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Olivia BIANCHI
Les corps à l’abandon
selon Camille Claudel
« Parce qu’elle était une femme pas comme les autres et pas tout à fait un homme, son génie n’en était que plus incompris. […] Ses frasques amoureuses avec le maître Rodin, ses balades nocturnes dans Paris, son visage grimé échauffaient les esprits. […] On jugeait la femme avant de juger le sculpteur. » L’intrigue consacrée à Camille Claudel par Olivia Bianchi se situe en 1929 soit 16 ans après l’internement à la demande, autorisée par la loi du 30 juin 1838, de sa famille à Ville Évrard le 10 mars 1913. L’avance allemande lors de la Première Guerre mondiale avait justifié l’envoi à Montdevergues d’une partie des résidents de Ville Évrard dont faisait partie Camille Claudel. Cette année correspond à la crise économique qui par ricochet provoqua la dégradation des conditions d’accueil et la mort de nombreux occupants de l’établissement surpeuplé. Aussi, année de la mort de la mère de Camille Claudel en juin. Également la venue pour la seconde fois, en décembre, de Jessie Lipscomb l’amie qui partagea son atelier et a suivi avec Camille les cours de Rodin. Ce dernier se servait de Jessie en tant qu’intermédiaire quand Camille le boudait. L’autrice s’appuie donc sur des faits réels et documentés, aucun ne manque. Consignés minutieusement, savamment égrenés au fil du récit à l’occasion, ils donnent vie avec justesse et crédit à sa fiction. Camille a été soustraite de la société, elle n’est plus qu’un numéro, son frère Paul Claudel ne la visitera que quatorze fois en trente ans, ses amis restent sans nouvelles ou presque, et pour eux, le vague bruit d’un internement résonne en écho faible et toujours s’amenuisant. Parmi eux, Eugène Blot, fondeur et éditeur des œuvres de Camille, véritable ami et défenseur de l’artiste, le seul en qui elle garde entière confiance. Blot demande à un photographe, Martial Étienne inventé pour la circonstance, de se renseigner et de la rencontrer usant de sa profession comme subterfuge contournant des conditions d’internement strictes édictées par la famille qui interdit les visites. L’inquiétude légitime de Blot à propos de l’internement aiguise la curiosité. « Que s’est-il passé pour qu’une si brillante artiste perde pied ? […] Vous comprendrez aisément qu’il me tient à cœur de l’entendre s’exprimer sur son art et sur sa vie, tant les deux aspects sont inséparables. Blot désigne une partie de l’énigme en insistant spécialement sur une sculpture. « L’Âge mûr, qui, dès sa première exposition au public, a suscité des polémiques et peut-être entraîné sa disgrâce… » Charge à Martial Étienne d’en trouver le fin mot. La mise en place de son intrigue permet à Olivia Bianchi, par le truchement du photographe, de relater précisément les conditions d’enfermement de Camille Claudel à Montdevergues comme pour tant d’autres aliénés, en un temps où la connaissance médicale évoluait sans les moyens de soigner. « Que faisait Camille Claudel parmi ces débiles profonds ? Cette promiscuité avec les fous ne pouvait qu’amplifier son sentiment de solitude et générer un immense désespoir. » Le dénuement de son environnement quotidien perturbé par un climat rude, les journées pénibles et monotones, l’attente toujours reportée d’un retour en grâce. Elle se plaint du froid. La chambre sans chauffage et ses doigts gelés l’empêchent d’effectuer ses correspondances. Elle supplie sa mère et son frère, "Son petit Paul " qu’elle chérit, voire, elle l’incroyante « Dieu que je voudrais être à Villeneuve…», pour quitter l’asile. Elle ne prend part à aucune activité, n’assiste jamais aux fêtes ou aux activités culturelles, préfère cuisiner elle-même des œufs et des pommes de terre, craignant un empoisonnement par la "bande à Rodin". Une fois à Montdevergues, comment reconnaître Camille, un corps abandonné par sa famille. Eugène Blot a confié un portrait de Camille photographiée par César vers 1884. Mais très justement, Martial Étienne s’interroge. « Qu’en est-il de son visage à présent ? De ce regard intense ? De ces lèvres fières qui avaient intimidé Claude Debussy, après avoir émerveillé Rodin… » La rumeur allait bon train. « On racontait également qu’elle devait, à cette heure, être le reflet fidèle de sa Clotho, aussi horriblement décharnée, aussi effroyablement décrépie que la plus jeune des trois Parques, qu’elle avait exposée au Salon de 1893. » Commençant son enquête, rétrospectivement, l’attitude de Rodin, mort en 1917, a semblé ambiguë à Martial Étienne. Découvrant la famille Claudel, très vite, il confesse son mépris. « Entièrement dévouée à l’art, comme dans sa relation à Rodin, cette femme d’esprit avait tout perdu après avoir tant attendu du maître. Quelles promesses avait-il pu lui faire ? Le mariage ? Une vie de famille ? Une propriété ? […] il restait à Camille Claudel son œuvre sculpturale, son dernier bastion à elle. » Mais la famille Claudel l’en avait privée. « Si vous saviez combien de sacrifices j’ai commis sur mes sculptures, c’est comme ça que je fais quand il m’arrive quelque chose de désagréable, je prends mon marteau et j’écrabouille un bonhomme. » Camille Claudel a renoncé définitivement à toucher toute motte de terre. Admiratif de l’œuvre, Martial Étienne a hâte de rencontrer l’artiste. « Pour chaque œuvre exposée, on ne tarissait pas d’éloges sur la maîtrise du mouvement, du modelé, de ses ombres et ses lumières, sur son sens de l’observation au service de la beauté, sur sa force de caractère et sa puissance d’évocation. […] Sous ses doigts, le prosaïque s’élevait au poétique, le réel au mythologique. » En examinant le chef-d’œuvre "L’Âge mûr" dit également "La Destinée" ou "Le Chemin de la vie" voire "La fatalité", Martial Étienne rumine. « En plus d’être une méditation sur la fuite du temps, cette sculpture à la force narrative inouïe n’incarnait-elle pas cette désillusion qui avait précipité l’artiste dans la maladie ? […] Camille Claudel n’avait-elle pas mis en scène le drame de sa vie ? » Finalement, Martial Étienne réussit à faire une photographie de Camille et de l’infirmière Blanche, même entamer un dialogue avec Camille sur son œuvre. Se forgeant ainsi une opinion, il relate ses conclusions « Je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle entre la figure de L’Implorante et Camille Claudel, qui, trente ans après L’Âge mûr, continue de supplier les êtres qu’elle aime de ne pas l’abandonner. Je me rends compte combien les événements de sa vie l’ont conduite à placer l’abandon au centre de sa thématique artistique. L’abandon du corps qui cède à l’emprise de la passion amoureuse et l’abandon comme séparation subie et définitive. L’abandon comme trahison. Camille Claudel a multiplié les versions sculpturales de ce thème qui a marqué sa vie. D’où son explicite Abandon, de 1888, qui célèbre sa fusion charnelle avec Rodin et L’Âge mûr qui une décennie plus tard, la conclut dramatiquement. » Autre abandon, ses os dispersés dans une fosse commune par négligence familiale. Camille était-elle vraiment folle ? Ayant pris pied à Montdevergues, Martial Étienne évoqua le retour des malades auprès des leurs. Point très sensible, de nombreuses familles ne le souhaitent pas, aussi, pour elles, d’après un des médecins, c’est un soulagement. Sous-entendu se référant au refus de la famille Claudel. Personnage inventé, Blanche l’infirmière affirme. « Mademoiselle Claudel n’est pas folle. » Autre témoignage, celui du mari de Jessie Lipscomb, William Elborne discutant avec Martial, pour lui, « Outre son imagination pléthorique et son orgueil, il n’y a rien qui put présager de ce basculement dans la maladie mentale. » et il finit par lui confier : « Je doute qu’elle soit folle… » Le courrier de Martial Étienne à Eugène Blot répond aux interrogations initiales. « D’après une source sûre de l’asile, Camille Claudel subit depuis seize années un internement arbitraire et abusif. J’ai toutes les raisons de craindre que ce "long sommeil", dont vous mesuriez le préjudice pour le monde artistique ainsi privé de son génie, se poursuive encore. […] Sachez que ce long calvaire a pris sa source dans l’annulation de la commande en bronze par l’État de L’Âge mûr. Depuis ce jour de juin 1889, soit six années avant que vous organisiez sa grande rétrospective dans votre galerie, boulevard de la Madeleine, Camille Claudel a perdu pied. » Particulièrement captivant, le roman d’Olivia Bianchi, d’une plume alerte, nous plonge abruptement au cœur d’une société misogyne qui n’était pas tendre à l’égard des femmes et ne supportait pas le génie féminin de Camille Claudel. Fatiguée d’être considérée comme l’éternelle élève du maître, la sculptrice a lutté opiniâtrement pour une reconnaissance. Marteau à la main, créant ou détruisant tout matériau, elle désire bousculer les mentalités et se libérer des chaînes du passé. Combat surhumain, on pronostique la paranoïa et, paria, mise au tombeau vivante bâillonnant ainsi sa volonté de vie, elle qui vivait du corps et ses mouvements, cherchait l’équilibre. L’autrice animée d’une volonté incisive insuffle à nouveau vie à l’artiste, histoire de contredire "le petit Paul" pourtant conscient du génie de sa sœur et qui n’a pas retenu un coup de griffe lors d’une interview la concernant : « Moi, j’ai abouti à un résultat. Elle, elle n’a abouti à rien ». Ne jamais baisser la garde donc, toujours combattre l’oubli, remettre l’ouvrage sur le métier, affiner le portrait pour garder vivace et digne la mémoire d’une souffrance. En ce sens, la plume raffinée d’Olivia Bianchi œuvre avec bonheur, de manière rafraîchissante et convaincante.
Michel Martinelli
(18/09/25)
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Sommaire
Lectures

Ateliers Henry Dougier
(Août 2025)
128 pages - 14,90 €
Olivia Bianchi
est l’autrice d’études monographiques et d’essais à la croisée des arts visuels, de la littérature et de la philosophie.
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