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Marina SERETTI

Un atelier à soi
selon Cezanne


Marina Seretti respecte la graphie de la famille Cezanne, qui signait sans accent aigu, pour son ouvrage Un atelier à soi selon Cezanne, un récit à partir de témoignages. Nous entrons dans l’intimité de l’atelier, voire d’un chantier. En avant-propos de chacun des quatre chapitres, elle esquisse une "Aquarelle" ; défrichage préparatoire, préambule de l’absorbement du peintre aux strates du passé et sa captation, éblouissement aux sous couches avant qu’une ligne s’élance et trouve sa place. « Pour bien peindre un paysage, avait-il dit, je dois découvrir d’abord les assises géologiques. Songez que l’histoire du monde date du jour où deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux danses chimiques se sont combinées... »

Un dimanche avec Paul Cezanne, chapitre 1, propose Cezanne, croqué nature, moins bourru qu’il est souvent laissé entendre. Hôte aimable, il profite d’une escorte pleine de jeunesse qui s’achemine en carriole vers Château Noir. Fendant la végétation, Cezanne fait découvrir Château Noir à l’un d’eux, Joachim Gasquet, qui songe à écrire sur le peintre. Révélation des lieux : « Avec ses arches gothiques, sa pierre jaune soufre et son voile de pins parasols, la demeure avait de quoi fasciner. » Cezanne rêvait l’acquérir et en faire définitivement son atelier. Il y loue seulement les murs pour ses toiles et y remise un peu de matériel pour peindre car le château n’est pas à vendre. Le dimanche soir, partageant le repas, il avoue à ses convives, mi-chafouin : « Heureusement qu’il me reste mon château, et la montagne… Château Noir, c’est le paradis à côté de cet enfer. » Il peste contre l’Estaque bousillé par le progrès. La conversation continue. Le dessin, la couleur. « Plus la couleur s’harmonise, plus le dessin se précise. »

Depuis le site de ce château-bastide, Cezanne réalise une importante série d’œuvres entre 1888 et 1904. Pour rendre compte de l’émerveillement de Joachim Gasquet, Marina Seretti focalise l’attention du lecteur sur une peinture, Château Noir, actuellement au Musée Artizon de Tokyo. « En fait de château, la bâtisse exhibait une chair jaune, percée d’ogives improbables, çà et là bleuie par l’ondoiement des pins. » Le lieu sublimé en paysage, Cezanne travaille, s’enflamme devant l’évanescent, joue sa partition. « Les couleurs montaient. Sous l’œil ébahi de Joachim, l’œuvre se métamorphosait. » Le peintre tient sa petite musique et épate l’écrivain. « En toute saison, Cezanne joue du prisme à son motif. Jouer du prisme, l’image sonne juste, pensa-t-il, car il y a quelque chose de musical dans sa façon de peindre. Moduler, moduler. Le rocher devient nuage. Le nuage, dos de baigneuse. Et le dos de baigneuse… Nous sommes un chaos irisé, avait encore dit Cézanne. » Il a conscience de sa singularité. « Je suis le primitif de ma propre voie. »

En 1904, le 4 février exactement, Cezanne se laisse approcher par Émile Bernard, peintre, graveur et écrivain revenu d’Égypte, admirateur des Baigneuses. Chapitre intitulé Journal d’Émile Bernard. Cezanne présente son nouvel atelier des Lauves. « Voici mon atelier. Nul n’entre ici que moi. Mais vous êtes peintre, vous aussi. » Bernard scrute le travail de Cezanne d’un œil sensible, annote son journal. Cezanne rédempteur, le sauveur de la peinture. « Non, je n’en ferai pas un fou, mais un mystique de la peinture. » Un travailleur acharné comparé à un « stylite ». Le matin à l’atelier. « L’après-midi il part "au motif" comme d’autres partent en pèlerinage, au pied de la Sainte Victoire, sur les collines de Saint-Marc ou dans les grottes et les sous-bois de Château Noir. » Faisant fi de toute littérature pompeuse sur l’art, Cezanne reste attaché au métier, homme concret, la térébenthine diffuse dans son sanctuaire une odeur de sainteté laborieuse. Tout à sa méthode, « Il procède avec patience, par tonalités successives, comme par strates. Les teintes se recouvrent l’une l’autre, se débordent, ou plutôt s’engendrent l’une l’autre afin de modeler l’objet. » Il laisse échapper un conseil. « On n’est pas peintre tant qu’on n’a pas peint un gris. » Puis un autre, rappel solennel à méditer mais qui irrite Bernard, « Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue. Les lignes perpendiculaires à l’horizon donnent la profondeur. » En guise de transmission, suit l’injonction, absconde pour Bernard. « D’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air. » Bernard regimbe, jeune et fougueux mais il retient, ébahi, la leçon du Château Noir. « Tout paraît flou, mais s’impose, irréfragable. C’est une vision solide qui tient de l’intérieur comme un rêve lorsqu’on y plonge, indiscernable du réel pour autant qu’il en réfracte les rayons, les courbe sur eux-mêmes, quintessenciés. J’imagine volontiers l’œuvre se faire l’écho du peintre. »

Souvenirs de collectionneurs, autre chapitre. Deux admirateurs, Gertrude et Karl Osthaus ont fondé le Musée Folkwang à Hagen, en Allemagne. Ils gardent un excellent souvenir de la réception de Cezanne très affable. Lui disserte sur son amour du sol natal. « Ici, la lumière fait saigner les yeux. Elle brûle. » Cezanne dit avoir vécu une vie de chien. Une vie d’artiste, répond Gertrude. « Vous évoquez la lumière : ici le ciel brille jusque dans la terre, les reflets sont partout, mais cette lumière vient de vos toiles… Et pas seulement la lumière, tout le paysage ! C’est dans vos tableaux qu’il prend forme. C’est votre peinture qui fait le paysage. » Le maître tout à sa peinture : « Le principal, c’est de trouver la juste distance et de l’exprimer par la couleur. C’est la couleur qui suggère la profondeur. Les plans, dans la couleur. Il faut renoncer aux valeurs, aux contour. Organiser les sensations de manière logique, par tonalités. » La visite de l’atelier des Lauves et la présentation des Grandes Baigneuses impressionnent les visiteurs. À côté des Baigneuses, un peu à l’écart sur un chevalet, ils contemplent, hypnotisés, « C’est un paysage de montagne avec une tâche rousse qui flambe au milieu d’un futaie. […] Des formes sans nom dorment là, sous l’écume et le sable, depuis des millénaires. Des formes de vie, ou plutôt des couleurs très anciennes. Archaïques, Non, ce n’est pas l’illusion du souvenir, mais un souvenir bien réel, quoique sans mémoire. Un souvenir commun à tout être sur Terre. » L’enthousiasme des collectionneurs voulant acquérir le tableau s’effrite un peu : « Le château n'est pas à vendre ! » Le lot de consolation, une petite collation dans le jardin. Dehors il manque une chaise. Cezanne en sort une du salon, stationne sur le pas de la porte, Gertrude toute à sa joie crie : « Tenez la pose, monsieur Cezanne, je vous en prie ! Cezanne abandonne la chaise. » On ne lui met pas le grappin dessus aussi facilement. « - Non attendez composons un peu ! » dit-il. Cezanne goguenard reste Cezanne, même sur un cliché, il veut une composition.

Regards croisés, et la dernière Aquarelle, présentent de courts textes consacrés à Cezanne par divers auteurs, Rainer Maria Rilke, André Breton, Maurice Merleau-Ponty entres autres. Deleuze n’y figure pas, bien que cité dans la bibliographie, mais son ombre plane. En filigrane, se diffuse, disséminé habilement dans le propos de Marina Seretti, la leçon du philosophe pour qui l’expérience de Cezanne devait passer par un moment "d’effondrement" qui consiste à déstabiliser les habitudes perceptives, ce qu’il nomme la "catastrophe". Joachim Gasquet le pressent : « La peinture de Cezanne lui parut soudain très abstraite, comme si la grotte, les pins et les rochers, tout avait disparu. », tout comme Émile Bernard : « Ce tableau est un œil. Il est difficile d’en soutenir le regard, mais impossible de s’y soustraire. » Deleuze émet l’hypothèse que la "catastrophe" affecte l’acte de peindre, d’où naît la couleur, (la couleur monte dit Cezanne). Ainsi, pour le philosophe et sans doute Marina Seretti, « Ce qui est peint et l’acte de peindre tendent à s’identifier ».

Toutefois, pas de pesanteurs théoriques. En écho à Une chambre à soi de Virginia Woolf défendant, pour la femme, la nécessité d’un espace personnel dédié à la création, Un atelier à soi selon Cezanne laisse transparaître l’homme Cezanne plus vivant que jamais, opiniâtre lutteur face à lui-même. Marina Seretti saisit la période où, à travers l’imprévisibilité des sables mouvants de la création, Cezanne âgé s’est façonné à être ce qu’il pensait devoir être, un défricheur, aidé en cela par le rejet d’une élite officielle de la peinture. « Vous savez que la bonne opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient » dira-t-il à sa mère dans une correspondance. L’assiduité dans le travail débouche sur une acuité de plus en plus pertinente. Elle aboutit à l’adéquation d’une recherche et d’une aspiration peu assurées parmi des choix imprédictibles, (combien de toiles abandonnées ?). Le résultat lui a semblé évident au terme d’une vie, sans être un hasard. D’ailleurs en 1903 il adressa une lettre à Ambroise Vollard. « Je travaille opiniâtrement, j’entrevois la Terre promise. Serai-je comme le grand chef des Hébreux ou bien pourrai-je y pénétrer ? »

Marina Seretti nous ouvre les portes de l’atelier. Elle aide à déchiffrer l’œuvre avec un certain pragmatisme, celui de Cezanne et pour nous rendre accessible son regard, nouveau, aidée des écrits de Joachim Gasquet et Émile Bernard, les souvenirs de Gertrude et Karl Osthaus. Cependant, son regard personnel, tout en délicatesse, est une entrée en matière roborative et efficace. Aussi, une réflexion sur la création quand Cezanne parle, de la réception quand d’autres en parlent. Un texte captivant par sa densité et son écriture limpide, une belle leçon à sa façon.

Michel Martinelli 
(01/09/25)    



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Lectures









Marina SERETTI, Un atelier à soi selon Cezanne
Ateliers Henry Dougier

(Août 2025)
138 pages - 14,90 €








Marina Seretti
est maître de conférences à l'université Bordeaux-Montaigne en esthétique et philosophie de l'art.







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