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Laurent GAUDÉ

Paris, mille vies


En sortant de la gare Montparnasse, le narrateur entend une voix : « Qui es-tu, toi ?... Qui es-tu ? »
« C'est sur le parvis que j'ai entendu sa voix. Instinctivement, mon corps s'est raidi. J'ai senti que c'était à moi qu'il s'adressait. J'ai relevé la tête. Un homme était là, à une dizaine de mètres, et ne me quittait pas des yeux. J'ai accéléré le pas, pressé d'échapper à son regard. »
« Il n'était plus très loin, se rapprochait encore... Nous étions si proches l'un de l'autre qu'il pouvait me toucher du bout des doigts s'il le voulait... Mais c'est alors qu'il s'est produit le plus singulier : il a fait encore un pas, puis deux, et il m'a traversé. Je veux dire qu'il m'a frôlé, épaule contre épaule, et a poursuivi son chemin comme si je m'étais trompé, comme si, pendant tout ce temps, il avait regardé un autre homme juste derrière moi. »

C’est alors que commence une errance dans les rues de Paris. L’ombre perçue par le narrateur le mène rue Liancourt : « La rue Liancourt m'attend, avec son nid de souvenirs agglutinés comme des mouches sur une dépouille. Comment l'ombre sait-elle que cette rue fait partie de ma vie ? Qu'un peu de moi est mort ici ? »
En effet, le père du narrateur a fait une chute de plusieurs étages sur ce trottoir.

Les trottoirs de la capitale ont connu beaucoup de morts. Vers la Place Denfert-Rochereau, Port-Royal, Saint-Michel… les ombres de la guerre apparaissent avec tous ces jeunes gens tués en pleine jeunesse pour nous permettre de vivre libres, d’avoir le loisir d’aimer, de profiter du temps présent en étant insouciant. Le narrateur s’en souvient, les nomme, leur redonne un peu d’existence.

Le quartier Latin est le berceau de la jeunesse, des idées, des espérances « Paris a faim de mots » mais Paris a ignoré le premier Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne où toutes les grandes plumes étaient réunies : « Aimé Césaire, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor... »

Nous remontons aussi dans le passé sur les traces de François Villon puis de Victor Hugo, Antonin Artaud...
Paris est riche de toutes les vies qu’elle a abritées, de tous ces personnages connus ou inconnus qui y ont vécu et y sont morts. Nous retrouvons les grands thèmes de Laurent Gaudé : la guerre, le rapport des vivants à la mort, la porosité entre le monde des vivants et le monde des morts.
« Qu'est-ce qui consolera Artaud d'avoir eu l'esprit calciné par les électrochocs et mon père d'être tombé ? Qu'est-ce qui consolera les morts du boulevard Saint-Michel de n'avoir pas connu leur ville libérée ? Il faut que la nuit accepte de céder son tour au jour. Et que les vivants, à nouveau, battent le pavé, sans quoi je vais rester là, moi aussi, dans cette heure qui s'étire et devient torture. »

Le narrateur termine ses déambulations, pendant lesquelles il a ranimé tant de personnalités, sur la rencontre amoureuse qui lui a permis de découvrir de nombreux lieux avec son amour, cette femme qui lui a permis de naître à ce qu’il est, un amoureux des mots, des histoires, de l’Histoire, des personnages à qui il donne la parole. « Et ton regard qui me fait écrire. »

C’est une très belle déclaration d’amour, un émouvant hommage à tous ces morts de Paris et un message d’espoir car rappeler les morts, les faire exister est essentiel mais pas au prix des vies actuelles.

« Encore la vie » est aussi le message de ce récit, autobiographique ou pas, qui est un magnifique texte. Après cette nuit dans Paris à errer avec les morts à travers les siècles, nous nous retrouvons avec la question qui débute ce récit.
« Et toi, qui es-tu toi ? » Qui sommes-nous ?
Quand pointe le jour, nous pouvons nous interroger.

Brigitte Aubonnet 
(08/10/20)   



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Lectures









Actes Sud

(Octobre 2020)
96 pages - 11,80 €









Laurent Gaudé

Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur:
www.laurent-gaude.com




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