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selon Ferdinand Cheval Eugénie Bey nous embarque dans un récit, Le tombeau rêvé selon Ferdinand Cheval, pour nous faire partager, notamment dans les derniers chapitres, la force de ses propres convictions sur une œuvre pour elle injustement négligée. Toutefois, les chapitres précédents, avec des chapeaux éclairants en guise d’introduction, servent de long préambule mêlant biographie intime et activité artistique de Ferdinand Cheval. Fruit d’une lecture renouvelée des écrits et d’une approche très documentée, ce texte permet à l’autrice d’appuyer sur les points qui lui paraissent incontournables et de renouveler la compréhension de sa démarche. « Le Facteur Cheval est désormais un véritable héros populaire, et son travail enchante les imaginaires comme il l’a toujours souhaité. / Cependant, le Tombeau, ce chef-d’œuvre resté dans l’ombre du mythique Palais, n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur. Peut-être, à une époque où l’on occulte si bien la mort, est-il malaisé d’admirer une œuvre funéraire ? Pourtant, les deux constructions sont des mausolées. » Suivons à l’invite de l’autrice son chemin balisé. Une citation de Malraux, « L’homme en état de rêve est poète. » introduit le premier chapitre. Ferdinand Cheval, facteur retraité de soixante-seize ans, commence une œuvre artistique infinie « Son palais est un palimpseste. » Probablement faut-il entendre le sens figuré, celui d’une œuvre qui conserve, cachée, des strates d’histoire et d’influences affleurantes sous sa forme actuelle. Ferdinand Cheval concrétise une forme d’histoire par une mémoire du geste maîtrisant l’outil chez un travailleur acharné dont le geste répétitif, au premier abord, apporte chaque jour sa pierre à l’édifice et structure une personnalité. Pour Eugénie Bey, « Sa fidèle brouette lui a permis de transporter les pierres les plus pittoresques qu’il trouvait pendant ses marches. […] toutes les maisons sont en pisé ; les murs constitués de terre mêlée et de galets de rivière… […] C’est ce geste-là qu’il connaît : celui d’enfoncer, d’incruster, d’assembler la matière brute dans le liant encore frais. » Des gestes formateurs équivalant aux gammes instruisent l’artiste en devenir – « Insérer, sceller, rythmer la surface » – aboutissent à l’agencement d’une architecture inspirée, champêtre, masquant diverses influences. Chez Ferdinand « L’architecture réunit des imaginaires venus des quatre coins du monde, comme si Cheval voulait révéler le beau de la planète, rendre hommage à la fois à la nature et à la culture, dans une œuvre fondamentalement positive et universaliste. » Les futurs visiteurs effectueront un voyage, traverseront les siècles, les pays et les cultures, lisant ainsi un palimpseste. Autre trait caché : « Ferdinand est tout menu et tout sec. » Rien d’un démiurge, un homme simplement dans sa fragilité, mais un héros cependant. Eugénie Bey précise que l’activité de Ferdinand Cheval n’est pas inconsciente mais résolument créative. Lui-même le sait. « Cheval nommait son œuvre Palais imaginaire, Seul au monde ou Temple de la nature. » Une façade de son Palais en garde la trace : « TRAVAIL D’UN SEUL HOMME / UN GÉNIE / BIEN FAISANT / MA TIRÉ / DU NÉANT. » « Ton idéal, ton palais / C’est de l’art, c’est du rêve et de l’énergie. » Le dernier vers, tiré d’une poésie d’Émile Roux-Parassac, originaire de la région, chapeaute le chapitre et illustre, en même temps qu’une assomption, le cheminement vers une certaine marginalité. L’autrice entame une transition avec le chapitre « On meurt depuis toujours et cependant la mort n’a rien perdu de sa fraîcheur », citation tirée d’Aveux et anathèmes d’Emil Cioran. Une transition radicale pour Ferdinand, chez qui la mort, qui n'a cessé de rôder et d'emporter ses proches, finit par happer sa seconde épouse, Philomène. L’affliction paralyse un temps Cheval. « L’interdiction d’inhumer sa femme dans le Palais idéal est un choc pour Ferdinand. » La narration ciselée par l’autrice atteste de son profond désarroi, du bouleversement dans la vie du facteur et de ses considérations sur la mort, devenues dès lors plus prégnantes. Ne pouvant inhumer Philomène dans son palais, il achète une concession au cimetière. Débute une nouvelle période : l’interdiction le pousse à édifier un monument, un tombeau rêvé, sur sa concession. Il y fera déplacer plus tard les corps de son fils et sa fille aux côtés de son épouse. En quelques pages, l’autrice ressuscite toute la tension qui va animer Ferdinand Cheval. « Pour la tombe, il ne veut plus utiliser de pierres. » Il aspire à autre chose qu’à évoquer le monde et la nature. À l’instar d’un Gustave Moreau, Cheval éprouve le besoin de découvrir des domaines insoupçonnés, des pays inexplorés. Il veut honorer ses morts avec tout son talent. La création pour éviter l’angoisse du rien, dépasser les symboles et les idées métaphysiques. « Il frôle l’abstraction », sans plan ni schéma, à l’instinct, il « se laisse guider par ses mains et les formes apparaissent. […] le Tombeau, lui, est une expression brute et authentique » Cheval croit en sa fibre artistique et finalement déborde de vie. Le Tombeau du silence et du repos sans fin, marque la mutation de Cheval. « Sa sculpture est ensorcelante et l’abondance du décor baroque. Le Tombeau est une œuvre théâtrale, aussi dramatique qu’emplie de légèreté. Tout à fait déconcertante. Cheval écrit à son sujet : C’est l’original qui fait sa beauté. Ce qui frappe en premier lieu c’est le déséquilibre […] il y a donc une surprenante asymétrie qui crée du mouvement » Le Tombeau, objet d’une attention particulière et détaillée pour Eugénie Bey, la pousse à initier notre regard sur la singularité de Cheval en évolution. Presque en témoins, nous vivons la sensation mystique de Cheval admirant une pierre endémique de la région, une gogotte aux formes arrondies et psychédéliques : « si la nature peut la sculpture, je ferai la maçonnerie et l’architecture. » L’idée de palimpseste prend forme, des couches se révèlent. En premier lieu, se référant à Kandinsky, Eugénie Bey associe Cheval à une même démarche qui, pour elle et assurément, l’aurait ravi. « Selon lui [Kandinsky], l’artiste doit être spirituel. Il ne peut se contenter de reproduire ce qu’il voit. » S’en inspirer certes, mais s’affranchir, et une fois démêlé le nécessaire, laisser place à une démarche intérieure :« aller vers l’expression de l’invisible, des émotions et des forces spirituelles. L’artiste, s’il est supérieur, dévoile ce qu’il ressent profondément. Par les formes qu’il crée, il devient ainsi un intermédiaire entre le matériel et le spirituel. […] La forme artistique n’a de valeur que si elle révèle une nécessité intérieure, quelque chose de mystique et d’énigmatique qui provient de l’être profond. » Autre couche, le parallélisme avec Nietzsche et une évidente fraternité d’esprit. L’autrice cite le philosophe : « L’art et rien que l’art, nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » Une philosophie de l’art commune tiraille ces deux personnalités. L’autrice suit le fil de la pensée nietzschéenne. Face à ce monde « dans toute sa pluralité, sa complexité et ses contradictions… […] Pour survivre, l’Homme se crée donc des repères qui l’aident à appréhender le monde et y évoluer. Il fabrique constamment du sens quand il parle, il pense, il rêve, il imagine… et se rassure. Sa force réside sans doute dans sa capacité à enchanter et embellir l’horreur du réel. » Briser les chaînes : après le marteau chez Nietzsche, la brouette chez Cheval. Titre du dernier chapitre, Hommage de l’artiste Nelson Pernisco. UN CHAMANE À HAUTERIVES. Substitut de l’onomastique, l’analogie du patronyme ouvre des horizons interprétatifs. « Cheval. La bête psychopompe […] Dans ce nom, déjà, se tient un destin : porteur et passage, marcheur et monture, messager des mondes invisibles. » En écho à Mircea Eliade, une connivence entre le facteur Cheval et le chamane s’établit délaissant l’image d’un vieux fou, associant le marcheur, le veilleur « celui qui traverse les niveaux, du Ciel à la Terre, de la Terre aux Enfers, et qui revient chargé d’images. » Assurément le sacré pointe chez Ferdinand Cheval. Il « a connu la catabase […] La même trajectoire : descente ; épreuve ; transformation. […] Son tombeau devient alors le témoin d’une vie entière : celle d’un facteur qui a trouvé le chemin du voyage à l’intérieur de lui-même, sans apparat, pour revenir tel un passereau, chargé de trésors arrachés à une nuit traversée, riche d’une conscience déplacée. » Eugénie Bey finit en remerciant Ferdinand Cheval après un parcours animé dans lequel transparaît une admiration contagieuse, sensible au charme d’un personnage au premier abord rugueux mais plein d’une subtile pudeur et tout à fait hors norme. Remercions à notre tour Eugénie Bey de partager les vibrations empathiques qui l’animent. Le tombeau rêvé selon Ferdinand Cheval offre un regard plus éclairé et dépoussiérant sur la riche personnalité d’un authentique créateur. Il incite, après sa lecture, à reconsidérer nos a priori sur un art dit naïf et son accueil parfois tiède. Une visite à Hauterives s’impose. Michel Martinelli (08/10/26) |
Sommaire Lectures ![]() Ateliers Henry Dougier (Mai 2026) 112 pages - 14,90 € ![]() Eugénie Bey a étudié la philosophie contemporaine et l’esthétique. Elle écrit pour des artistes et des expositions d’art contemporain. Retrouver sur notre site d'autres volumes de la collection "Le roman d'un chef-d'œuvre" Corinne Samama Utrillo, mon fils, mon désastre selon Suzanne Valadon Sophie Doudet À l’ombre de la peste et de la guerre selon Georges de La Tour Alain Vircondelet Vibre, exquise nature ! selon Chardin Philippe Simon Le miroir des eaux selon Monet Amélie Ferrigno Le secret de la Fornarina selon Raphaël Florence Mauro La femme nouvelle selon Gabriele Münter Marina Seretti Un atelier à soi selon Cezanne Olivia Bianchi Les corps à l’abandon selon Camille Claudel Aurélia Cassigneul-Ojeda Ce qu’il reste de l’homme selon Giacometti Éric Sarner L’hymne à la joie selon Matisse Dominique Auzel L’amour est une fête ! selon Renoir Camille Brunel La soif du vaincu selon Gustave Moreau |
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