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Guillaume GUÉRAUD


Rien nous appartient


Malik habite Saint-Denis. Il s’est longtemps imaginé en Robin des Bois volant des bonbons Haribo à l’épicerie pour les redistribuer à ses potes. Il ne parle pas l’arabe, n’a « jamais cru qu’Allah était grand (… ) ni même qu’il existait (… et) jamais mis les pieds à la mosquée ». Malik n’est pas trop réseaux sociaux non plus, ce qui lui vaut le surnom de Jurassik de la part de ses copains Zak, Ianis et Kader. C’est avec eux qu’il fera ses premières découvertes et ses premières bêtises. À partir de ses douze ans Malik a vécu seul avec son père. Quand celui-ci avait quitté les chantiers pour reprendre le bar du quartier, choix condamné par sa religion, son épouse s’en était retournée chez ses parents en Algérie n’embarquant avec elle que ses filles de sept et neuf ans. Malik ne les a jamais revues. Ce père qui bosse du matin au soir sans jamais prendre de vacances élève son fils dans le respect des anciens et des professeurs et, espérant que ses études lui rendront la vie plus facile qu’à lui, surveille sa scolarité de près. Par chance, Malik est un élève curieux et sérieux qui aime apprendre. Contrairement à ses copains orientés plus tard en CAP ou en apprentissage, lui sera accepté sans aucune difficulté au lycée général. Il s’intéresse aussi au cinéma (un plaisir qu’il partage avec son père), au rap américain et appartient, grâce à la bibliothèque municipale toute proche, à la catégorie des grands lecteurs. En douce, il rejoint aussi souvent Fatima, la fille d’un autre immeuble séduite par sa gentillesse et ses résultats scolaires dont il est éperdument amoureux, avec laquelle il partage des promenades, des discussions et des bonbons sans jamais oser se déclarer vraiment.  
À ses seize ans, bien que la circulation de la drogue soit une pratique courante de la cité, lui choisit de pourvoir à ses besoins en solo, dans les immeubles des beaux quartiers de la capitale. Après s’être glissé dans le hall en profitant de la sortie d’un résident, il explore systématiquement les cages d’escalier pour y repérer les portes d’entrée que, par distraction ou négligence, les bourgeois auraient oublié de verrouiller derrière eux. Laissant celle-ci entrebâillée pour faciliter sa fuite au besoin, Malik fouille alors « en deux minutes chrono » et en toute discrétion les poches de manteaux et les sacs accrochés dans le vestibule sans que les familles en train de mater leur télévision au salon s’en aperçoivent, puis referme doucement la porte. Le pickpocket parvient ainsi sans effraction et en tout incognito à récupérer plusieurs centaines d’euros dans la soirée. « De toute façon, je faisais rien de grave. (…) Un vol sans arme, c’est juste un délit. »

Mais un jour la chance tourne. Il tombe sur un partisan de l’auto-défense à l’ouïe fine qui lui défonce la figure à coups de crosse de fusil, le bâillonne et le ligote à une chaise avec du gaffeur, avant de se livrer au plaisir, entre deux insultes racistes, de le torturer. Le gamin faisant appel à son intelligence et son entraînement physique profitera d’un moment d’inattention pour l’assommer à coups de chaise avant de s’enfuir sans demander son reste. Il y laissera une phalange de la main droite coupée au sécateur par le sadique (par chance le gamin est gaucher) qui permettra à la police de retrouver sa trace à l’hôpital où, suite à la réaction rapide de Fatima inquiète de son état et l’appel du Samu par son père qui avait suivi, il avait été transporté. Résultat : dix-huit mois ferme. Il les effectuera au quartier des mineurs de la prison de Marseille. Seul dans sa cellule, il en profitera pour se concentrer sur ses études grâce à des profs « bien mieux qu’au lycée » et un proviseur constructif qui répétait souvent : « ici toutes les portes sont fermées, sauf celles de la connaissance ». Cet emprisonnement lui aura aussi permis de participer à un projet pédagogique qui marquera sa vie : une semaine de randonnée et d’initiation à l’escalade dans un groupe de dix en montagne avec guide, surveillant et gendarme pour les accompagner. Pour ce petit banlieusard, c’est le coup de foudre. Ses brillants résultats et son bon comportement lui permettront d’être libéré avant la rentrée de terminale pour reprendre un cycle scolaire normal. De quoi obtenir son bac littéraire, option audiovisuel, avec mention.

Après ce bac tant espéré ce sera l’angoisse du choix. Si, à la suite de rencontres en manifs, il s’inscrit à la fac d’anthropologie, il sent vite qu’il n’a rien à y faire. Il suit, avec ses potes, de façon plus concernée les manifestations de gilets jaunes porteuses d’espoir où ils s’amusent à casser les symboles de ce qui leur est refusé. « Après, même avec le bac ou quoi, il y a encore moins de boulot qu’avant. Alors, à quoi ça sert ? » Quand, face à ce père usé par le travail à même pas cinquante ans il lui faut trouver un travail, il contacte le gendarme qui encadrait ce stage en Montagne qui lui a laissé un souvenir ébloui. Contre toute attente celui-ci se souvient de lui et l’aiguille vers son frère qui cherche un berger pour la transhumance d’été. Il a maintenant dix-neuf ans et le grand air, la montagne, la marche, les moutons, ça lui convient. C’est alors que le Covid19 et le confinement brisent ses rêves. « Ça m’a scié. Comme un choc. (…) Au début je me suis dit que j’allais profiter du confinement pour lire (…) sauf que la bibliothèque a fermé. (…) À force de tourner en rond dans les halls avec mes potes ou dans l’appartement avec mon père, à force de ne rien faire et de même pas savoir quoi faire, j’ai eu l’impression d’étouffer. Et j’ai décidé de fabriquer une bombe. » « On regarde les infos, les cyclones, les tremblements de terre, les émeutes à Mayotte, Washington, Gênes, Bogota, Rio de Janeiro, Caracas, Damas, Alger, Hong Kong. On attend que tout explose. Je ne peux plus attendre. »
Enparallèle le garçon qui voudrait tant pouvoir vivre avec dignité, oscillant entre frustration, désespérance et révolte, décide d’écrire son journal pour expliquer ce geste qu’il s’apprête à faire pour en finir avec une action d’éclat. Ce sera le texte de Rien nous appartient. « Ce que je veux, au fond, c’est pas compliqué. Je veux juste qu’on en profite. Tous. À égalité. Sans mendier. Sans compter. Sans se priver. Sans être tenus en laisse comme des chiens. »

                 Il y a dans Rien nous appartient un rare ton de sincérité. Cette cité où vit Malik, si semblable sans doute à celle de Dravemont où Guillaume Guéraud à lui-même passé son adolescence et à beaucoup d’autres, est ici décrite avec respect et justesse, sans esbroufe, effet, misérabilisme ou cliché. Il en est de même pour l’évocation de la prison de Marseille où le jeune héros est incarcéré, celle-là même où l’auteur a animé en 2009 un atelier dans le quartier des mineurs. C’est d’ailleurs à eux tous, copains avec lesquels l’auteur a grandi, jeunes détenus et équipe enseignante (et à Jack London auteur préféré du héros), que Rien nous appartient est dédicacé. 
Ce que nous livre ici Malik n’est ni une confession, ni un aveu, ni un réquisitoire mais simplement « sa vérité ». Ce journal qui selon les moments est froid ou rageur, tendre ou cynique, relève du constat et du simple état des lieux. « Avoir un petit doigt en moins, au début ça fait bizarre mais, après, on s’habitue. c’est pas grave. Ça m’empêche pas de pisser droit. Ni de fabriquer des bombes. » Il nous y raconte l’ennui et la médiocrité du quotidien dans la cité triste repliée sur elle-même, les dérapages, l’exclusion, la solitude, le fossé qui jamais ne se comblera et le mur sur lequel le moindre espoir s’écrase. « Il y avait un fossé au lycée entre les autres et moi. (…) Jamais une heure de colle (...) j’apprenais. Je retenais. Je récitais. (…) Je m’appliquais et mes bonnes notes les étonnaient. Je souriais mais on me prenait pour un dur. Les conversations s’arrêtaient et les têtes se baissaient dès que j’arrivais. Je continuais à sourire. À cause du fossé. » La curiosité intellectuelle, l’intelligence, l’acharnement au travail et la bonne volonté de Malik n’y changeront finalement rien. L’évasion, le cinéma ou les grands espaces ne sont que des désir fous et illégitimes quand on se nomme Malik, vit dans une cité et qu’en plus on a fait de la taule. Que chacun reste à sa place. Les jeux sont faits et une révolte sourde prend racine et gronde en lui. Terrible démonstration du déterminisme social qui ne sème que désillusions et frustration, qui génère non la haine mais la dépression ou la violence.
Le lecteur qui s’est attaché au fil des chapitres à ce jeune héros victime d’un engrenage et d’un système qui le dépasse, espère jusqu’au dernier moment qu’un élément extérieur parvienne à le sauver. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’auteur, qui n’a pas voulu faire le portrait d’un terroriste ou d’un voyou mais celui d’un garçon plus impulsif que violent, courageux, sensible, sincère et rêveur, laisse la fin du roman en suspens. Ce faisant, il nous laisse un infime espoir que le héros ne passe finalement jamais à l’acte, que les engins de destruction que l’amateur a bricolés dans sa cave s’avèrent défectueux ou qu’après le confinement, grâce à son enseignant en audiovisuel, au gendarme ou à un hasard pour une fois bienveillant, l’espoir d’un stage dans le domaine du cinéma ou en pleine nature vienne changer les donnes, du moins provisoirement, avant qu’il ne soit trop tard.  

Le lecteur conscient que dans l’ombre de Malik, qui ne parle pas qu’en son nom propre mais pour tous les siens, se cache une part non négligeable de notre jeunesse journellement confrontée à la discrimination et à l’injustice, ne peut ici échapper à l’empathie et la colère. La société ne peut pas continuer à nier et marginaliser impunément sa jeunesse alors que nos sociétés qui écologiquement, socialement et économiquement sont au bord de l’effondrement requièrent l’investissement et les compétences de tous pour y remédier tant qu’il est temps. Si le confinement a été dur pour chacun, il l’a été plus encore pour les pauvres, dans les cités et pour les jeunes. Il y a urgence à ce que tous, sans exclusion d’aucune sorte, se mettent collectivement à l’ouvrage pour reconstruire un monde plus juste, durable, égalitaire, respectueux de la nature et de chacun. Ce n’est pas en tapant sur les doigts des enfants qu’on leur donne envie d’apprendre ni en écrasant sa jeunesse qu’on mobilise ses forces pour construire son avenir.

Guillaume Guéraud, moins trash et ici plus directement sociologique, est un maître dans l’art des romans coup de poing aux entrées multiples qui dénoncent les dysfonctionnements de notre société sans donner de leçon et de manière intelligible au plus grand nombre. Rien nous appartient à la croisée du polar, du roman réaliste, du roman d’initiation, du roman social et du scénario idéal pour le cinéma, ne fait pas exception. Difficile de rester indifférent à ce cri dérangeant et désespéré poussé par un personnage si jeune qui nous émeut autant qu’il nous questionne tant il est représentatif d’une génération et d’un milieu. Si ce roman cible au départ les plus de quatorze ans et les jeunes adultes, il peut aussi convenir à tous les lecteurs curieux de découvrir, mieux connaître ou comprendre cette jeunesse de nos périphéries urbaines si souvent stigmatisée par les médias, à laquelle on offre bien peu d’occasions d’espérer un sort meilleur.

Guillaume Guéraud par ce livre qui est un procès à charge contre notre société inégalitaire minée par l’exclusion donne aussi l’alerte : si on ne retrousse pas, tous ensemble, dès aujourd’hui nos manches pour réparer ce qui peut encore l’être et changer de direction, c’est l’explosion sociale et la violence qui risquent d’enflammer le pays comme le réchauffement climatique le fait actuellement de nos forêts. C’est à la vigilance et à l’action qu’il nous appelle.  

Dominique Baillon-Lalande 
(25/07/22)    



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Jeunesse






Guillaume GUÉRAUD, Rien nous appartient
Pocket Jeunesse

(Janvier 2022)
160 pages - 13,90

Version numérique
10,90












Guillaume Guéraud,
né à Bordeaux en 1972,
est l'auteur d'une quarantaine de livres, surtout pour la jeunesse.



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