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Philippe LACOCHE

Les ombres des Mohicans



Ce n’est pas en Picardie mais dans la Drôme que cette fois Philippe Lacoche nous entraîne, à une fête organisée pour la fin des vendanges en septembre 2000. L’ambiance est joyeuse, la clairette de Die coule à flot et la chaleur lourde annonce un orage à venir.
On y découvre Brian, blond et énigmatique comme Brian Jones le fondateur, guitariste et multi-instrumentiste des Rolling Stones qu’il crée en 1962, véritable symbole de la révolution des mœurs des années soixante rattrapé par la dépression, l’alcool et la drogue dès 1965 et retrouvé noyé dans sa piscine à 27 ans en juillet 1969, un mois à peine après avoir quitté le groupe en plein succès à cause des troubles psychiatriques et des démêlés avec la justice l’excluant des tournées. Le Brian des vendanges lui est le fils d’un ouvrier picard plutôt discret. Pourtant avec sa gueule de « voyou fragile » et sa beauté magnétique, cheveux longs « blonds comme la bière Pilsen » mais sans « caniveaux de cernes sous les yeux », sobre car sa mobylette bleue (une Motobécane AV88 à l'ancienne à laquelle il tient plus que tout) l’attend sous l’appentis pour reprendre la route, ce garçon attire tous les regards et les convoitises. Notamment celle de Mauricette, la belle quarantenaire rousse « à la voix de Simone Signoret dans Casque d’or », épouse du viticulteur, qui fascinée ne parvient pas à en détourner les yeux. Son mari, ensorcelé par sa princesse de vingt ans de moins, lui doit les fermer très fort les yeux chaque année sur les escapades nocturnes de son aimée lors des vendanges, acceptant qu’elle satisfasse ses désirs avec cette jeunesse apte à combler ses désirs tant qu’elle lui revient au matin. « C’est beau une jeune femme libre, même quand elle ne vous aime plus (…) Il sait aussi qu’un jour elle ne reviendra plus. Il s’y attend ; c’est inéluctable. Comme la mort. »
Sined le parisien, auteur d’un premier court roman ayant reçu un beau succès d’estime, est venu là faire un reportage sur les vendanges pour « un grand quotidien du matin et de gauche ». S’il a déjà eu l’occasion de profiter des ardeurs de la patronne et accepterait bien volontiers de remettre ça, il semble pourtant lors de la fête plus attentif aux dires et gestes de ce beau blond énigmatique qu’il lui semble avoir déjà croisé sans trouver le moindre indice sur le lieu ou les circonstances de cette précédente rencontre. Quand Sined face à l’orage qui s’annonce propose au motocycliste décidé à s’éclipser de le raccompagner en voiture, le jeune homme confiant en son destrier complice et résolu à braver la pluie si elle se présente décline aimablement mais fermement sa proposition et enfourche sa Motobécane sur un salut chaleureux avant de s’engouffrer sur la départementale.

À partir de ce moment vont s’intercaler deux récits, celui de l’homme à la mobylette bleue sur la route et celui de Sined et Mauricette alors que la fête va sur sa fin.
Rouler, en Mobylette, en scooter ou en voiture met souvent en mouvement la pensée. C’est à cet instant le passé qui refait surface chez Brian. Il se souvient du temps où pour gagner sa vie il faisait le barman dans le bar ouvert par un copain picard peu recommandable à Paris. Le produit de la vente de produits illicites y dépassait souvent celui des ventes d’alcool et le rythme d’activité y était si intense qu’il avait lui aussi eu recours à la coke pour réussir à tenir. Une période sombre suivie d’un long voyage en Afrique avec un ami pour se retrouver lui-même. Au rythme des tours de roues il remonte à ses souvenirs d’adolescence dans l’Aisne bercée à la chaleur de l’amitié, avec la musique et ce groupe de rock monté avec ses copains pour animer les bals locaux (l’occasion d’une bande-son concoctée par un connaisseur), avec ses séances de pêche avec les uns et ses discussions littéraires ou politiques avec les autres, et bien sûr avec ses amours, Clara, Delphine et autres figures bien connues des lecteurs qui suivent Philippe Lacoche de livre en livre depuis Des petits bals sans importance

Si le journaliste dans les scènes qui suivent reste toujours en compagnie de Mauricette, c’est la présence de Brian et de Christophe, l’étudiant lyonnais venu se faire un peu d’argent avec les vendanges qui l’a abordé pour se lancer dans une longue, passionnée et tumultueuse discussion littéraire sur les qualités respectives du Nouveau roman défendu par le journaliste et celles du mouvement littéraire des Hussards prisé par le jeune universitaire, qui vont bousculer intérieurement l’homme mûr et le pousser à l’introspection. Sined dans ses flash-back nous racontera aussi de façon malicieuse sa rencontre dans un bar de l’Aisne avec un certain Pierre Chaumier, « un drôle d’olibrius, guitariste, fou de littérature, coiffé avec ses boucles brunes qu’on eut dit artificielles, où réalisées à l’aide de bigoudis » – autoportrait humoristique de l’auteur à travers celui du journaliste-auteur dont il a fait son double littéraire dans une bonne part de ses romans – qui à partir de ses lectures du moment (Henry Miller, Blaise Cendrars) dérive sur son envie de devenir journaliste pour unir sa passion de la lecture à celle de l’écriture.
Dans son rapport avec Chaumier à l’époque comme avec Brian ou Christophe dans le présent du roman, Sined se sent toujours gêné par les facilités que lui ont procurées sa famille de notables et son éducation droitière bourgeoise même si par ses choix idéologiques il leur a ensuite tourné le dos. Face à ces enfants de prolétaires qui n’ont pas eu la chance comme lui d’avoir dans leur bagage à la naissance la carte de visite, les codes et les réseaux prêts à l’intégrer dans le monde professionnel et qui à partir de là doivent se battre deux fois plus pour étudier et atteindre leurs rêves, l’« héritier » se sent malhonnête à leur donner les conseils qu’ils sollicitent et illégitime à recevoir une admiration  qu’eux mériteraient bien davantage. Il y a toujours chez Philippe Lacoche, ce fils de cheminot de ce département de l’Aisne déshérité et malmené, un zeste de lutte de classe qui reste au fond du verre.
Il serait dommage de ne pas évoquer Robert, le viticulteur bienveillant, solide, soucieux des autres et intelligent appréciés des vendangeurs auxquels il offre des conditions de travail respectueuses ce qui n’est pas toujours le cas. Si le couple qu’il forme avec Mauricette est peu conventionnel de par les vingt ans qui les séparent, la nature sensuelle, le goût de la liberté et la sexualité débridée de la rousse pulpeuse et l’acceptation de Robert de cette situation, l’auteur, faisant preuve d’audace par les temps actuels, sait en faire ressortir la sagesse, l’équilibre et la force des sentiments profonds de tendresse et de respect qui les unissent.
Sous la plume de Philippe Lacoche tous les personnages sont justes, beaux, vivants, attachants, pétris de sentiments et de rêves, atypiques et parfois bancals mais criants d’humanité.    

De la Drôme à la Picardie, sur fond de rock et d’hommage à la littérature, dans un savant tissage entre passé et présent des années seventies à l’an 2000, les voix, les êtres, leur existence s’entremêlent, l’esprit des morts s’invite auprès des vivants sans frontière et sans façon, avec tendresse, avec une nostalgie tendre et heureuse doublée d’une fureur de vivre jamais assouvie, et d’un hymne à l’amour, à l’amitié, à la fraternité et à la liberté.
Si « Les derniers des Mohicans qui vivaient la vie comme une partition de musique, c'étaient eux », on se surprend à penser lors de cette lecture, tant parfois ils nous sont proches, que ce pourrait aussi être nous ou celui que nous avons peut-être, parfois, si fort rêvé d’être.    

Dominique Baillon-Lalande 
(20/09/23)    



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Lectures







Philippe LACOCHE, Les ombres des Mohicans
Le Rocher

(Mai 2023)
192 pages - 18







Photo  Arnaud Plancq
Philippe Lacoche

né en 1956 dans l'Aisne, écrivain, journaliste et parolier, a déjà publié
une quarantaine de livres.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









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