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Camille BRUNEL

La soif du vaincu
selon Gustave Moreau


Ayant pourtant choisi et préparé le champ de bataille afin de faciliter les manœuvres de son armée, Darius III subit, face à Alexandre le Grand dont l’armée compte moins de combattants, une cuisante défaite. Parfois un peu abusivement appelée bataille d’Arbelles (ou d'Arbèles) en référence à la cité proche et éponyme dans la plaine de Gaugamèles située à l’est de la ville de Mossoul, ce fut une des plus importantes batailles du IVe siècle avant J.C. Elle fit figure de choc entre deux empires et inspira Charles Le Brun qui en présenta sa version au Salon de 1673.

Si en 1846, âgé de 27 ans, le peintre Charles Crauk, élève du peintre classique François-Édouard Picot, comme Gustave Moreau qui dira "qu’il peint assez mal", et pourtant remporte « le prix de Rome avec une représentation ratée du vainqueur d’Arbelles, Moreau – au même âge – ne pouvait qu’échouer avec un tableau réussi du perdant. » Pour des académiciens affligés d’une d’imagination frileuse, seul le vainqueur mérite la dignité d’une représentation. Gustave Moreau prendra le contre-pied en peignant Darius fuyant après la bataille d’Arbelles s’arrête, épuisé de fatigue, pour boire dans une mare, au Salon de 1853. Le tableau refusé au Salon précédent, retouché pour une nouvelle exposition, reste décrié car toujours énigmatique pour un bon nombre d’amateurs d’art de l’époque et pourtant y pointent les prémices déterminantes de l’artiste trouvant sa voie. Le roman La soif du vaincu selon Gustave Moreau de Camille Brunel, nous restitue, entre fiction et enquête historique, les étapes de la création du tableau et nous propose de suivre une série d’esquisses précédant l’exécution accrochée au Salon. Il insère, au fil des pages, des épisodes de la vie de Gustave Moreau, proposant sa vision de l’homme et son esthétique.

Première esquisse. Comme le note dans la préface le directeur du musée national Gustave Moreau, Charles Villeneuve de Jaudi, « Vouloir renouveler le "Grand Genre", cette peinture d’histoire empesée de conventions académiques, alors que le réalisme de Courbet frappe déjà à la porte avec ses bottes de terre cuite, relevait d’une gageure quasi mystique. Darius, c’est Moreau : c’est l’artiste qui voit ses rêves de grandeur s’effilocher dans le paysage d’une époque qui ne le comprend pas encore. » Premier jet, une représentation inachevée du vaincu et son décor. Darius en un vieil homme : « Sa barbe le gratte, son cul meurtri, ses mains sanglantes aussi. […] Sa langue lui colle au palais comme une mendiante nue, horriblement grasse. » Le thème du héros flamboyant n’est pas l’affaire de Gustave, cependant, d’autres aspects tourbillonnent et occupent pleinement son esprit. Sur le papier, Théodore Chassériau trouve à redire. « Gribouille plus. Il reste trop de blanc. Couvre la toile. » Gustave peaufine, met des accents, une surface apparaît ou ce qu’il cherche à figurer, voire à suggérer. « Il appuie légèrement, écrasant un nuage cendré sur le rideau des lignes qui s’écoule du bras de Darius. […] La pose compte plus que l’expression qu’on ajoutera dans quelques mois, sur la toile achevée. » Camille Brunet, sensible à la tragédie vécue par Darius, prend un égal plaisir, aux balbutiements graphiques, aux frissons des lignes tracées. « Pas de chevilles ni de pieds, la main griffonnant s’arrête au fantasme et s’y repaît, trace des courbes longues comme une chevelure sous ces cuisses rondes. » Il remarque au passage la rondeur toute féminine de Darius et souligne celle du bassin arborant un sexe féminin.

L’auteur note aussi, dans la Seconde esquisse,la prépondérance continue des lignes sinueuses et la prégnance du dessin. Il s’y attarde. « La courbe du cavalier aux échecs pour le cheval, un cercle pour l’homme, l’arc d’une épaule, il y a là matière à spectacle, on s’en occupera plus tard. Pour l’instant, Moreau ajoute une ligne – ce qui compte – et une autre, et une autre, repasse la mine sur l’encolure du cheval de droite, appuie sur la crinière, renforce un peu la courbe – c’est le mouvement ascendant qu’étouffera finalement la masse noire au milieu du tableau, non encore anticipée. Pour l’instant ce qui compte c’est, c’est la floraison des traits, … »
Entre les multiples possibilités, une s’imposera, laquelle ? Elle cristallisa un semblant de choix. « Chevaux, esclaves, génie du quadrige, roi titubant, tout cela s’estompe, comme autant de mirages autour de l’homme qui ne bouge plus. » Nous en sommes à la Troisième esquisse, Moreau s’efforce d’arrêter « quelque chose qui tente de s’enfuir : mais on ne voit pas encore ce que c’est. » Cela n’entame pas la détermination du jeune peintre auquel son père, très proche et soutien indéfectible, demande s’il sait ce qu’il veut faire, s’il a réellement un but ? Gustave répondra : « Je veux faire un art épique, […] qui ne soit pas un art d’école. » Ce n’est donc pas par indécision qu’il se perd en études. Il a bien une attente, presque une vision, mais c’est le futur indicible du précurseur alors que l’époque va accoucher aussi bien du réalisme et de l’impressionnisme au sein du romantisme. Camille Brunel aborde les affres d’un peintre novateur, confiant en lui-même – on pense à Cézanne – déterminé. « Gustave n’est pas un romantique, ses sentiments ne le fascinent pas. Ses toiles ne sont pas des miroirs. » Il a aussi des influences, en 1851 la rencontre décisive de « Chassériau, qui prend sous son aile cet apprenti partageant sa fascination pour Delacroix. » Avant les œuvres originales, Gustave copie Corrège, Rembrandt et d’autres. Une fois professeur, il transmettra ce goût de l’étude à des élèves reconnaissants. Matisse, Rouault, Marquet reconnurent leur dette ; il les encouragea à devenir eux-mêmes. Ils figureront dans l’avant-garde du XXe siècle. « L’objectif c’est d’être un artiste ; pas celui qui surpasse son maître, mais celui qui découvre des domaines insoupçonnés. Des pays où le maître n’est plus. »

Les Esquisses suivantes creusent encore le thème mais déjà Darius rampe, accablé. Cependant, « Ses traits s’estompent, les couleurs passent, une étude de pieds apparaît au-dessus de lui, qu’il ne remarque pas. » Théodore Chassériau, maintenant un ami, accompagné de sa maîtresse lui conseille d’assombrir un peu, mais pas beaucoup, une étude à l’huile sur toile. En 1851, Moreau indécis entre deux toiles, aucune n’ayant sa préférence, mais, en possession de son style caractéristique, maîtrise « les lignes noires au pinceau qui se promènent déjà. » Et aussi « pressé d’en finir avec les débuts hasardeux. » Fin des esquisses. L’Avant-dernière esquisse, précise quelque peu l’art et les intentions de Gustave. « Portrait d’insomnie. Juste Darius, alors. Son expression seule. Darius épuisé ne peut garder l’œil ouvert. […] Le casque dessiné à la mine de plomb ne se distingue pas des longs cheveux devenus gras, mais pour l’instant la forme, seule, compte. » Le vieux « roi sera un éphèbe, un tout jeune perdant. Vingt-sept ans maximum. »

Pour conclure, le tableau achevé et exposé au salon de 1853 finira suspendu sur une cimaise de son atelier, futur musée National Gustave Moreau et toujours visible. « Darius, après la bataille d’Arbelles, poursuivi par les Grecs, s’arrête, épuisé de fatigue. Il boit une eau fangeuse. […] Sang, tissu rouge, poussière. Aucun visage n’a fleuri sur le crâne des esclaves, seuls ceux de Darius et du page sont parvenus à maturité. La couleur du ciel s’affermit dans la pénombre. La tache bleu sombre de l’étude à l’huile essaime, s’étend. Tout en haut, devant la montagne inspirée du Magasin pittoresque, le djinn se fait archange psychopompe. Darius n’a pas de main gauche. Sa jambe apparaît et disparaît en même temps : la toile achevée et en cours d’élaboration ; déjà vieille, pas encore née. » Mais aussi envol de Moreau.

La peinture de Gustave Moreau peut paraître déconcertante parce que souvent Moreau est perçu comme un rénovateur de l’académisme par son approche de la peinture d’histoire souvent mythologique ou fruit d’un imaginaire singulier. Novatrice, dans l’approche et la facture, l’œuvre, le peintre et son enseignement préparent l’avenir immédiat, une certaine idée de la modernité. Matisse reconnaîtra qu’une bonne part de son propre génie à lui, il le doit à Gustave Moreau. Il soulignait, aussi, son attitude révolutionnaire lorsqu’il apprit à ses élèves « le chemin du Musée, à une époque où l’art officiel, voué aux pires pastiches, et l’art vivant, attiré par le pleinairisme, semblaient s’unir pour nous en détourner. » (Matisse ce vivant – Raymond Escholier). Gustave Moreau meurt en 1898.

La soif du vaincu selon Gustave Moreau de Camille Brunel sonde un artiste en pleine gestation. Aussi, l’auteur, nous sensibilise aux détails, nous soumet son interprétation, partage son émotion et ses connaissances. Il nous convie également, avec résolution, à la découverte ou la redécouverte d’une œuvre originale trop méconnue en glissant, au détour d’un passage, l’adresse du musée, « 14 rue Catherine de la Rochefoucauld, métro Trinité – d’Estienne d’Orves, » Paris 9e.

Michel Martinelli 
(14/09/26)    



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Lectures









Camille BRUNEL, La soif du vaincu selon Gustave Moreau
Ateliers Henry Dougier

(Septembre 2026)
120 pages - 14,90 €










Camille Brunel,
formé en lettres modernes à la Sorbonne, a écrit une douzaine d’ouvrages essentiellement consacrés à la condition animale.













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