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Aurélia CASSIGNEUL-OJEDA
Ce qu’il reste de l’homme
selon Giacometti
L’impressionnisme avait consacré la naissance récente de l’artiste moderne libéré des injonctions de l’académisme, laissé à lui-même et devant éprouver cette liberté pour ainsi dire nouvelle. Sans faire référence à ce propos mais l’illustrant à merveille, Aurélia Cassigneul-Ojeda choisit, dans un récit fictionnel, Alberto Giacometti pour nous faire ressentir toute la tension qui habite l’œuvre et la vie d’un artiste né en 1901. Elle adopte un biais singulier et s’immisce dans la structure emblématique, squelettique de L’Homme qui marche, chef-d’œuvre de l’artiste, fruit d’une longue et patiente entreprise, propose ainsi de pénétrer et nous familiariser avec l’univers de l’artiste, corroboré par l’exergue de Jean Genet, afin de : « … découvrir ce qu’il restera de l’homme quand les faux-semblants seront enlevés. » Jeune surréaliste en 1933, Alberto Giacometti fait savoir très tôt l’embarras de sa quête lors de la parution d’un de ses premiers textes, Charbon d’herbe, autre exergue. « Je cherche en tâtonnant à attraper dans le vide le fil blanc invisible du merveilleux qui vibre et duquel s’échappent les faits et les rêves avec le bruit d’un ruisseau sur de petits cailloux précieux et vivants. » Le jour pointe. La nuit lambine en chaperon bienveillant pour préserver la vie engourdie, figée même, l’eau gelée dans les pots en témoigne. « Sous la table et à même le sol, entre les amoncellements de débris de plâtre, un chaos de statues de toutes tailles ; partout ailleurs sur des trépieds, des tabourets, têtes, crânes, têtes encore, bustes et silhouettes, nus ou cachés sous des chiffons humides tels des suaires. Tableaux inachevés, défaits, refaits, travail à jamais en progrès. Une foule blanche endormie et bouillante, trésor en devenir. » Tout un bric-à-brac encore indistinct dans la pénombre appréhende, avec raison, les crépitements du poêle qui bientôt accompagneront la présence du maître des lieux. « Un tombeau, dans lequel, par fulgurance, chaque jour, nous ses objets naissons pour le soir disparaître. […] Nous, sujets en sursis. » L’autrice en immersion, métamorphosée en silhouette longiligne, incarne « Ce qui reste d’un homme » issu d’une inquiétude traduite tactilement. Ainsi, elle témoigne : « Moi, debout, moi si grand, si long, si dénudé, surplombant ce chaos magnifique, je veille, alerte et immobile, le regard fixé sur cet inconnu vers lequel je me dirige. Je marche. Infiniment je marche.» Alberto a façonné sa statue ; un travail « né de ses doigts démiurges et destructeurs. » Aurélia Cassigneul-Ojeda, plâtre filiforme, frisonne en entendant le démiurge grogner et râler autour d’elle. Elle endure son angoisse, porte les traces subtiles du modelage intense. Le poêle chauffe. Elle frémit pour sa pérennité et son éphémère structure sachant qu’Alberto s’échauffera aussi, de plus en plus. « L’atelier est un ventre pour son œuvre en gestation. […] Lui, toujours l’œil anxieux, nous examine, nous sonde, nous façonne, nous fait et nous défait, sous la table nous abandonne – ma vie toujours précaire. Chaque aube nouvelle risque de me voir démoli. […] Il aime détruire, il aime chercher. […] Il traque le réel, qui sans arrêt lui échappe. Le jeu est sérieux. C’est son obsession et sa raison. […] Sur mon socle d’argile je tremble. » Le seul espoir d’échapper aux caresses criminelles, de connaître d’autres regards, c’est Diego l’inséparable frère d’Alberto et modèle. Celui par qui les statues rescapées s’exposent, se dressent sur leurs pieds bots pour certaines. « Pieds englués qui entravent le mouvement. Pieds qui s’enracinent dans l’histoire de l’art. » Accident, après une désillusion amoureuse dans laquelle Alberto avait "perdu pied ", suivi d’une légère boiterie. Isabel, « Cette image triste et obsédante de la femme aimée, réduite par l’éloignement, restera imprimée sur sa rétine pendant des années […] si petite silhouette perdue dans l’obscurité […] une influence décisive dans sa "sa vision". » Les pieds disproportionnés signent un équilibre retrouvé. Après la création de L’Homme qui marche, le point de départ, Alberto ne reviendra pas en arrière. La voie trouvée, ténue, constamment en cours, sinue parmi les modifications toujours essentielles. « Il faut que la vie surgisse comme une évidence, de l’intérieur. […] Faire une synthèse du mouvement, une synthèse des formes et de l’art. […] Ces figures altières qui sortent désormais de ses doigts semblent plus prometteuses que les minuscules bustes de la période de la guerre ! Alors il veut aller plus loin, éprouver sa vision, s’en approcher au plus près. Il aime ce chemin vers l’œuvre, il aime le doute, les tortures de l’incertitude. » Beckett, compagnon d’errance dans la création et lors de leurs sorties nocturnes, répète : « Rater, rater encore, rater mieux. » Quand cela rate, Alberto veut savoir pourquoi. Aurélia Cassigneul-Ojeda soucieuse de comprendre Alberto Giacometti s’applique à décrypter les angoisses de l’artiste d’autant que chez Alberto : « Voilà, voilà, dans sa tête tout se mélange ! Dans son esprit sensible, tout communique et se rejoint ou se brouille ; ses efforts pour dégager une perception pure sont phénoménaux. » Sous l’apparence de L’Homme qui marche, elle épouse donc sa réflexion, « Mais moi, pauvre hère et dépourvu de tout, de quel art du passé, de quelles époques, de quelle civilisations, de quels souvenir suis-je donc le fruit ? En moi se mélange tant d’influences… je suis la transcription plastique d’un prélèvement du cerveau d’Alberto, une impression de ses émotions. » Du coup, interprète de la cervelle d’Alberto, l’autrice recadre et souligne la cohérence d’Alberto Giacometti, sa sensibilité et la beauté de sa production artistique. Attentive à un Alberto sujet aux crises et doutes, elle décrypte et expose les principes plastiques d’un sculpteur et peintre inscrit dans un contexte. Homme de culture et fils de peintre, ex-surréaliste par conséquent libre d’explorer aussi « juste ce que ses yeux voient. », héritier d’une histoire de l’art dans laquelle il désire laisser son empreinte, pour Aurélia Cassigneul-Ojeda, aux côtés de Beckett et son nihilisme, de Sartre et sa philosophie de l’existence, les sculptures d’Alberto Giacometti tracent le chemin de l’espoir, celui d’un nouvel humanisme réclamé. Affleurent les sculptures grecques, étrusques, l’ombre de Rodin faisant fi de morbidezza (douceur), la créativité de Germaine Richier presque un double, les décompositions photographiques du mouvement d’Edward Muggeridge, Umberto Boccioni et d’autres. Sans oublier le quotidien et le sceau de l’Histoire, Aurélia Cassigneul-Ojeda rappelle l’époque marquée par les convulsions d’une Europe gangrénée et les efforts pour conjurer le malheur et ses horreurs. Ainsi l’artiste n’est pas un tâcheron passionné uniquement par l’exécution d’une œuvre, produit d’une irrésistible pulsion instinctive, il sculpte, réfléchit, élabore et transmet sciemment les effluves d’un siècle pesant sur la condition humaine. « Alors me voici, issu de tout cela, extrait, synthèse quasi mystique d’une expérience de vie. Je suis un, je contiens des multitudes… Mais je ne ressemble à aucune des autres figures marchantes ; je n’ai pas l’anatomie d’un héros, je ne suis ni réaliste, ni homérique, ni futuriste, ni difforme. J’appartiens à un autre ordre, celui d’une sculpture à mi-chemin entre la figuration et l’abstraction, la représentation et le signe. » La fiction de l’autrice, aux prises avec Alberto Giacometti, comporte d’autres pans de sa vie et le lecteur, au fil des pages, les découvrira. Notons au passage, la place des femmes. Isabel l’anglaise, femme importante qui fuit dans la nuit. Présente et combien décisive, Annetta, la mère restée au fond des montagnes, à Stampa, objet et but des principaux voyages d’Alberto. Leurs conversations téléphoniques. Elle bougonne, gronde, rappelle à l’ordre, évoque la figure du père, l’artiste à succès. Lui, il demande conseils, se confie, interroge la mère-boussole à laquelle il se fie sans limite, reçoit aussi des subsides en temps de misère. « À Annette, sa jeune femme, il confie qu’il l’a épousée car elle s’appelle comme sa mère, le "a" final en moins. » Annette, son épouse et cadette de plus d’une vingtaine d’années. « Alberto a horreur du confort moderne. Il n’y a pas de meubles non plus, il a une phobie de toutes les formes d’aménagement : un lit, une chaise suffisent. Le précaire, l’aléatoire, comme la vie, comme l’art. Tout est si fragile. » Si démuni soit-il, l’atelier résonne du rire d’Annette. Elle fredonne en écoutant des airs d’opéra et tente régulièrement de frayer des passages entre les débris de plâtre et les mégots d’Alberto. « Elle ne travaille pas, elle a le temps pour les tâches ménagères. Elle le dit… » Propos rétrogrades d’Alberto peu amènes, guère en son honneur. Pourtant, femme admirable, elle défendit âprement, après le décès d’Alberto, l’œuvre de ses contrefaçons malgré Caroline, la prostituée et modèle dont Alberto tombe amoureux et à laquelle il offre un superbe appartement. Auparavant, couple libre avec Alberto, Annette a connu des après-midi coquins avec Yanahaira, l’ami philosophe d’Alberto, qui ne portèrent pas à conséquences. Quand Annette rentrait seule, Alberto continuait ses nuits parfois dans les bordels. Giacometti aimait le bon temps qui libère l’esprit. Alberto Giacometti décède le 11 janvier 1966. Ce qu’il reste de l’homme selon Giacometti d’Aurélia Cassigneul-Ojeda évoque le passionnant parcours d’un homme et d’un artiste avec son temps, ses doutes et la persévérante obstination à rechercher un « je ne sais quoi ? ». Un vie passée au crible et rythmée par douze percutants chapitres articulés selon les différentes phases d’une journée, de l’aube à la nuit, tous gris mais nuancés d’une teinte particulière qui éloigne l’ennui. Un épilogue clôt le tout. Ils suffisent à Aurélia Cassigneul-Ojeda pour introduire au plus près le lecteur dans la familiarité d’un artiste du siècle, mais aussi pour l’orienter dans une démarche plastique originale.
Michel Martinelli
(08/01/26)
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Lectures

Ateliers Henry Dougier
(Janvier 2026)
114 pages - 14,90 €
Aurélia Cassigneul-Ojeda,
agrégée d’anglais, est l’autrice de romans et nouvelles, et du titre Ce rouge incandescent selon Nicolas de Staël, publié aux Ateliers HD en 2023.
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