Retour à l'accueil du site






Éric SARNER

L’hymne à la joie
selon Matisse


« Le début du nouveau siècle est, surtout pour l’artiste (Henri Matisse), l’instant de création de l’une des icônes de la modernité : Le Bonheur de vivre. » Tableau emblématique pour Éric Sarner, la toile aussi intitulée aussi La joie de vivre, constitue selon lui comme pour les historiens de l’art et commentateurs des œuvres du peintre « comme annonciatrice des allégories propres à Matisse, la première affirmation de son esthétique du bonheur. » Elle justifie le titre donné par l’auteur : L’hymne à la joie selon Matisse.

Sujet en 2025 d’une exposition des peintures sur lesquelles elle figurait, Marguerite, la fille ainée du peintre, reconnue alors que Matisse est séparé de la mère de l’enfant, nous introduit dans l’œuvre de son père. Installée à la table d’un restaurant à Vence, elle rencontre l’auteur et raconte la venue tout à fait fortuite de son père à la peinture. « Henri Matisse a été le premier surpris par le talent qu’il s’est découvert. […] Les choses ne sont jamais d’une pièce : une fois sûr de sa vocation, et malgré l’opposition de son père, ce qui l’a marqué pour la vie, il a dû mener une constante lutte mentale pour réaliser sa vocation. »

« Dans La Joie de vivre la couleur prédomine. Le traitement de l’image est lié aux sentiments de Matisse, aucunement à la représentation exacte de la réalité. […] Avec cette nouvelle manière de peindre, Matisse nourrit la toile de ses émotions propres. […] Et voilà que nous nous approchons de la Danse, notre tableau de référence. » Thème traitant du mouvement et préoccupation de nombreux artistes, la danse est aussi « un thème récurrent dans le fauvisme ». Éric Sarner nous propose une judicieuse interprétation. « Risquons ici une idée : les recherches de Duncan et tous ceux et celles qui l’ont suivie jusqu’à aujourd’hui, et de même le travail d’Henri Matisse, demandent au spectateur un regard actif, un travail d’interprétation, pour la simple raison qu’il a devant lui non pas une imitation de la nature, mais une construction originale. » Duncan, la danse et Matisse sont en adéquation. Parmi d’autres thèmes, au centre du Bonheur de vivre, une ronde, où six danseurs évoluent, pionnière et anticipatrice d’un développement aboutissant au thème de la Danse et leurs différentes transpositions en compositions picturales.

La commande du collectionneur Sergueï Chtchoukine fut la première impulsion d’un travail à rebondissement dans l’œuvre de Matisse. Chtchoukine désire trois panneaux pour décorer le hall d’une propriété. L’un pour la danse, l’autre la musique et enfin la natation. Matisse délaissant le dernier se consacre aux deux premiers et ainsi naissent La Musique et la Danse I. « Pour cette œuvre, Matisse isole donc le motif de la ronde et lui consacre un tableau entier en privilégiant le mouvement, la couleur pure et l’énergie collective. Les figures anonymes et dénudées montrent que la danse est universelle et fédérative. » Matisse travaille un an pour leur réalisation et les œuvres satisfont leur commanditaire déjà propriétaire et œil avisé de nombreuses peintures de Matisse. « La conviction de Chtchoukine : les innovations de Matisse vont au-delà des normes où l’art serait apprécié pour sa capacité à évoquer des émotions et à remettre en question les perceptions conventionnelles. »

En 1910, Matisse offre une deuxième version plus aboutie, toujours commandée par Sergueï Chtchoukine pour le Palais Troubetskoï. Les corps penchent davantage, le mouvement s’accentue. « Matisse simplifie encore son dessin. Les muscles et les détails sont comme effacés et les formes presque primitives. Dans cette seconde version, la couleur est saisissante : les corps sont brun rouge, le sol vert cru et le ciel d’un bleu profond. L’idée de danse est traitée comme un phénomène sacré. » Effectivement l’effet suggère une bacchanale avec des danseuses en transe et laisserait presque entendre une musique rythmée par des tambourins. « La ronde emporte l’esprit de celui qui regarde. » Le sacré et l’admiration des peintures de Fra Angelico s’imposaient à Matisse. Le sacré devient prépondérant après un séjour en Russie où la fréquentation des icônes et leur simplicité l’impressionnent et exercent un ascendant sur lui. « Les lignes épurées, l’importance de la couleur, mais aussi la sérénité et la spiritualité ressentie dans certaines compositions peuvent se rattachées à l’influence de cet art religieux. »

Vingt plus tard, un autre collectionneur s’adresse à Matisse. Les rondes de 1909 et 1910 occupent des châssis de tailles importantes encore déplaçables mais lorsque Matisse acquiesce à la commande du docteur Albert C. Barnes, les dimensions deviennent monumentales pour orner les murs de sa Fondation de Merion, dans la banlieue de Philadelphie. L’œuvre, un triptyque, doit s’incorporer au-dessus de trois arches enjambant les fenêtres du hall principal de la galerie de Barnes. Matisse fait transformer un garage en atelier pour réaliser les travaux préparatoires. L’œuvre occupera soixante-douze mètres carrés à partir d’un système de gouaches découpées. « Un mur tout entier était occupé par la maquette en grandeur réelle… les bouts de papiers pouvaient être déplacés comme les pièces d’un puzzle gigantesque. » Par malchance, une erreur dans les mensurations de l’emplacement rend l’œuvre inadaptée mais fait le bonheur du musée d'Art moderne de la ville de Paris qui en fera l’acquisition.

Matisse recrée une nouvelle version avec huit danseuses. « Plutôt que d’imprimer à la ronde de danseuses un mouvement latéral ininterrompu sur les trois toiles, il les répartit à l’intérieur de chaque élément. » L’art de Matisse se transforme radicalement mais conserve toujours la volonté de donner à un espace relativement étroit une idée d’infini. À terme, trois panneaux peints à l’huile sur toile et Matisse déclarant : « Je suis parvenu par les lignes, par les couleurs, par les directions d’énergie, à donner ainsi au spectateur la sensation de vol, de l’élévation, qui lui fait oublier les proportions réelles beaucoup trop insuffisantes pour couronner les portes vitrées. » Matisse, satisfait, parvient à l’équilibre grâce à quatre couleurs : bleu, rose, noir et gris. Le rendu des corps en gris s’harmonise intentionnellement avec les murs de la salle du même ton. Un peintre en bâtiment réalise l’exécution en suivant les couleurs définies précisément par Matisse. Pour finir, Barnes insatisfait du résultat n’expose pas l’œuvre dans les conditions les plus favorables, semble même escamoter son exhibition. Matisse réagit avec élégance : « Quand une peinture est achevée, elle est comme un nouveau-né, et l’artiste doit trouver le temps de la comprendre. Alors, comment voulez-vous qu’un amateur comprenne ce que l’artiste ne saisit pas bien encore ? »

L’hymne à la joie selon Matisse d’Éric Sarner offre une remarquable recension de la vie et de l’œuvre de Matisse, recourant à la lecture de spécialistes, évoquant au passage l’importance des modèles féminins, une attention extrême à l’art du portrait et celui capital du dessin, son admiration de Cézanne, les influences, les maîtres et les amis, les rôles de Marguerite, sa fille, et de Lydia Delectorskya à la fois modèle, secrétaire et femme de cœur comme elle le déclara elle-même, la Chapelle du Rosaire à Vence et le courage de Matisse dans la maladie.
Toutefois, Éric Sarner porte son attention à des œuvres spécifiques. Discret, l’auteur introduit, dirige, incite le lecteur, futur spectateur, à appréhender une peinture exigeante dont la composition rigoureuse et l’art de la couleur sont originaux et extrêmement complexes du fait du caractère toujours novateur, encore aujourd’hui, à l’opposé des canons figuratifs du traditionalisme, d’une abstraction inédite et la spiritualité de ses recherches. Pour en apprécier toute la substance, rien ne remplace la contemplation en présence de l’œuvre. L’hymne à la joie selon Matisse constitue une incitation efficace à leur fréquentation. Le bonheur s’expose dans les musées !

Michel Martinelli 
(16/03/26)    



Retour
Sommaire
Lectures









Éric SARNER, L’hymne à la joie selon Matisse
Ateliers Henry Dougier

(Mars 2026)
112 pages - 14,90 €










Éric Sarner,
poète, journaliste et documentariste, a publié une vingtaine de livres et réalisé de nombreux documentaires pour la télévision.

Biblio-filmographie
sur Wikipédia











Retrouver sur notre site
d'autres volumes
de la collection
"Le roman d'un
chef-d'œuvre"



Corinne Samama
Utrillo, mon fils,
mon désastre
selon
Suzanne Valadon




Sophie Doudet
À l’ombre de la peste
et de la guerre
selon
Georges de La Tour




Alain Vircondelet
Vibre, exquise nature !
selon Chardin




Philippe Simon
Le miroir des eaux
selon Monet




Amélie Ferrigno
Le secret de la Fornarina
selon Raphaël




Florence Mauro
La femme nouvelle
selon Gabriele Münter




Marina Seretti
Un atelier à soi
selon Cezanne




Olivia Bianchi
Les corps à l’abandon
selon Camille Claudel




Aurélia Cassigneul-Ojeda
Ce qu’il reste de l’homme
selon Giacometti