-1883/01 tracé toujours en majuscules raides. Cette fois, cela concerne une enquête bouclée par Wisting. Une affaire similaire à celle classée 1569 avec un coupable, Jan Hansen, des preuves toutes aussi irréfutables. La différence, le fautif est mort d’un cancer en prison. Entre-temps, Wisting, par l’intermédiaire de collègues, s’est fait remettre au commissariat le dossier 1569. L’occasion aussi d’avoir, en direct, un suivi plus circonstancié de l’affaire de la disparition d’Agnete qu’il suivait jusque-là par presse. Il profite incognito du fichier central de la police pour quelques consultations informatiques gravitant autour de ces anciens dossiers. Puis une troisième lettre usant du même procédé indique les points précis à consulter à propos du dossier 1569. « Dans l’affaire visant Danny Momrak, demeurait une zone inexplorée : des renseignements dont ni les enquêteurs, ni son avocat, ni la cour n’avaient eu connaissance en 1999, des informations que seul le temps pouvait faire apparaître. […] L’affaire visant Danny Momrak s’était révélée être une boîte de Pandore. En ouvrant le dossier, il avait libéré ce qui s’y trouvait. Il était impliqué. »

Enfin une autre missive arrive, officielle, émanant des Services de protection des données personnelles de la police, lui indique qu’il a enfreint le loi en consultant informatiquement des dossiers qui ne concernent pas les affaires en cours. Son accès aux fichiers centraux est désormais bloqué. « La lettre se présentait comme un courrier standard, mais Wisting doutait qu’elle soit le fruit d’examen de routine. Tout cela provenait de quelqu’un qui ne souhaitait pas le voir étudier de plus près le dossier incriminant Danny Momrak. » La sanction émanait-elle de Stven Kvammen, l’homme postulant à de hautes fonctions, qui lors de leur rencontre parlait de manipulation ; mais qui manipule ? L’avocat ? Une journaliste qui à l’époque soupçonnait l’enquête d’être trop orientée ? Danny Momrak lui-même ? En tout cas une personne ultra informée qui désire rester anonyme. Supputées par l’enquêteur, de fausses pistes affleurent, encore faut-il les décortiquer minutieusement afin de les écarter. L’auteur nous captive, évoque des procédures traditionnelles mais aussi de nouvelles, s’appuie sur des examens forensiques ("qui qualifient une méthode scientifique répondant à une question légale ou judiciaire"). L’ADN fait partie des procédures fiables, toutefois sa recherche doit respecter un protocole strict pour éviter toute contestation, l’a-t-il été ? Wisting va dépasser les huit mille pas.

Un professeur de linguistique rappelle : « On appelle mise en intrigue lorsqu’il s’agit de la façon dont les événements à raconter sont choisis, agencés, organisés temporellement et rationnellement. […] Une organisation marquée par un début, un milieu et une fin » Jørn Lier Horst répond à cet impératif et concocte un millefeuille savamment orchestré. L’auteur agence sa narration, ne laisse au lecteur que le choix de tourner les pages convulsivement. Il enchâsse, à propos, l’histoire des enquêtes passées avec celle pleine d’actualité du commissariat. Il nous captive en parsemant, avec art, de petits détails concernant entre autres la vie privée et son lot de trivialités quotidiennes. Des arrière-plans précis analogues à des micros-coupures se glissent dans l’intrigue principale, distraient l’attention, détendent la tension de l’enquête, la laissent très, très, passagèrement en suspens pour reprendre de plus belle. Le tout s’intègre naturellement et en cohérence dans le cadre général de la narration. L’auteur nous accroche. Les ressorts judiciaires ou scientifiques aussi servent à cadencer le rythme sans rompre le charme de l’unité narrative. Jørn Lier Horst, ancien policier, connaît son sujet et a du métier. Mais surtout, il sait conter, qualité essentiellement appréciable pour un lecteur qui, tombé dans ses rets et phagocyté, n’en demande pas moins pour jubiler en captivité.

Michel Martinelli 
(02/04/25)    



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Noir & polar







Jørn Lier HORST, Le dossier 1569
Gallimard Série Noire

(Février 2025)
448 pages - 20 €

Jørn Lier HORST, Le dossier 1569
Folio Policier

(Janvier 2026)
448 pages - 7,50 €


Traduit du norvégien par
Céline Romand-Monnier









Jørn Lier Horst,
né en 1970 en Norvège,
a publié une quinzaine de volumes de la série William Wisting et une trentaine de livres pour la jeunesse.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia






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